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France : A propos de l’homme et son oeuvre... et du Droit

jeudi 12 mars 2020, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/debattons/billets/chronique-intempestive-non-la-justice-n-est-pas-la-vengeance

10 mars 2020

Chronique intempestive

Pour Roman Polanski.
La justice n’est pas la vengeance.

Henri Pena-Ruiz

Victor Hugo fait d’un ancien voleur le héros des « Misérables ». Un pain volé…Le bagne de Toulon. Considérant la disproportion de la sanction, Jean Valjean s’évade, non sans avoir « condamné la société à sa haine » (Tempête sous un crâne). Deux personnages antinomiques se le disputent. Pour le policier Javert, Valjean est un voleur et n’est que cela. Pour l’évêque de Digne, c’est un homme, capable de devenir autre que ce qu’il a été. Premier roman existentialiste, Les Misérables de Victor Hugo pousse la liberté jusqu’au libre choix de soi, de sa façon d’être, et de son être. L’existence précède l’essence. Pour que cette philosophie de la liberté fasse son oeuvre, trois choses sont requises. D’une part que la justice cesse d’être la vengeance. La loi du Talion n’est plus de mise. D’autre part que la société civile, avec ses rancoeurs immédiates et ses passions tristes, ne se substitue pas à elle ou ne prétende pas condamner un homme en le réduisant à un de ses actes. Enfin, que soit supprimée l’irréversibilité de la peine de mort physique, mais aussi de la peine de mort morale, celle qui interdit à l’individu de se choisir autre, en le clouant à jamais à une de ses fautes. Telle est l’humanité véritable, non celle de l’oubli qui efface, mais celle du pardon ou de l’amnistie qui délivre. Et ce en donnant à toute personne la possibilité réitérée de se redéfinir. Une limite cependant, qui fait du crime contre l’humanité une faute non amnistiable. Sa définition est claire, et univoque : vouloir sciemment détruire l’humanité en l’homme. Ce que fit le nazisme. La faute de Roman Polanski ne relève évidemment pas de ce registre.

Peine de mort morale, l’acharnement sur un homme qui a déjà payé pour sa faute, et l’a reconnue comme telle, prétend lui interdire, en somme, de devenir autre. Dans son fanatisme, elle se fait ressentiment aveugle. Jusqu’à exiger la non reconnaissance de son génie artistique. Mais entendons-nous bien sur ce point. Il ne s’agit pas de pardonner à l’homme du fait de son génie. Ce serait un privilège insupportable. Il s’agit seulement, si l’on peut dire, de distinguer les registres.

Tout homme a le droit de reconstruire sa vie en reconnaissant la faute commise, en en payant le prix, comme c’est le cas pour Roman Polanski. Quant aux « récidives » supposées, nées de plaintes tardives, la présomption d’innocence interdit de leur faire crédit tant que la justice n’a pas statué. De toutes façons, dans un état de droit, c’est à la Justice et à elle seule de condamner ou d’innocenter, et de fixer les peines éventuelles. Ce n’est donc pas à des particuliers, qui croient devoir condamner toutes les dimensions d’une vie, aveuglément, définitivement, sans discernement critique. On a de quoi s’inquiéter si aujourd’hui la délation donne force à la calomnie et déborde la juste mesure d’une justice délibérative, soucieuse de vérité, donc de distance à l’égard de l’empire des passions.

Emouvant, le témoignage authentique de la première personne concernée, Samantha Geimer, mérite le respect pour sa grandeur d’âme. Elle déplore le procès médiatique fait à l’homme qui l’a violée en 1977. Lisons : « Une victime a le droit de laisser le passé derrière elle, et un agresseur a aussi le droit de se réhabiliter et de se racheter, surtout quand il a admis ses torts et s’est excusé ». (interview recueilli par Slate). Alors oui, le César du meilleur réalisateur est pleinement mérité par Roman Polanski, cinéaste admirable qui comme tous les vrais artistes sait atteindre le sublime. Dans l’évocation des tragédies historiques issues de l’antisémitisme, son film « J’accuse » (2019) côtoie son autre chef d’œuvre « The Pianist » (2002), lui aussi bouleversant. La justice, comme institution et comme exigence morale, nous permet de le reconnaître. La juste lutte pour l’émancipation des femmes, mesure authentique de l’émancipation générale, mérite autre chose qu’un ressentiment sempiternel et réactif. Ne méconnaissons ni la présomption d’innocence ni la liberté la plus fondamentale de tout être humain : celle de se redéfinir.

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Source : https://www.nouvelobs.com/les-chroniques-de-pierre-jourde/20200309.OBS25811/la-betise-n-est-pas-feministe-par-pierre-jourde.amp

La bêtise n’est pas féministe

par Pierre Jourde

CHRONIQUE LIBRE. Ecrivain, professeur d’université et critique littéraire, Pierre Jourde se pose ici quelques questions.

Publié le 09 mars 2020 à 17h59

Le féminisme est une cause primordiale aujourd’hui, pour laquelle il faut agir, aussi bien dans sa vie que dans les lois et les institutions. On a trop longtemps considéré avec indulgence le harcèlement ou le viol. Cela n’est pourtant pas une raison pour faire et dire n’importe quoi. Il est catastrophique pour cette cause qu’elle soit confisquée par une poignée d’activistes qui la déshonorent. Au premier rang desquelles celles qui ont manifesté contre Polanski, notamment Adèle Haenel, Florence Foresti et Virginie Despentes. Bien entendu, Plenel applaudit, chaque fois qu’il y a une saloperie à soutenir, il est là. Quant aux Diafoirus qui signent des tribunes dans « Libération », genre Preciado, on explose toutes les limites du grotesque pseudo-intellectuel. Je m’étonne aussi de la teneur de la chronique plus que discutable consacrée à cette affaire, sur ce site, par Elisabeth Philippe, que son grenier regorge de grain, que sa barbe soit fluviale (oups, non). Donc.

Lire aussi : Virginie Despentes, les César et le retour de bâton

1° Je réaffirme ici, comme pour l’affaire Matzneff, qu’un artiste qui commet un méfait, et notamment un crime aussi grave qu’un viol, doit répondre de ses actes devant la justice. Pour autant, le censurer en tant qu’artiste, lui refuser des prix ou des récompenses, c’est ouvrir la voie à tous les débordements possibles contre la liberté de création. L’histoire de l’art grouille de salopards qui ont aussi été de grands artistes, et la morale n’a pas à s’immiscer dans la création. Adèle Haenel a déclaré que Céline était son auteur préféré. Céline appelait à tuer les juifs, ça n’a pas l’air de lui poser problème. Faudrait savoir. Peut-on séparer l’homme et l’œuvre pour certaines causes, et pas pour d’autres ?

2° Supposons que l’on néglige ce premier argument. Si l’on parle de l’homme Polanski, que lui est-il reproché ? En 1977, il a été reconnu coupable aux Etats-Unis d’une relation sexuelle avec mineure (relation sexuelle facilitée par la prise de drogues, que l’on pourrait qualifier de viol, mais ce chef d’inculpation n’a pas été retenu) en 1977. Il a été condamné à une courte peine de prison, qu’il a purgée. La victime demande depuis longtemps qu’on cesse de le poursuivre avec cette affaire. Le féminisme consisterait donc à considérer que la prescription n’existe jamais ? Que le pardon n’existe jamais, quarante-trois ans après les faits, même contre la volonté de la victime elle-même ? Elle est impitoyable, votre justice, elle ressemble plus à une justice totalitaire qu’à une justice démocratique. Quarante-trois ans après, on ne peut pas foutre la paix à un homme de quatre-vingt-sept ans ? Le vieillard doit subir jusqu’à sa mort l’opprobre d’un acte commis quand il avait quarante ans ? Et puis quoi ? Il faudra aussi aller cracher sur sa tombe ?

Lire aussi : « Gengis Khan, l’Auvergne et l’Afghanistan », par Pierre Jourde

3° Oui, mais ça n’est pas tout, plusieurs femmes l’accusent de viol. Deux remarques : d’abord ces accusations portent également sur des faits qui auraient été commis il y a plus de quarante ans, donc prescrits. Ensuite, même si on considère qu’on a trop longtemps négligé la parole des femmes victimes de viol, une accusation n’est pas une preuve de culpabilité, sinon, là encore, notre justice sombre dans l’arbitraire. Je cite une tribune publiée au sujet de l’« affaire Polanski » dans « Le Monde » par plus de cent femmes, toutes avocates pénalistes. Cent femmes, pas les gardiens du vieux monde et de l’« hétéropatriacat » :
« « Aucune accusation n’est jamais la preuve de rien : il suffirait sinon d’asséner sa seule vérité pour prouver et condamner […]. Il est urgent de cesser de considérer la prescription et le respect de la présomption d’innocence comme des instruments d’impunité : en réalité, ils constituent les seuls remparts efficaces contre un arbitraire dont chacun peut, en ces temps délétères, être à tout moment la victime. […] Il est faux d’affirmer que l’ordre judiciaire ferait montre aujourd’hui de violence systémique à l’endroit des femmes ou qu’il ne prendrait pas suffisamment en considération leur parole. Nous constatons au contraire, quelle que soit notre place à l’audience, qu’une inquiétante et redoutable présomption de culpabilité s’invite trop souvent en matière d’infractions sexuelles. Ainsi devient-il de plus en plus difficile de faire respecter le principe, pourtant fondamental, selon lequel le doute doit obstinément profiter à l’accusé. » »

C’est ça votre justice, c’est ça le monde nouveau que vous appelez de vos vœux, Despentes, Haenel, Preciado et consorts ? Toute accusation est une preuve, et aucune prescription n’est possible ? On a pratiqué ça, jadis. Ça s’appelait la loi de Lynch.

Lire aussi:Tous ensemble contre le fascisme dans les écoles d’art

4° Certaines personnalités du monde du cinéma se sont rendues coupables d’actes qui s’identifient furieusement à des violences machistes, mais là, curieusement, vous ne dites rien. Ladj Ly, au même festival de Cannes, a été récompensé par le prix du jury. Il a été condamné en 2012, en appel, à trois ans de prison ferme pour enlèvement et séquestration. Il s’agissait de punir un homme qui aurait eu des relations avec la sœur d’un de ses amis. Une femme, ça se surveille, ça n’a pas le droit d’avoir des relations sexuelles qui déplaisent à son frère. Elle a d’ailleurs été lourdement battue par celui-ci. C’est pas du bon patriarcat, ça ? Et c’est tout frais, ça n’a pas quarante-trois ans, les faits remontent à 2009. Mais là, pas de manifestations, pas de vannes bien dégradantes de Florence Foresti, pas de claquage de porte, pas de tribune dans « Libération ». Pourquoi ? Joey Starr a été condamné à la prison en 1999 pour avoir cassé le nez d’une hôtesse de l’air ; la même année 1999, puis en 2009, il est condamné à de la prison ferme pour violences conjugales. Il a remis des Césars, il a été nommé pour des Césars. Où étiez-vous ? Où étaient vos indignations et vos tribunes ?

Lire aussi:Une ou deux réflexions sur « l’affaire Matzneff », par Pierre Jourde

5° Après le massacre de Charlie, Virginie Despentes a publié dans « les Inrockuptibles », comme le rappelle ici Elisabeth Philippe, pour l’en excuser et dire qu’on y a rien compris, un texte où elle exprime son empathie pour les victimes et pour les tueurs :
« « J’ai été “Charlie”, le balayeur et le flic à l’entrée. Et j’ai été aussi les gars qui entrent avec leurs armes. Ceux qui venaient de s’acheter une kalachnikov au marché noir et avaient décidé, à leur façon, la seule qui leur soit accessible, de mourir debout plutôt que de vivre à genoux. J’ai aimé aussi ceux-là qui ont fait lever leurs victimes en leur demandant de décliner leur identité avant de viser leur visage. J’ai aimé aussi leur désespoir. » »« « Je les ai aimés pour leur maladresse - quand je les ai vus les armes à la main semer la terreur en hurlant “On a vengé le Prophète”. » »

C’est beau, cette faculté d’empathie, cette manière généreuse de mettre sur le même plan les victimes et les tueurs. Il y a du bon des deux côtés (ah, « mourir debout plutôt que de vivre à genoux » !) et du mauvais des deux côtés. ça me rappelle l’immortelle réplique d’OSS 117 dans « Rio ne répond plus » : « Juifs, nazis, il y avait des torts des deux côtés, non ? » Mais cette merveilleuse capacité d’empathie, qui fonctionne pour des tueurs fanatiques religieux, ne s’applique donc pas à Polanski ? Et pourquoi ? Il a fait pire ? Il ne mérite aucune empathie, lui ? Là encore, il faudrait savoir, vos belles convictions si fortement proclamées me paraissent à géométrie variable.

6° Les frères Kouachi avaient des circonstances atténuantes, pauvres gamins de banlieue victimes du racisme et tout ça. Polanski, pas de circonstances atténuantes ? Rien ? Sa mère est morte en déportation quand il était gamin, son père était en camp de concentration, il a connu le ghetto de Cracovie et l’errance en Pologne occupée à l’âge de dix ans, quand il en a trente-six sa femme, près d’accoucher de leur enfant, se fait massacrer, mais votre justice, qui ne connaît ni le pardon, ni la prescription, ni la présomption d’innocence, ne lui accorde non plus aucune circonstance atténuante. On a vraiment envie de vivre dans un monde régi par votre justice de meute.

Lire aussi : L’art n’est pas là pour nous faire la morale, par Pierre Jourde

Alors pourquoi ? Pourquoi Polanski coupable, totalement et à jamais, sans empathie, sans rien, et pas Céline, ni Joey Starr, ni Ladj Ly ni les Kouachi ?

Il y aurait bien une réponse, et elle serait évidente à donner, si on raisonnait comme vous et vos amis, par amalgames, raccourcis, généralisations abusives et décrets sans appel. Céline n’a jamais appelé qu’à tuer des juifs, n’est-ce pas. Et un petit juif qui a réussi, quel merveilleux bouc émissaire. Vous voyez comme ce serait facile ? Comme ce serait facile de gueuler, de signer des tribunes incendiaires et de claquer des portes, en dénonçant votre meute à qui il fallait un bouc émissaire, un juif.

Mais on ne le fera pas, parce qu’on refuse d’être aussi péremptoire, aussi impitoyable et aussi stupide que vous. Vous n’êtes heureusement pas le monde qui vient, vous n’êtes que les scories et les ratés du féminisme, du vrai, qui ne se reconnaît pas dans les caricatures terrifiantes que vous en donnez.

Je tiens à préciser que cette chronique est libre, non rémunérée, qu’elle reflète mes opinions et non celles du site qui m’héberge.

Pierre Jourde, écrivain, professeur d’université et critique littéraire.