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France : César 2020 : cérémonie sous haute tension pour la « grande famille du cinéma français »

mardi 3 mars 2020, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/culture/cesar-2020-ceremonie-sous-haute-tension-pour-la-grande-famille-du-cinema-francais?_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ%3D%3D

Photo : Florence Foresti à la 45e cérémonie des Césars. - Franck Castel/MAXPPP

César 2020 : cérémonie sous haute tension pour la « grande famille du cinéma français »

Par Olivier De Bruyn

Publié le 29/02/2020 à 13:59

Pris du meilleur film pour « Les misérables », de Ladj Ly, prix du meilleur réalisateur pour Roman Polanski et « J’accuse »… La 45e cérémonie des César, sous haute tension, a déjoué certains pronostics et a confirmé que le cinéma français était au bord de la crise de nerfs.

Nul ne pouvait l’ignorer : le décor était en flammes plusieurs semaines avant le début de la cérémonie des César, cette grand-messe annuelle servant d’ordinaire de prétexte à une longue, très longue, séance d’autocélébration pour la « grande famille du cinéma français ».

Dans le rôle des pyromanes : les polémiques accablant une institution au fonctionnement opaque (conséquence : démission du Président Alain Terzian et du conseil d’administration de l’Académie le 13 février) et, surtout, les violents affrontements autour du « cas » Polanski et des douze nominations pour J’accuse. Un film magistral sur l’affaire Dreyfus qu’il convenait, selon certaines tendances du néo-féminisme, de rayer des listes éligibles, voire de censurer en raison du pedigree de son auteur et des accusations de viol à son encontre. Censurer un film sur l’antisémitisme au nom du combat, ô combien essentiel, contre les violences sexuelles : cherchez l’erreur.

Décor en flammes

L’actualité des derniers jours a contribué à échauffer encore des esprits qui n’en avaient pas besoin. En début de semaine, Céline Sciamma et Adele Haenel, réalisatrice et actrice de Portrait de la jeune fille en feu, dans la presse américaine, ont dénoncé le machisme sévissant selon elles dans un cinéma hexagonal qui aurait « raté le coche du mouvement #Metoo ». Et Adèle Haenel d’enfoncer le clou dans les colonnes du New York Times à propos des César : « Distinguer Polanski, c’est cracher au visage de toutes les victimes. Ça veut dire : ce n’est pas si grave de violer des femmes. » Le bien contre le mal : le piège à cons.

Le décor était en flammes, donc, mais, derrière les épais rideaux de fumée, il était néanmoins dressé, façon leçon de morale édifiante. D’un côté le camp du « mal » et du « mâle » incarné par Polanski et J’accuse, incarnations d’un système « vicié » et d’un « patriarcat toxique ». De l’autre, celui du « bien » incarné par Céline Sciamma et Portrait de la jeune fille en feu, défendu en haut lieu de longue date par Marlène Schiappa qui, dans les tribunes du Parisien, à l’heure de la révélation des concurrents le 30 janvier dernier, n’hésitait pas à déclarer que « les nominations respectives des deux films illustrent deux visions des femmes ». Pas moins.

Le poids du « non »

Dans ce contexte délétère, Roman Polanski, sagement, annonçait, dès jeudi, qu’il pointerait aux abonnés absents lors de la cérémonie. Dans une déclaration à l’AFP, le cinéaste dénonçait « un lynchage public annoncé » et « un tribunal autoproclamé prêt à fouler aux pieds les principes de l’état de droit pour que l’irrationnel triomphe à nouveau sans partage. ». Vendredi dans l’après-midi, l’ensemble de l’équipe de J’accuse, optait à son tour pour le boycott suite aux déclarations matinales du ministre de la Culture Franck Riester qui, sur les ondes de France Info, estimait qu’un éventuel César du meilleur réalisateur honorant Polanski serait « un symbole mauvais par rapport à la nécessaire prise de conscience que nous devons tous avoir dans la lutte contre les violences sexuelles et sexistes ». Ambiance.

Les votants des César - ils sont 4313, issus des différents corps du métier du cinéma - allaient-ils tomber dans le « piège à cons » qui leur tendait les bras ? Allaient-ils céder à la confusion ambiante qui mélange l’art et la justice et qui tente, plus ou moins consciemment, d’édicter un nouvel ordre moral où il s’agit, entre autres, d’aller traquer dans les films des symptômes d’un « regard masculin » par nature sexiste et oppresseur ?

Un faux procès

La réponse est non. Les « professionnels de la profession » chers à Jean-Luc Godard ont choisi de décerner leurs plus belles statuettes à Ladj Ly pour Les misérables (meilleur film) et, n’en déplaise à Franck Riester et consorts, à Roman Polanski pour J’accuse (meilleur réalisateur), une consécration « saluée » par le départ de la salle de Adèle Haenel, suivie dans son sillage par d’autres spectateurs d’une cérémonie qui, fidèle à ses traditions, a duré plus de trois heures.

Le grand perdant de la cérémonie porte un nom : Portrait de la jeune fille en feu, qui doit se contenter d’un prix quasi honorifique (meilleure photo), ce qui, dans le contexte du moment, n’en doutons pas, sera considéré comme une humiliation et comme la conséquence d’une répartition outrageusement « genrée » parmi les votants des César qui, à 65 %, sont des hommes.

Le palmarès 2020 ne semble pourtant en rien scandaleux. Si l’on peut regretter que Grâce à dieu, le film remarquable de François Ozon sur la pédophilie dans l’église, se contente de broutilles (prix du meilleur second rôle masculin pour Swann Arlaud) et si l’on peut regretter que le film de Céline Sciamma, passionnant à bien des égards, n’ait pas été plus honoré (un prix du scénario eût été justifié), il est rassurant de constater que le « piège à cons » n’a pas fonctionné, n’en déplaise aux nouveaux censeurs.

« Papicha » salué

Par ailleurs, les votants des César se sont distingués en honorant à juste titre Anaïs Dumoustier pour le César de la meilleure actrice pour sa remarquable prestation dans Alice et le maire, de Nicolas Pariser, un film politique ultra singulier, et, surtout, en saluant à deux reprises Papicha, de Mounia Meddour - prix du meilleur premier film et prix du meilleur espoir féminin pour Lyna Khoudri. Cette fiction magistrale et féministe sur la résistance, dans les années 90, de jeunes femmes algériennes contre l’intégrisme islamique a été produite majoritairement par des capitaux de l’Hexagone (d’où sa présence parmi les concurrents), ce qui démontre, s’il en était besoin, que le modèle de financement de notre cinéma - une heureuse exception dans le monde - permet à des réalisateurs venus de tous les horizons de donner naissance à des œuvres majeures.

Une chose est sûre : à l’issue de cette soirée tendue et interminable, le cinéma français n’en a pas fini avec ses débats agités et ses luttes de pouvoir qui, souvent, n’ont aucun rapport avec la qualité intrinsèque des films. « Il est temps de s’unir, le seul ennemi, ce n’est pas l’autre, c’est la misère » a déclaré Ladj Ly sur scène, à l’heure de recevoir le César du meilleur film pour ses Misérables. Espérons qu’il soit entendu, et que les metteurs en scène de l’Hexagone oublient leurs querelles parfois absurdes pour donner naissance à des films qui observent les réalités du monde dans le blanc des yeux.

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