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A Alger, les féministes donnent de la voix au sein du Hirak

samedi 7 mars 2020, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/03/07/a-alger-les-feministes-donnent-de-la-voix-au-sein-du-hirak_6032180_3212.html

ALGÉRIE
A Alger, les féministes donnent de la voix au sein du Hirak

Le « carré féministe » a réussi à s’imposer dans les marches contre le gouvernement initiées dans le pays depuis plus d’un an.

Par Frédéric Bobin

7.03.20

Elles sont là, imperturbables, dressées derrière une banderole (« Nos droits, c’est tout le temps et partout ») tandis qu’autour d’elles les clameurs montent de la foule. A l’entrée de la faculté centrale d’Alger, la scène fait désormais partie du rituel du Hirak, le mouvement de protestation dont l’Algérie est le théâtre depuis un an. Cet espace insolite au cœur de la capitale, entre grilles et chaussée, morceau de trottoir annexé pour une heure ou deux, ses occupantes l’ont baptisé « carré féministe ».
Elles ne sont pas très nombreuses – une trentaine – mais elles font du bruit avec leurs slogans sans détours – « Algériennes libres, n’acceptant pas la honte. Nous poursuivrons la route jusqu’à la victoire » – et détonnent dans un mouvement qui, au-delà de la revendication en faveur de la démocratie, élude en général les sujets qui fâchent.

Le « carré féministe » n’a vocation à exister qu’à l’orée de la marche hebdomadaire du vendredi. Une fois que la procession s’ébranle au pied des immeubles haussmanniens du centre-ville, la petite troupe se dilue dans la vaste foule. Ses slogans en faveur de l’« égalité homme-femme » n’en continuent pas moins de fuser au milieu des exhortations à jeter « les généraux à la poubelle » ou à envoyer les « voleurs » du pouvoir derrière les barreaux.

« Le grand changement »

Voilà maintenant plus d’un an que les féministes algériennes s’affichent ainsi ouvertement sur le pavé du Hirak. « Nous existons, nous sommes dans la photo du Hirak », se réjouit la sociologue Fatma Oussedik, une féministe de la génération militante des années 1970. « Les femmes ont été de tous les mouvements et de toutes les guerres en Algérie, poursuit-elle. Mais, aujourd’hui, elles sont là pour elles-mêmes, et c’est le grand changement ». Un affichage joyeux et têtu, sans concession. Du jamais-vu en Algérie sous une forme aussi décomplexée.

Le « carré » du vendredi a essaimé. On l’a retrouvé à Oran et Constantine. Et les énergies ont convergé dans la rédaction, le 21 juin à Tighremt (Kabylie), d’une déclaration solennelle – signée par une quinzaine d’associations ou collectifs – revendiquant « l’égalité entre hommes et femmes sur le plan politique, civil, économique, culturel, social et juridique ». Dans une Algérie qui vit sous le régime d’un code de la famille formalisant expressément la subordination de la femme par rapport à l’homme, la « déclaration de Tighremt » ne manque pas de hardiesse.

Ce 8 mars sera une sorte de premier anniversaire. Car si le Hirak a débuté sur une échelle nationale le 22 février 2019, motivé à l’époque par la seule révolte contre la candidature d’Abelazziz Bouteflika à un cinquième mandat présidentiel, il a été marqué deux semaines plus tard – le hasard de calendrier avait fait tomber le 8 mars un vendredi – par l’irruption des féministes dans le mouvement. Les femmes avaient certes déjà rejoint l’agitation en nombre. Leur présence « a permis le caractère civilisé des manifestations », relève la politiste Louisa Dris Aït-Hamadouche.

Mais l’affichage des féministes ès qualités avec leurs slogans spécifiques date du 8 mars. Il s’agit, dès lors, d’assumer publiquement ce combat dans le combat, cette cause dans la cause. « On ne veut pas être une simple force d’appoint à un mouvement qui ne reconnaîtrait pas l’égalité homme-femme, explique Amel Hadjadj, blogueuse et étudiante en médecine. Le souci d’unité du mouvement ne doit pas nous empêcher de lui donner un contenu sur des questions clivantes ».
L’audace n’est pas passée inaperçue. Elle a d’abord suscité une certaine hostilité. Banderoles arrachées, bousculades, menaces verbales : le carré féministe a été accusé de « diviser » le Hirak en défendant des positions « contre la tradition ». Quant à ceux qui pouvaient éventuellement sympathiser « en théorie », ils appelaient à la discrétion en invoquant le traditionnel argument d’opportunité – « ce n’est pas le moment » – qui avait déjà si souvent servi dans le passé à enterrer les combats en faveur des droits des femmes.

« Talentueuses et déterminées »

Pourtant, l’hostilité ne fut pas générale. Une solidarité s’est même manifestée quand un Algérien résidant à Londres a diffusé, en avril, sur les réseaux sociaux, une vidéo incitant à jeter de l’acide au visage des féministes du carré. Des militants du Hirak ont su retrouver son adresse, le harceler en ligne en retour et ont porté plainte contre lui. L’homme dut présenter ses plus plates excuses. Depuis l’incident, la tension est retombée autour du carré féministe, qui a su normaliser sa présence. « Il suffit de discuter avec nos contradicteurs, observe Lydia Ait Bouziad, étudiante en communication. Dès qu’on parle de leur mère ou de leur sœur, certains jeunes excités peuvent se calmer et comprendre. »
« On dit souvent que l’Algérie est rétrograde, abonde Intissar Bendjabellah, étudiante en littérature. Conservatrice, oui. Mais rétrograde ? Si l’Algérie l’était vraiment, on n’aurait jamais pu manifester ainsi dans la rue pendant un an pour l’égalité des genres. »

Dans l’ardeur de cette aventure du carré féministe, plusieurs générations se sont croisées. « Elles sont notre joie », dit Fatma Oussedik, la « soixante-huitarde », en évoquant les « jeunes talentueuses et déterminées » qui ont émergé à la faveur du Hirak, issues de la vague de féminisation massive des universités (60 % d’étudiantes). Le contraste entre une telle percée éducative et la réalité du marché du travail (17 % seulement de femmes) en dit long sur les acquis autant que sur les limites de la mutation sociétale algérienne. La tension induite par cette ambivalence a été l’un des aliments de l’effervescence militante autour du carré féministe.

L’enjeu pour cette nouvelle génération de féministes, qui n’a pas connu les déchirements de sa devancière de la « décennie noire » (années 1990) – dont une bonne partie a soutenu les opérations de l’armée contre les islamistes – est la « réappropriation par les femmes de l’espace public », note Khadidja Boussaïd, chercheuse en sociologie urbaine. A l’heure du harcèlement de rues – rançon de la plus grande visibilité sociale des femmes – ce combat-là est d’une acuité brûlante.
« Les jeunes féministes sont plus axées sur la question des corps, le droit de leur corps d’exister sans être stigmatisé », ajoute l’étudiante Intissar Bendjabellah. Une de leurs aînées, l’écrivaine Wassyla Tamzali, auteure d’Une éducation algérienne (Gallimard, 2007), le dit à sa manière : « Ma génération était focalisée sur l’activité de plaidoirie juridique, a-t-elle résumé mercredi 4 mars lors d’un passage en Ile-de-France. Mais il faut se libérer de ce qu’on écrit sur nos corps. Car nos corps sont des corps écrits. » Le carré féministe du Hirak, ou la tentative des femmes algériennes de se réapproprier le récit de leurs corps.