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Belgique : Carnaval d’Alost : le pas de trop - Le sens du Carnaval

Mais quel est cet « inrisible » aujourd’hui ?

mercredi 26 février 2020, par siawi3

Source : http://nadiageerts.over-blog.com/2020/02/carnaval-d-alost-le-pas-de-trop.html?utm_source=_ob_email&utm_medium=_ob_notification&utm_campaign=_ob_pushmail

Carnaval d’Alost : le pas de trop

Publié le 24 février 2020

par Nadia Geerts

Hier encore, j’hésitais.

Je l’avoue, j’étais perplexe devant l’indignation suscitée par un char représentant des Juifs au nez crochu brassant de l’argent, lors du carnaval d’Alost de l’an dernier.

J’en percevais bien, évidemment, la dimension antisémite. Pour autant, ce qui me paraissait – et me paraît toujours - déterminant lorsqu’on est dans un cadre satirique, où le but même est de provoquer, de pratiquer l’outrance et l’irrévérence, c’est d’analyser l’intention.

Autrement dit, le but de la société carnavalesque qui a produit ce char était-il de véhiculer des stéréotypes antisémites ? Ou de mettre en scène la manière dont certains, au cours de l’histoire et malheureusement jusqu’à aujourd’hui, ont imaginé et se sont représenté les juifs ? Au fond, était-on face à du premier ou à du second degré ?

Un carnaval, par essence, repose sur la caricature. On ne peut imaginer un carnaval respectueux ni reproduisant fidèlement le réel. Et je reste fermement attachée au fait que l’on puisse rire de tout, tout en comprenant parfaitement qu’il ne soit pas possible à tout le monde, à tout moment, de rire de tout.

De plus, chacun de nous, s’il veut représenter un quelconque groupe humain, va nécessairement devoir puiser dans un arsenal de clichés et de stéréotypes. Pensez à ces soirées où l’on s’amuse à faire deviner par de petits dessins rapides des mots tirés au hasard. Comment faire deviner, donc représenter, un noir, une femme, un homosexuel, un musulman ou un juif sans faire appel à des clichés ? En faisant ça, on n’exprime pas nécessairement notre adhésion personnelle à ces clichés : on va puiser dans un pot commun de représentations mentales, dont on n’a pas nécessairement à être fiers, mais qui fonctionnent comme des archétypes. Les représentations antisémites font hélas partie de ce que nous avons à notre disposition pour représenter les Juifs, au même titre que Rabbi Jacob. Toute la question, pour moi, est notre degré d’adhésion personnelle à ces représentations. Autrement dit : ces chars nous donnent-il à voir la manière dont les concepteurs se représentent eux-mêmes les Juifs – ou les Noirs, ou les musulmans, puisque là aussi il y a eu des polémiques par le passé – ou la manière dont nous-mêmes, parfois à notre corps défendant, nous nous les représentons encore aujourd’hui, de manière plus ou moins consciente ?

Nous voudrions tous que l’antisémitisme n’ait pas existé, ni le nazisme, ni la colonisation, ni d’autres épisodes de l’histoire dont nous n’avons certainement pas à être fiers. Mais cela a été, alors qu’en faire ? L’enfouir sous le tapis, décréter que nous ne voulons plus voir ça est une option. Faire de la pédagogie, revenir sur ces épisodes pour tenter de comprendre comment on a pu en arriver là et, surtout, comment éviter que cela se reproduise, est une autre option, certainement plus efficace. Mais un carnaval ne s’inscrit dans aucune de ces deux options. C’est autre chose, tout comme Charlie Hebdo n’est pas un hebdomadaire d’investigation. Nous ne pouvons donc pas appliquer à ces expressions satiriques le même statut ni la même grille d’analyse qu’à des productions « sérieuses » dont on attend à bon droit une lecture objective et nuancée du monde.

Dire « Je suis choqué ! » ne peut constituer dès lors en soi un argument. Car au risque d’enfoncer des portes grandes ouvertes, je rappellerai que choquer, c’est ici précisément le but. La question n’est donc pas, ou pas entièrement là. Il s’agit plus fondamentalement de décider à partir de quand, sous couvert de produire des représentations outrancières et potentiellement choquantes, on dépasse certaines bornes légales ou éthiques. Et je ne parviens pas à concevoir que l’on puisse évacuer, dans la réponse que l’on donne à cette question difficile, celle de l’intention : au-delà du simple fait de choquer, cherche-t-on ou non à diffuser, parce qu’on y adhère, un message raciste, antisémite, négationniste, etc. ?

Tout cela fait que ce qui m’inquiétait le plus finalement jusqu’à hier, ce sont les propos de Michel De Wolf, un des membres de la société « De Zwiejtollekes » qui a racheté le char. Cet arrière-petit-fils d’un des fondateurs du carnaval d’Alost a en effet déclaré « C’est Alost. Nous rions de tout. Sauf des Tueries du Brabant, de l’affaire Marc Dutroux et du génocide au Rwanda. Ça c’est trop ».

Jusque là, libre à lui de fixer ses limites, ce dont il estime impossible de rire aujourd’hui, parce que c’est trop frais, trop douloureux.

Mais il poursuivait, interrogé sur les six millions de Juifs assassinés pendant l’Holocauste : « C’était il y a si longtemps ». « Je ne suis même pas né à cette époque, et pourtant je suis vieux. C’est loin derrière, non ? »

Et ça, c’est vraiment inquiétant. Parce que oui, c’est loin derrière. Mais qu’il est essentiel de ne pas oublier, jamais, ce que notre civilisation a pu produire de barbarie. La pédagogie, la transmission, la mémoire, sont nos seuls remparts contre le retour du même. Et à cet égard, les carnavaliers alostois ont franchi une limite supplémentaire hier, celle de trop selon moi, en faisant défiler des hommes déguisés en insectes affublés de costumes de juifs orthodoxes. On est là dans la déshumanisation évidente des Juifs, selon un ressort qui est hélas commun à tous les génocidaires. Chaque fois qu’on a exterminé des êtres humains, on a commencé par les comparer à de la vermine, des cancrelats, des nuisibles.

Selon les carnavaliers, l’intention était tout autre et reposait sur un jeu de mots entre « mier » (fourmi) et « muur » (mur, pour le mur des lamentations) incompréhensible à toute personne ne maîtrisant pas le patois local. Fort bien. Mais a-t-on moralement le droit d’ignorer que, pour le monde entier, c’est à l’entreprise de « désinfection » et d’extermination des Juifs que renvoie cette représentation ?

Ma réponse est non.

°°°

Source : http://nadiageerts.over-blog.com/2020/02/le-sens-du-carnaval.html?utm_source=_ob_email&utm_medium=_ob_notification&utm_campaign=_ob_pushmail

Le sens du Carnaval

Publié le 24 février 2020

par Nadia Geerts

J’ai publié ailleurs (1) ce que je pense des représentations antisémites qui ont circulé lors du carnaval d’Alost. Je propose ici une réflexion plus générale sur l’esprit du carnaval.

On entend beaucoup dire que certaines représentations carnavalesques seraient condamnables parce que contraires à l’esprit du carnaval, lequel serait de se moquer des puissants. Et en effet, il fut une époque où le carnaval était la seule occasion que l’on avait d’inverser l’ordre social en se gaussant du roi ou de l’évêque, alors qu’à toute autre occasion on aurait été mis aux fers pour moins que ça.

Mais cela signifie-t-il pour autant que l’on ne puisse légitimement se moquer aujourd’hui que des puissants ?

Et si le carnaval est surtout, traditionnellement, l’occasion de briser des tabous, de rire de ce dont on ne peut habituellement pas rire ? Comme une soupape qu’on soulève une fois l’an pour lâcher la pression, avant de remettre le couvercle pour que tout rendre dans l’ordre, jusqu’à l’année suivante.

Mais quel est cet « inrisible » aujourd’hui ?

Ce dont on ne peut pas rire, hier, c’était en effet le pape, le seigneur ou le roi. Mais aujourd’hui ? Les seigneurs sont passés de mode, et on se moque du pape et du roi à longueur de temps, comme de nos hommes politiques d’ailleurs. Et tant mieux.

Aujourd’hui, par contre, il est de très mauvais goût de se moquer des minorités, des discriminés, des « racisés », en un mot des « faibles ». Trop facile, disent certains, de taper sur celui qui est à terre. Peu glorieux, franchement lamentable.

C’est une façon de voir les choses. Mais ce n’est pas la mienne. À nouveau, tout est une question de degré, donc de lecture, donc d’interprétation, donc d’intention. Si je me déguise en Chinoise parce que je trouve que vraiment, les Chinois sont ridicules avec leurs baguettes, leur bol de riz, leurs yeux bridés et leur kimono, mon intention est clairement raciste. Par contre, si je me pare du même déguisement parce que je trouve franchement pénible qu’on ne puisse se déguiser en Chinois sous prétexte que ce serait immédiatement taxé de raciste, je ne me moque plus des Chinois, mais des censeurs. Mon déguisement devient un bras d’honneur à ceux qui prétendent régenter ma vie à coup de jugements moraux aussi définitifs que dénués d’esprit.

Alors, on me demandera sans doute quel est l’intérêt de se déguiser en Chinois.

Évidemment, la question est totalement pertinente pour ceux qui détestent se déguiser, et qui, forcément, ne doivent pas apprécier le carnaval.

Mais si on aime se déguiser, le but est alors précisément de se transformer pour quelques heures en quelqu’un d’autre, un personnage éloigné de nous à qui on va jouer à rassembler, un peu comme on fait au théâtre. Et pourquoi serait-ce nécessairement offensant, sous prétexte que c’est réducteur ? Tout l’art des caricaturistes, des dessinateurs de presse, mais aussi des mimes, des comédiens, des imitateurs, n’est-il pas précisément de « croquer » un personnage en quelques gestes, quelques traits, qui forcément, échouent à saisir toute la complexité du personnage, mais suffisent à le rendre reconnaissable ?

Le carnaval, sous cet angle, ne peut-il être vu comme une gigantesque comédie humaine, où l’on rit de tout ce qui, habituellement, est considéré comme intouchable, non pas pour se moquer de l’intouchable, mais pour se gausser de ceux qui prétendent nous dire ce dont nous sommes en droit de rire ?

(1) http://nadiageerts.over-blog.com/2020/02/carnaval-d-alost-le-pas-de-trop.html

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Source : https://www.lemonde.fr/international/article/2020/02/24/belgique-nouvelles-caricatures-antijuives-au-carnaval-d-alost_6030626_3210.html

International
Belgique

« Pas de place pour ça » : la Commission européenne dénonce les caricatures antisémites du carnaval d’Alost

Des chars utilisant des stéréotypes antisémites avaient valu aux festivités d’être rayées de la liste du Patrimoine immatériel de l’Unesco en 2019.

Par Sophie Petitjean

Publié le 24 février 2020 à 11h16, mis à jour hier à 06h19

Photo : Des carnavaliers déguisés en juifs ultra-orthodoxes, le 23 février à Alost, en Belgique. JAMES ARTHUR GEKIERE / AFP

« Capitale de la moquerie et de la satire » : c’est ainsi que se présente la ville flamande d’Alost (Belgique), à l’occasion de son carnaval annuel. Mais, depuis deux ans, la satire multiplie les stéréotypes antisémites. En 2019 déjà, la communauté juive s’était indignée devant un char caricaturant des personnages au nez crochu, entourés de rats et juchés sur des sacs d’argent. Le scandale avait été tel que l’Unesco avait exclu le carnaval d’Alost de la liste de son Patrimoine culturel immatériel. Six ans plus tôt, en 2013, le carnaval avait mis en scène un « char de déportation » censé expulser les Belges francophones.

Cette année, le carnaval a persisté. Les marionnettes au nez crochu ont été réemployées dans un autre décor, un stand de foire, aux côtés d’autres religions. Plus loin, des carnavaliers affublés de deux papillotes tombant d’un grand chapeau de fourrure noire, de chaque côté de leur visage, et déguisés en fourmi devant un mur des Lamentations en or, a également suscité une vive controverse. Certains, y compris dans la foule, arboraient aussi fièrement un nez crochu en papier moulé. Le cortège comptait également des uniformes nazis et des costumes hassidiques. De quoi susciter une polémique encore plus violente que l’année dernière.

Lire aussi Les gouvernements européens pressés d’agir contre l’antisémitisme

Les organisations représentatives de la communauté juive ont réagi avec consternation au cortège. Qu’il s’agisse du Forum des organisations juives, de la Ligue belge contre l’antisémitisme (LBCA) ou encore du Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB), toutes affirment que l’affront est encore pire que celui de 2019.

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