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France : César 2020 : l’avènement d’un nouveau monde

mardi 3 mars 2020, par siawi3

Source : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/cesar-2020-avenement-nouveau-monde/

César 2020 : l’avènement d’un nouveau monde

par Valérie Toranian

Mar 2, 2020

Virginie Despentes les « emmerde » tous : le pouvoir, les Blancs, les dominants, les boss, les chefs, les gros-bonnets. Ceux qui ont décerné à Roman Polanski le César du meilleur réalisateur prouvent, explique-t-elle, que les puissants aiment les violeurs. « On ne les aime pas malgré le viol et parce qu’ils ont du talent. On leur trouve du talent et du style parce qu’ils sont des violeurs. On les aime pour ça. […] Vous savez très bien ce que vous faites quand vous défendez Polanski : vous exigez qu’on vous admire jusque dans votre délinquance. » Désormais, « on se lève et on se barre », écrit-elle dans Libération.

J’ai toujours lu Virginie Despentes, romancière, essayiste, réalisatrice, ex-membre de l’Académie Goncourt. J’ai toujours aimé sa rage. La rage est saine. Ce n’est pas une posture de victime. Son King-Kong théorie (Grasset, 2006) est un essai féministe brillant. Mais penser que Polanski a reçu une majorité de votes parce qu’il est un violeur est un débordement paranoïaque. L’époque est au débordement.

Commentant la polémique Polanski, et les 12 nominations de J’accuse, Marina Foïs, membre du collectif 50/50, avait eu des mots justes : « C’est difficile de demander d’un côté la démocratie et de l’autre de contester la validité d’un choix sorti d’un dépouillement de bulletins. […] Les crimes sexuels se jugent en cours d’assises. Mais ne pas entendre ce que provoquent ces nominations parmi les victimes, les militantes, ne pas considérer la colère, l’indignation, la douleur, c’est être complètement à côté de la plaque. Le moment est important, je pense, même ses excès ont du sens. »

« L’importance morale du moment »

Autrement dit, si les votants avaient saisi « l’importance morale du moment », ils auraient dû éviter de plébisciter, en 2020, le violeur, en 1977, de Samantha Geimer. Même si Polanski a fait de la prison. (S’il a fui la justice américaine, c’est parce que le procureur, une fois le cinéaste libéré, a annoncé qu’il rouvrait le dossier car il trouvait la peine insuffisante.) Même si sa victime, Samantha Geimer a dit qu’elle avait pardonné à son agresseur, qu’elle souhaitait tourner la page et qu’on cesse de la livrer en pâture.

D’autres femmes ont depuis accusé le réalisateur de viols et de harcèlements. Les affaires tombent sous le coup de la prescription. La justice ne passera pas. On peut le regretter. Car si Polanski a accompli ne serait-ce que la moitié des crimes dont on l’accuse, c’est accablant. Mais l’accusé reste présumé innocent. Doit-on, au nom d’un ordre nouveau, nier ce droit fondamental ? Les votants n’ont pas récompensé un violeur : ils ont peut-être, dans le secret des urnes, récompensé la réalisation qu’ils avaient préférée, sans prendre en considération des critères moraux. Pour les associations féministes, c’est une faute morale. Au cours de cette soirée, le nom même de Polanski était imprononçable…

[( « On ne retiendra donc de ce palmarès que le scandale Polanski. Et une longue litanie de remettants venus fustiger un système inégalitaire, gangréné par l’entre-soi, le sexisme et indifférent à la diversité. Paradoxalement, le cru 2020 des César fut exactement l’inverse. »)]

Caroline Fourest pense que l’erreur de ce palmarès fut de décerner à Polanski le César du meilleur réalisateur, car cela équivaut à célébrer l’homme ; le César du meilleur film, qui récompense l’œuvre, aurait été préférable. La nuance se comprend mais on peut douter que de telles subtilités aient suffi à éviter l’écœurement de Florence Foresti, qui a quitté la scène, et l’indignation révoltée d’Adèle Haenel, qui a quitté la salle en criant « La honte ! ».

On ne retiendra donc de ce palmarès que le scandale Polanski. Et une longue litanie de remettants venus fustiger un système inégalitaire, gangréné par l’entre-soi, le sexisme et indifférent à la diversité. Paradoxalement, le cru 2020 des César fut exactement l’inverse. Il a récompensé des talents brillants, dont il se trouve par ailleurs qu’ils sont issus de la diversité, mais qui sont certainement heureux d’avoir été distingués comme artistes et non comme représentants de la diversité.

Le nouveau monde du cinéma

Roschdy Zem, acteur éblouissant dans Roubaix, une lumière. Mounia Meddour et son très beau premier film, Papicha sur la mémoire des années noires en Algérie et la résistance des femmes défendant leur liberté. Lyna Khoudri, César du meilleur espoir féminin, excellente interprète de Papicha. Sans parler de Ladj Ly, avec Les Misérables, quatre fois césarisé et remportant la récompense suprême : le César du meilleur film.

Ladj Ly pour lequel le nouveau monde du cinéma a toutes les indulgences, refusant de faire l’amalgame entre l’œuvre et la personne. Si Polanski restera à jamais le violeur de Samantha Geimer, Ladj Ly, lui, a depuis longtemps été pardonné d’avoir été complice d’enlèvement et séquestration dans le cadre de « représailles » (façon crime d’honneur) en 2009, pour lesquels il avait été condamné en 2012 en appel à trois ans de prison dont un an avec sursis. Il a payé sa dette à la société… Dans son film, par ailleurs très réussi, pas de personnages de femmes sinon dans des représentations marginales extrêmement clichés. La brochette d’acteurs masculins venus recevoir leur récompense lors de la cérémonie des César ne gêne pas les féministes de 50/50.

Ladj Ly pense qu’une grosse partie de la population en France « est devenue raciste et islamophobe assumée ». Que c’est un pays « où la guerre est déclarée contre l’islam » (1). Ladj Ly est un auteur engagé. Il esthétise la violence. Il est devenu l’idole d’une génération. Son film montre un imam salafiste, personnage positif, garant de l’ordre, seul intermédiaire légitime entre les jeunes et les représentants des forces de l’ordre. Pourquoi pas. Tout film est d’abord un regard, une vision personnelle. Mais les messages ne sont jamais neutres.

[( « Il serait injuste de caricaturer les associations qui réclament plus de parité et de diversité dans le cinéma en chiennes de garde puritaines néo-fascistes […] Mais le nouvel ordre moral qui érige la différence en vertu au sein du monde de la culture fait peur. »)]

Dans sa tribune, Virginie Despentes évoque le César décerné aux Misérables en des termes étranges : « Quand vous convoquez sur la scène les corps les plus vulnérables de la salle, ceux dont on sait qu’ils risquent leur peau au moindre contrôle de police, et que si ça manque de meufs parmi eux, on voit bien que ça ne manque pas d’intelligence et on sait qu’ils savent à quel point le lien est direct entre l’impunité du violeur célébré ce soir-là (NDLR Roman Polanski) et la situation du quartier où ils vivent. »… Que comprendre ? Que la posture de caïds, virils et délinquants, est une réponse aux dominants, aux « violeurs » impunis du système ? Que dès lors qu’elle vient des déshérités, la violence est respectable ? On gueule et on se casse. On gueule et on casse ?

Il serait injuste de caricaturer les associations qui réclament plus de parité et de diversité dans le cinéma en chiennes de garde puritaines néo-fascistes. Personne n’a envie de voir les violeurs impunis, les attouchements et les harcèlements sexuels continuer sur les plateaux, les différences de salaires entre les hommes et les femmes perdurer. Mais le nouvel ordre moral qui érige la différence en vertu au sein du monde de la culture fait peur.

« Totalitarisme culturel »

Qu’Aïssa Maïga se batte contre les stéréotypes dont sont victimes les personnes de couleurs, oui. Qu’elle compte les Noirs dans la salle crée le malaise. Que le cinéma doive payer pour les fautes du colonialisme, et « réparer », est-ce bien son rôle ? Son rôle est de produire des films, le plus possible, des points de vue de réalisateurs, d’artistes, sur tous les sujets, sans autocensure. Sans craindre de se voir refuser des subventions qui, de plus en plus, iront aux films politiquement corrects, aux films sans risque.

[( « Dans la grande famille du cinéma, on connaissait les défauts du monde d’avant. Espérons que le nouveau monde ne devienne pas la caricature d’un nouvel ordre où la liberté du créateur deviendra un critère secondaire de la production artistique. »)]

Le totalitarisme culturel adviendra lorsque tout ce qui n’est pas interdit deviendra obligatoire. Lorsque chacun devra se saisir des thématiques qui concernent son sexe, sa race, son genre et son ethnie, sans dévier car si un Blanc fait un film pour dénoncer le racisme anti-noir, il risque d’être stigmatisé pour appropriation culturelle illégitime. C’est ce qui est arrivé à la réalisatrice « blanche » oscarisée Kathryn Bigelow, violemment critiquée pour son film Détroit (2017). Ce long-métrage relatait les émeutes survenues en 1967 dans la ville du Michigan, qui aboutirent à de sévères répressions anti-noires. Le totalitarisme culturel adviendra lorsque triomphera la représentation d’un monde « bien » avec des « bons » films réalisés et joués par des « bonnes » personnes. Lorsque la profession, par souci de transparence, devra justifier ses choix non pas d’un point de vue artistique ou économique, mais d’un point de vue moral.

Dans la grande famille du cinéma, on connaissait les défauts du monde d’avant. Espérons que le nouveau monde ne devienne pas la caricature d’un nouvel ordre où la liberté du créateur deviendra un critère secondaire de la production artistique.

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1 Propos tenus sur le Blog du cinéma et effacés le 23 novembre suite à des réactions sur Twitter.

Illustration : l’actrice Adèle Haenel quitte la 45e cérémonie des César, le 28 février 2020, après l’attribution du César de la meilleure réalisation à Roman Polanski (photo : Berzane Nasser/ABACA).

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Source : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/alain-finkielkraut-l-effroyable-soiree-des-cesar-20200302

Alain Finkielkraut : « L’effroyable soirée des César »

TRIBUNE - Le philosophe et écrivain * voit dans la cérémonie des César du 28 février un inquiétant phénomène de meute alliant parade de vertu et goût de la force.

Par Alain Finkielkraut
Publié il y a 3 heures, mis à jour il y a 1 heure
Le philosophe Alain Finkielkraut. François BOUCHON/Le Figaro
La 45e édition des César a battu tous les records de férocité et de laideur. D’entrée de jeu, la maîtresse de cérémonie a ironisé sans vergogne sur le physique de Roman Polanski. Elle l’a rebaptisé Atchoum, du nom de l’un des Sept Nains. Et ivre de colère hilare contre ses douze nominations, elle a fait de J’accuse un film sur la pédophilie dans les années 1970. Le rire barbare ayant définitivement pris le pas sur l’humour, l’assistance pomponnée gloussait et le ministre de la Culture, devenu le ministre de la bien-pensance et du lynchage compassionnel, se réjouissait en silence.

[(À lire aussi : Alexandre Devecchio : « César, le cinéma victime de la tyrannie des minorités »)]

L’actrice Aïssa Maïga a compté le nombre de Noirs dans la salle. « À Cannes, on bloque les comptes et on compte les Bloch », disait Tristan Bernard au début de l’Occupation. Sous le régime de la diversité, ce sont les antiracistes qui font l’inventaire. On appelle cela le devoir de mémoire.

Découvrant, horrifié, que le César de la meilleure adaptation était décerné à Roman Polanski et Robert Harris, l’acteur Jean-Pierre Darroussin a choisi d’oublier une syllabe dans le nom du premier pour bien montrer qu’il lui écorchait la gueule. Ne supportant pas, pour sa part, que le César du meilleur réalisateur soit attribué au même Polanski, Adèle Haenel, qui ne le connaît pas, qui ne l’a jamais rencontré, a quitté la salle en signe de protestation.

Les professionnels du cinéma ayant mal voté, l’Académie des César promet de faire mieux la prochaine fois.
Elle a été suivie, entre autres, par la « bienveillante » Leïla Slimani. Ne dites surtout pas à cette actrice et à cette romancière que Samantha Geimer, la femme dont elles invoquent le calvaire pour réclamer justice, est aujourd’hui le premier soutien de Polanski et qu’elle refuse violemment d’être statufiée en victime ; ne leur rappelez pas non plus qu’il est un rescapé de la Shoah, que sa première femme est morte dans des conditions atroces - Polanski est passé, pour elles, dans le camp des salauds, des bourreaux, des criminels contre l’humanité.

[(« Plus jamais ça », cela veut dire désormais « plus jamais lui et ses ignobles congénères ». L’individu disparaît sous le symbole de l’oppression « hétéro-patriarcale ».)]

« Quand vous généralisez la souffrance, vous avez le communisme. Quand vous particularisez la souffrance, vous avez la littérature », a écrit Philip Roth. Le communisme n’est plus d’actualité, mais l’idéologie ne désarmant jamais, le néoféminisme a pris la relève. Et comme on l’a constaté vendredi soir Salle Pleyel, il a de nombreux compagnons de route, fervents ou veules. Ladj Ly, à leur grand soulagement, a reçu le César du meilleur film pour Les Misérables. Récompense amplement méritée. Mais peu importe à ces moralisateurs qui refusent de séparer l’homme et l’artiste qu’il ait été condamné à trois ans de prison dont un avec sursis pour complicité d’enlèvement et de séquestration d’un homme qui avait eu la mauvaise idée de coucher avec la sœur d’un de ses proches. C’est « la France rance », comme dit Télérama, qui s’en émeut. Et pour la France qui se veut accueillante et progressiste, la domination ne peut avoir qu’un visage : celui du mâle blanc occidental et…

[(Cette soirée placée sous le signe de la libération des femmes, ressemblait furieusement à une vidéo d’Alain Soral)]

Dressant la liste des prédateurs dans le monde du cinéma, la maîtresse de cérémonie a cru bon d’ajouter le nom de Dominique Strauss-Kahn à ceux d’Harvey Weinstein, de Jeffrey Epstein et de Roman Polanski, et de faire une référence indirecte mais insistante à Patrick Bruel. Quand Polanski a été distingué, elle a quitté la scène, « écœurée ». Tout aussi écœurées, deux militantes qui se présentent comme Les Terriennes ont tweeté : « celui qui doit être gazé, c’est Polanski ». Cette soirée placée sous le signe de la libération des femmes, ressemblait furieusement à une vidéo d’Alain Soral.

Les professionnels du cinéma ayant mal voté, l’Académie des César promet de faire mieux la prochaine fois. Elle dissoudra donc le collège électoral et en composera un autre, mieux ajusté à la sensibilité des jeunes générations. Bienvenue dans le nouveau monde !

* De l’Académie française.

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