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France : « Le female gaze n’est pas un concept mais un slogan inconsistant »

lundi 2 mars 2020, par siawi3

Source : https://www.transfuge.fr/billet-cinema-le-female-gaze-n-est-pas-un-concept-mais-un-slogan-inconsistant,447.html?fbclid=IwAR39lYJ1U1CmkoyjN1kJlNJZRrJ0dQOabTRE6GrfmF-ewbgDSBSV4gxlZcs

« Le female gaze n’est pas un concept mais un slogan inconsistant »

Nous avons demandé à la philosophe et psychanalyste Sabine Prokhoris de partager avec nous sa lecture du dernier ouvrage d’Iris Brey, Le regard féminin, une révolution à l’écran (Editions de L’Olivier)

Par Jean-Christophe Ferrari et Frédéric Mercier

le Lundi 17 Février 2020

itv feministe Que pensez-vous du concept de female gaze ?

Sabine Prokhoris : Ce concept n’a aucun sens. Qu’est-ce qu’un regard défini par une identité alors que la question du regard est d’abord une question d’emplacement ? Or un emplacement est toujours mouvant, défini par une position topographique. Lorsque nous nous promenons dans un paysage, il change en fonction de l’endroit où nous nous trouvons. Le female gaze n’est pas un concept mais un slogan inconsistant. Iris Brey prétend « théoriser », mais elle ne fait que plaquer une grille théorique sur les films.

Iris Brey déclare vouloir fournir un outil pour mieux regarder des films issus d’une culture patriarcale...

Iris Brey voit non ce qu’il y a à voir mais ce qu’elle veut voir. Elle dénonce le panoptique, mais elle place le spectateur dans un endroit où il n’y a qu’une seule perspective possible. D’ailleurs, elle définit le female gaze en six points et, pour chacun d’entre eux, elle écrit : « il faut ». C’est injonctif ! Même si elle s’en défend, elle considère que la fiction est là pour éduquer. Après l’avoir lue, j’ai regardé des textes qui définissent le réalisme socialiste. J’en ai retrouvé un d’Andréi Siniavski publié en 1957 dans la revue Esprit. Eh bien, vous remplacez le terme de « héros positif » par « personnage féminin », celui « d’ordre bourgeois » par « patriarcat », et celui de « socialiste » par « féministe » et c’est exactement la même chose ! Voilà : j’appelle ça le « réalisme féministe ». Iris Brey ne dit-elle pas que le female gaze va révolutionner de façon « sismique » le patriarcat ? C’est exactement le but que Jdanov assigne au réalisme socialiste. Ce n’est plus de la critique, c’est de l’éducation politique.

Cette théorie se situe-t-elle dans le prolongement de celles de Judith Butler et de Laura Mulvey (qui a, pour la première fois, employé l’expression male gaze) ?

Oui, tout cela s’inscrit dans un mouvement dont la figure de proue serait Judith Butler. Butler dit se situer dans l’héritage de Simone de Beauvoir. Mais elle tord sa pensée, car elle refuse l’universalisme de la démarche de Beauvoir. Butler prétend emmener cet héritage plus loin mais elle ne fait que le falsifier. Quand Beauvoir dit : « on ne naît pas femme, on le devient », ce qu’elle veut dire c’est que l’on devient « femme » de telle ou telle manière et dans telle ou telle société. À partir du donné, on se construit dans le monde historique et social. De la transformation est donc possible. Chez Butler, le terme de » devenir » n’a plus de sens.

Pourquoi Butler refuse-t-elle l’universalisme ?

Parce que, selon elle, le genre est produit par le logos occidental qui serait à l’origine des rapports de domination. Un logos par essence « colonial » qui exclurait le colonisé et qui serait la matrice des genres. Butler fabrique de façon très spécieuse l’idée que la « minorité » est ce qui est fabriqué comme « l’autre » par le logos. À partir de là, la seule façon pour la minorité de s’émanciper est de retourner en le « performant » le mécanisme. Si on en revient au female gaze et au male gaze, le female gaze ne fait donc que retourner le male gaze.

Bien qu’Iris Brey s’en défende, pensez-vous qu’elle essentialise le féminin ?

Parler d’essentialisation renvoie à l’idée d’une essence de la femme en dehors de toute expérience. Je préfère dire qu’elle réifie, qu’elle substantifie des expériences. Elle ne prend pas du tout en compte les expériences comme des trajectoires énigmatiques, forcément inachevées, dont on ne peut jamais percevoir la totalité. Le féminin se borne, chez elle, à des catégories de l’expérience qu’elle prélève ici et là (l’accouchement, les règles etc...). Freud explique bien que des repères comme le « féminin » et le « masculin » ne peuvent être fixes. Ils sont flottants parce que l’humain est multiple, qu’une femme se transforme, parce que l’histoire modifie le sens des mots et des formes de vie,etc. Iris Brey reprend le terme de « féminité » de manière figée, comme constituée par la théorie du genre. Elle n’a pas l’air de comprendre que le regard oscille sans cesse !

Peut-on condamner les oeuvres du passé à l’aune du contexte d’aujourd’hui ?

Nous n’avons pas à condamner les oeuvres mais nous devons réfléchir avec et à partir d’elles. Comme dit Brecht l’art réussit quand il ouvre un espace de discussion.

Iris Brey ne veut pas séparer l’artiste et l’oeuvre. Qu’en pensez-vous ?

C’est la tarte à la crème. Qu’est-ce qu’une oeuvre d’abord ? Evidemment qu’il y a toujours un rapport entre une oeuvre et un auteur, mais ce rapport est anecdotique. L’oeuvre altère et dépasse toujours son auteur. Philip Roth explique puiser dans son expérience précisément parce que c’est une matière qui le dépasse. L’auteur catalyse une expérience qui est une expérience singulière du monde commun. Identifier l’auteur et son oeuvre revient à vouloir réduire l’oeuvre à la biographie de l’auteur. Quelle méconnaissance de l’Histoire ! Qui est Homère sinon une multiplicité de voix ? Claude Simon parle merveilleusement de ce « curieux miracle » de l’écriture qui excède toujours les intentions initiales. Une oeuvre c’est la rencontre entre des motifs énigmatiques qui insistent en un artiste et la façon dont il parvient à les mettre en forme.

L’oeuvre ne saurait donc, en aucun cas, être une pièce à convictions ?

Si un artiste a commis un délit ou un crime, il est bien évidemment un justiciable comme les autres (mais pas PLUS que les autres !). Prenez Les Diables de Ruggia qui est désormais scruté comme une « preuve » de sa « pédophilie »intrinsèque. Les thèses fumeuses d’Iris Brey (et d’autres) ouvrent la voie à ce type d’incrimination. C’est très inquiétant et dangereux pour l’État de Droit – qu’elle considère évidemment comme systématiquement sexiste.

Dans quelle mesure le féminisme peut-il servir de grille de lecture critique ?

D’abord le point de vue féministe n’est pas réservé aux femmes. Être une femme c’est être porteur de multiples expériences spécifiques qui informent la perception des situations, bien sûr, mais dont le regard peut aussi, tout en s’en nourrissant, s’affranchir.
Et les enjeux dits féministes sont des enjeux communs à tous, puisque c’est de justice et d’égalité qu’il s’agit.
Si on considère, sur un autre sujet apparemment, un film comme Douze hommes en colère, eh bien le spectateur peut passer par toutes les positions des douze jurés, qui modifieront leur point de vue. Le film est l’histoire de ces modifications. C’est ainsi une leçon de cinéma et pas simplement un film sur la justice.

À quel moment le féminisme a-t-il glissé sur la pente de l’identification entre minorité et victime ?

À partir des années 2000, au moment du succès des théories de Butler en France et de la « genderisation » du féminisme. Lors de Nuit Debout, en allant voir le stand féministe, j’ai eu un choc en voyant des femmes voilées (intersectionnalité oblige) en train de lire à haute voix des pages (passablement absconses) de Butler... Iris Brey se rattache à ce mouvement « fixiste ».

Pourquoi ces théories rencontrent-elles un tel succès ?

Parce qu’elles flattent le narcissisme moral du lecteur. Dans Malaise dans la civilisation, Freud reprend la distinction faite par Kant entre ce qui est conforme à la morale et ce qui est moral. La conformité à la morale est le contraire de la position véritablement morale, qui consiste à assumer son jugement et ses actes. On vit actuellement une sorte de passion de la conformité à la morale. Nous sommes dans un moment ultra conformiste : on veut des « méchants », et des figures censément innocentes (généralement la femme, l’enfant, les victimes du viol).

Vous montrez bien qu’il y a une rhétorique victimaire, une rhétorique de la blessure, dans ce type de féminisme.

Puisque Brey parle de la vulnérabilité des femmes, des victimes du viol, elle emploie une rhétorique de la blessure, une rhétorique victimaire, qui permet de sacraliser le corps des femmes. Dans ces conditions, le viol est devenu le nouveau crime contre l’humanité. Ainsi Adèle Haenel est comparée à Primo Levi ! Et Iris Brey parle des « survivantes ». Évidemment, l’État de Droit on s’en moque, c’est un truc de mâles blancs.