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Algérie-Suisse : Bouteflika en Suisse il y a un an, le séjour qui a fait basculer l’histoire algérienne

mardi 10 mars 2020, par siawi3

Source : https://www.letemps.ch/monde/bouteflika-suisse-y-un-an-sejour-basculer-lhistoire-algerienne?utm_campaign=f4337db10f-newsletter_briefing&utm_medium=email&utm_source=Newsletters&utm_term=0_56c41a402e-f4337db10f-109473233

Bouteflika en Suisse il y a un an, le séjour qui a fait basculer l’histoire algérienne-

Le 10 mars 2019, l’Algérie a les yeux rivés sur Genève : le président Abdelaziz Bouteflika, à moitié conscient mais candidat à sa propre succession, quitte les HUG après un séjour qui restera dans les annales. Un an plus tard, la diaspora continue de manifester devant l’ONU

Abdelaziz Bouteflika a été ministre des affaires étrangères de l’Algérie dès l’âge de 26 ans, de 1963 à 1979, avant d’être écarté du pouvoir et de s’exiler en Suisse. — © AFP Photo

Richard Etienne

Publié lundi 9 mars 2020 à 19:57
Modifié mardi 10 mars 2020 à 07:26

Ils étaient encore sur la place des Nations dimanche dernier. Une cinquantaine d’Algériens réunis sous le soleil de mars pour manifester en faveur d’un vrai changement en Algérie. Cela fait un an que la diaspora se réunit devant l’ONU à Genève, chaque week-end. Depuis le séjour controversé aux HUG de celui qui était leur président, Abdelaziz Bouteflika.

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Le 10 mars 2019, il y a un an jour pour jour. Il fait beau ce dimanche, les parcs sont remplis. Sur la rive droite du canton, impossible de ne pas remarquer le bourdonnement d’un hélicoptère au milieu de l’après-midi. L’engin fait partie d’un dispositif de sécurité renforcée pour accompagner un cortège de limousines noires : sept voitures – et autant de chauffeurs triés sur le volet – sortent de l’hôpital à 14h54 et filent en direction de l’aéroport, qu’elles atteignent en moins de dix minutes en brûlant tous les feux.

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Le président algérien se trouve à l’intérieur d’un van aux vitres teintées et munies de rideaux à l’arrière. Selon nos informations, les sièges arrière ont été enlevés pour faire de la place à son fauteuil roulant, l’homme d’Etat est à peine conscient, sa tête tombe sur son épaule et il est sous assistance respiratoire.

Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis vingt ans, est pourtant candidat à sa propre succession. Un communiqué quelques jours plus tôt a confirmé sa volonté de briguer un cinquième mandat à la tête du pays et suscité la colère de la rue en Algérie, où des manifestations sans précédent ont commencé le 22 février 2019, à la surprise générale, pour demander son départ alors qu’on croyait les Algériens résignés au prolongement de son règne. L’élection présidentielle doit avoir lieu le 18 avril et l’état de santé du président-candidat interpelle. Toute l’Algérie a les yeux rivés sur Genève.

Le fantôme de Zeralda

Abdelaziz Bouteflika ? Il est le fantôme de Zeralda, le complexe présidentiel dans lequel il vit retranché. Ses apparitions publiques se comptent sur les doigts de la main depuis son AVC en 2013. Il est l’homme qu’on ne voit jamais. A Genève, sa présence fait couler de l’encre et rugir l’opposition. Elle donne des sueurs froides à l’hôpital, submergé d’appels, elle indispose les autorités. Mais le patient, on ne le voit pas. Dans les fichiers des HUG, il est inscrit sous un faux nom et sa date de naissance a été falsifiée. Impossible de l’approcher : son couloir au huitième étage des HUG est bloqué par les forces de l’ordre.

Son séjour, présenté par la présidence comme un simple contrôle médical de routine avant sa réélection, se prolonge. Le 6 mars, la Tribune de Genève révèle que le patient est « sous menace vitale permanente », qu’il souffre de graves problèmes neurologiques et respiratoires, que son état précaire nécessite des soins constants.

En Algérie, les tensions s’exacerbent. Un candidat de l’opposition se rend aux HUG pour aller vérifier que le patient se porte bien, avant de se faire arrêter et de faire le buzz sur internet. Les attroupements d’Algériens devant l’hôpital sont désormais quasi permanents.

Une Algérienne de Suisse porte plainte auprès de la police vaudoise contre l’entourage du président. Puis dépose, avec l’aide de la présidente d’Avocats sans frontières Suisse, une requête de curatelle en faveur d’Abdelaziz Bouteflika auprès du Tribunal de protection de l’adulte et de l’enfant.

Lire encore : Un gel des avoirs Bouteflika et de ses proches en Suisse est-il envisageable ?

Pendant ce temps aux HUG, la police veille. Combien de temps le patient restera-t-il ? Est-il toujours vivant ? Son absence alimente les rumeurs, suscite la colère du Maghreb, attire l’attention de la presse internationale. Comme si le destin de l’Algérie se jouait une nouvelle fois à Genève.

Les Accords d’Evian, qui ont abouti à l’indépendance du plus grand pays d’Afrique en 1962, avaient largement été négociés dans le canton. Abdelaziz Bouteflika était déjà là, lui qui est nommé un an plus tard, à 26 ans, ministre algérien des Affaires étrangères. Des problèmes rénaux conduiront le ministre à se faire soigner à l’hôpital cantonal, déjà. En 1981, il est écarté par le nouveau régime, qui l’accuse d’avoir volé une soixantaine de millions de francs auprès des ambassades algériennes et de les avoir dissimulés sur des comptes auprès de la Société de banque suisse (l’un des deux ancêtres d’UBS). Exclu du comité central du parti au pouvoir et passible de la peine de mort, il se réfugie en Suisse.

Abdelaziz Bouteflika entame ce qu’il appellera plus tard « sa traversée du désert ». Deux décennies d’exil, très peu documentées, un trou noir à la hauteur du mystère qu’entretient la présidence sur son état de santé en 2019.

Un réseau de compatriotes s’est formé sur l’Arc lémanique pendant la guerre d’Algérie. L’impôt révolutionnaire, qui était prélevé auprès de la diaspora et qui finançait les indépendantistes, transitait par Genève. Un hôtel des Pâquis appartient à un Algérien né à Oujda, au Maroc, comme lui. Sa mère et son frère Saïd ont vécu à La Chaux-de-Fonds. Plusieurs natifs d’Oujda habitent Genève. Le premier président algérien, Ahmed ben Bella, vit dans le canton de Vaud.

Le rôle de l’Arabie saoudite

Abdelaziz Bouteflika passe quelque temps chez une connaissance à Lausanne avant de s’installer à Champel, chez un ami. Il part ensuite chez son demi-frère, qui le loge aux Pâquis et lui prête une voiture. Il garde sa moustache mais il troque son costume trois pièces contre des pantalons troués. L’homme veut se faire passer pour un démuni, faire oublier les millions qu’il a volés, croient savoir ses opposants.

Au début des années 1980, l’ex-ministre se présente à l’Université de Genève, dans les bureaux de Jean Ziegler. Abdelaziz Bouteflika, qui veut faire une thèse sur le groupe des 77 (une coalition de pays en développement) aux Nations unies, travaillera deux ans avec le professeur de sociologie. Les deux hommes partagent de nombreux cafés dans les bistrots des alentours. Ils vont se promener sur le Salève avec des copines. L’étudiant fréquente aussi la mosquée du Grand-Saconnex. Il finit par abandonner sa thèse, en partie parce qu’il n’a pas obtenu de bourse, selon Jean Ziegler. Il part gagner sa vie dans les Emirats, tous frais payés par le cheikh Zayed pour lequel il aurait travaillé comme conseiller.

Mais Abdelaziz Bouteflika retourne régulièrement en Suisse, où se trouve son médecin de toujours. En 1992, il est aperçu dans une boutique de chaussures au Noga Hilton.

Les conditions de son accession à la présidence se ficellent largement à Genève. En juillet 1998, Abdelaziz Bouteflika se trouve à l’hôtel des Bergues avec le général algérien Larbi Belkheir et le Saoudien Ali bin Mussalam (qui sera plus tard soupçonné de financement du terrorisme). Ce dernier permet à l’ancien ministre de gagner le soutien de Riyad et de Washington dans sa candidature à la présidentielle. Mais à quel prix ? A peu près en même temps, Abdelaziz Bouteflika se confie à Alain Bittar, le patron de la librairie de littérature arabe L’Olivier, aux Pâquis, qu’il visite régulièrement. « Je veux le pouvoir, le vrai, pas celui des marionnettes », lui dit-il en le regardant droit dans les yeux.

Lire finalement : Abdelaziz Bouteflika, du séduisant diplomate à l’encombrante statue

En février 1999, deux mois avant son élection, Abdelaziz Bouteflika retourne à l’hôpital de Genève à la suite de troubles gastriques qui ne l’empêcheront pas d’être élu en avril. Son premier voyage à l’étranger en tant que président, il le fera trois semaines plus tard à Crans-Montana. Le président reviendra à maintes reprises, surtout pour des raisons médicales, entre la Clinique de Genolier et les HUG, jusqu’à son dernier séjour, de loin le plus mouvementé et le plus scruté.

L’Algérie a les yeux rivés sur Genève depuis deux semaines quand l’avion qui l’avait transporté à Cointrin fait son retour, le 10 mars 2019 en matinée. Le Gulfstream a livré son plan de vol à la dernière minute mais il est aussitôt repéré. Les caméras qui rôdent ne manquent pas le convoi de limousines en début d’après-midi. Un moment historique : on ne voit pas le président, mais sa voiture et son avion si. Caché dans un hangar antibruit à l’aéroport, le Gulfstream en sort quelques minutes plus tard, avant de disparaître dans les nuages.

« C’était le plus long séjour médical d’Abdelaziz à l’étranger depuis son hospitalisation au Val-de-Grâce à Paris après son AVC en 2013, souligne le journaliste Farid Alilat, auteur de Bouteflika. L’histoire secrète (Editions du Rocher). Cela a renforcé les Algériens dans leur conviction que le président n’était pas en état de se représenter. »

En Algérie, les manifestants l’attendent de pied ferme. Au lendemain de son retour, le chef de l’Etat annonce qu’il ne briguera pas de cinquième mandat mais qu’il reporte l’élection présidentielle, prolongeant de fait son mandat. La colère de la rue le contraint à démissionner le 2 avril 2019, après la perte du soutien de l’armée.

« Il rêvait de mourir au pouvoir »

« Il rêvait de mourir au pouvoir. Je ne crois pas que c’est son entourage qui l’a poussé à se représenter. C’était une décision collégiale avec ses proches. Même si Abdelaziz Bouteflika était cloué sur son fauteuil et ne pouvait plus parler, il comprenait parfaitement ce qu’on lui disait », estime Farid Alilat, confirmant des témoignages recueillis à Genève.

Aujourd’hui, le président déchu demeure invisible. Il séjourne toujours dans sa résidence médicalisée de Zeralda, entouré des siens, de son frère Nacer entrevu il y a un an aux HUG, de sa sœur Zhor. En revanche, Saïd, qui jouait un rôle de plus en plus important à la place du président affaibli, a été condamné à 15 ans de prison pour s’être s’accroché au pouvoir et pour complot contre l’armée, la faiseuse de rois.

A Alger, Abdelmajid Tebboune, un ancien premier ministre de Bouteflika élu à la présidence le 12 décembre dernier lors d’une élection massivement boycottée, tente de convaincre que la page de son prédécesseur est tournée. Mais les manifestations continuent : la rue réclame un changement en profondeur de ce qu’elle appelle le « système ».

Des personnalités de l’ancien régime sont poursuivies, pour des crimes de corruption notamment. Devant les juges, des prévenus pointent leur ancien patron et le débat monte sur une comparution d’Abdelaziz Bouteflika, malgré les doutes sur son état de santé. Le fantôme de Zeralda n’a pas fini de hanter l’Algérie.