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Europe : Au carrefour des féminismes

mercredi 11 mars 2020, par siawi3

Source : http://nadiageerts.over-blog.com/2020/03/au-carrefour-des-feminismes.html?utm_source=_ob_email&utm_medium=_ob_notification&utm_campaign=_ob_pushmail

Au carrefour des féminismes

Publié le 11 mars 2020

par Nadia Geerts

L’idée est simple, pour les féministes intersectionnelles : il y a des discriminations croisées que tu ne peux pas comprendre, si tu es une femme blanche. Sous-entendu : une femme blanche bourgeoise, puisqu’évidemment, en tant que femme blanche, tu es nécessairement une privilégiée.

Ton vécu n’est donc absolument pas comparable à celui des femmes qui se situent à l’intersection de plusieurs discriminations, du fait qu’elles sont par exemple femmes, mais aussi noires et lesbiennes, ou femmes, mais aussi musulmanes (traduisez : voilées, puisque pour les intersectionnelles, une femme voilée à qui on refuse un emploi parce qu’elle porte le voile est nécessairement victime de discrimination religieuse. Parce que forcément, pour les intersectionnelles, il n’y a aucune raison légitime d’interdire le port du voile dans quelque secteur que ce soit).

Evidemment, le lecteur attentif songera peut-être que le pire du pire, ça doit être d’être femme, musulmane, voilée et lesbienne. Et ça, c’est sûr que ça doit être gratiné. Tellement que même les intersectionnelles n’osent pas imaginer un tel profil. Il faudra que je pense à leur demander pourquoi, d’ailleurs.

Bref, il y a donc des femmes que nous, les « blanches » ne pouvons pas vraiment comprendre. Parce qu’en tant que blanches, déjà, nous sommes forcément des bourgeoises à qui tout sourit dans la vie. Nous ne connaissons de la discrimination que ses formes mineures, et encore.

Bon, il faut admettre que c’est pas faux, et que je préférerais de loin me réincarner en Sophie Marceau qu’en paysanne syrienne ou en ouvrière thaïlandaise.

Mais je dois dire aussi qu’à tout prendre, je préférerais la vie de Rhokaya Diallo à celle d’une femme de ménage polonaise, pourtant bien blanche, catholique et tout et tout – ou même à celle de son mari ouvrier du bâtiment, tout « mâle dominant » qu’il soit.

Mais ce ne sont certainement là que des détails, ou mieux encore, des exceptions qui viennent confirmer la règle. Et la règle est simple : il y a les dominants et les dominées, ces dernières sont incarnées à la perfection par celles qui se trouvent à l’intersection des discriminations, et le choix des autres – les bourgeoises blanches, pour ceux qui ne suivent pas – se résume à soutenir ou à trahir.

Soutenir, c’est adopter la posture humble de celle qui ne sait évidemment pas exactement de quoi il est question, puisqu’elle n’a pas vécu ce que vivent les autres, mais qui, étant consciente de ce handicap, endosse leur combat et se déclare indéfectiblement solidaire de leurs luttes, quelque forme qu’elles puissent prendre.

Trahir, c’est prétendre que peut-être, il y a quelque chose de caricatural à ainsi diviser le monde en deux, parce qu’on peut parfaitement avoir quelque chose à dire du féminisme sans se situer au cœur de l’intersection, voire même être théoriquement au cœur de ladite intersection et avoir une autre idée, moins victimaire, du féminisme.

De telles femmes existent. Elles s’appellent Fatiha Boudjalat, Zineb El Rhazoui, Djemila Benhabib, Fadila Maaroufi, Wassila Tamzali, Chadortt Djavann, Aya Hirsi Ali, Mahtab Ghorbani, Razika Adnani, Taslima Nasreen et tant d’autres.

Elles sont d’origine marocaine, algérienne, iranienne, somalienne ou bangladaise, et elles ont été conquises par un féminisme qui, plutôt que de les assigner à résidence victimaire, leur permet d’accéder à l’égalité, tout simplement. Elles se battent, au côté de féministes « blanches », pour faire reculer l’obscurantisme religieux et le patriarcat dont elles ont été les victimes directes, chacune à sa manière.

Mais curieusement, ces femmes-là sont des traîtres, pour nos féministes intersectionnelles. Leur parole n’est pas légitime, alors même qu’elles savent de quoi elles parlent, dès lors qu’elles sont porteuses d’un vécu qu’on ne saurait balayer d’un revers de main dédaigneux.

Pourquoi, alors, refuser d’entendre leur parole ? Pourquoi ne pas se féliciter que de telles femmes existent ? Pourquoi ne pas en faire les égéries d’un mouvement d’émancipation qui pourrait, de proche en proche, gagner de plus en plus de femmes en leur montrant que c’est possible, que la liberté et l’égalité sont au bout du chemin ?

Ces femmes n’ont-elles pas pour seul défaut d’avoir arraché leur liberté non pas à d’horribles mâles blancs riches et dominants, mais à leurs pairs ? Leur faute serait-elle de rappeler que précisément, le monde n’est pas un gigantesque western où la couleur de peau, plus encore que le sexe, fait office de frontière entre le bien et le mal, le faible et le fort, l’opprimé et l’oppresseur ?

Vous les féministes intersectionnelles, vous les traitez de traîtres. Vous leur dites qu’elles ne pensent pas comme elles devraient penser. Qu’elles ont été en somme colonisées de l’intérieur.

Mais ce faisant, vous leur déniez la liberté. Vous leur refusez le droit de sortir du groupe, du clan, de la tribu. Vous réaffirmez une logique tribale contre celle qui fait des hommes et des femmes des individus (in-dividus) libres et égaux en dignité et en droits, indépendamment de leurs différences secondaires.

Oui, parfaitement : secondaires.

Et plus encore, en les récusant pour leurs idées, vous démontrez en réalité ce que vous prétendez nier : que ce qui compte en fait, ce sont les idées, pas la couleur de peau. Ce que nous, les féministes universalistes, nous nous évertuons à vous dire en somme.