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Algérie : Connaître le passé pour comprendre le présent et construire l’avenir.

dimanche 15 mars 2020, par siawi3

Source : email, 14.03.20

Conférence du 13/3 2020 , organisée à Paris par le « réseau algérien de lutte contre la répression et pour la libération des détenu.e.s d’opinion et politiques », autour du 8 mars

Lalia Ducos

Il semble important aujourd’hui, de connaître le passé pour comprendre le présent et construire l’avenir.
Mon intervention va certainement contenir des redits ou des insuffisances, je m’en excuse .
Cette conférence qui se situe autour de la journée internationale des Femmes ne peut commencer sans avoir des pensées envers toutes les victimes du terrorisme, de l’obscurantisme et de l’oppression des femmes.
Nous aurons une pensée particulière pour Nabila Djahnine, Katia bengana, Leila Kheddar , les nombreuses institutrices dont nous commémorons les 25 ans de leur assassinat par les terroristes islamistes.

Nous ne pouvons aborder les combats d’aujourd’hui sans évoquer les luttes menées par les « anciennes ». A chaque moment de l’histoire de l’Algérie, les femmes se sont engagées dans la défense de leur terre et de leur pays.
De la Kahina ou Dihya, c a d des résistantes à la conquête coloniale aux combattantes de la lutte de libération nationale , la résistance des femmes n’a jamais cessé pendant les 132 ans de colonisation.

Aujourd’hui, on peut dire qu’aucune femme algérienne n’ignore le nom célèbre de la Kahina ou de lalla Fatma N’soumer.
Je ne sais pas si nous pouvons dire autant de toutes les pionnières du nationalisme algérien : j’en citerai quelques unes et j’espère que nous aurons un jour la possibilité de revenir sur l’apport de ces grandes oubliées .

Fatima Benosmane, née en 1928, dès 18 ans , elle a milité au Parti du Peuple Algérien,arrêtée, torturée, après 3 ans de prison, elle reprend ses activités politiques ; trilingue elle a été la1ère des rares speakerines algériennes à L’ORTF ; elle manifestait pour la démocratie en Algérie , même malade, elle est morte en Mars1990.

Isa Benzekri, née en 1928, elle a fait partie des 1res cellules du PPA, en 47 elle contribue à la création de l’Association des femmes Musulmanes Algériennes ; en 1955 engagée dans la guerre de libération nationale, elle assure le secrétariat du Comité central exécutif, milite directement avec Abane Ramdane, qu’elle épouse dans la clandestinité en 1956 ; en 57 ils ont un bébé, Hassen ; le mois suivant Abane part pour la Tunisie et elle ne l’a plus jamais revu !

Baya Allaouchiche, N’fissa Hamoud, Mamia Chentouf, Gaby Gimenez ,Lucette Laribère- Hadj Ali, et tant d’autres auxquelles il faut rendre hommage aujourd’hui.

Il me semble important de démontrer la continuité entre les combattantes de la lutte de la guerre de libération nationale et les femmes qui, aujourd’hui, exigent un état de droit où l’égalité F/H serait enfin reconnue.

Aussi, j’aborderai l’histoire plus récente des femmes dans l’Algérie indépendante à travers des dates marquantes des combats menés .

Le FLN, s’était engagé, dans le congrès de la SOUMAMM, en 1956, pour un pays laic, démocratique et social et dans la Charte de Tripoli en 1960, « à supprimer tous les freins à l’évolution de la femme et à son épanouissement ». Il n’en fut rien, et on a vu alors, autour du statut de la femme, s’opposer les partisans d’une égalité entre femmes et hommes et les conservateurs voulant s’inspirer du droit musulman.

Le 8 mars , journée internationale des femmes, fut déclarée journée officielle de la Femme en Mars 1965 ; cette journée est rarement citée dans l’histoire des revendications des femmes ,organisée par la moudjahida Zhor Zerari décedéé en 2013, et par Akila Ouared de l’UNFA à laquelle je souhaite une prompte guérison, elle est , à mon avis la plus grande manifestation après celle du 11 Décembre 1960. Les femmes ayant jugé que les années passaient sans que des lois égalitaires ne soient élaborées, sont descendues dans les rues en un cortège impressionnant qui traversait tout Alger ( du champ de manœuvre au Cinéma Majestic à Bab El Oued)

Un 1er avant projet est élaboré par une commission mise sur pied au ministère de la justice, par le President Boumediene , alors que le ministère dément son existence, le texte circule sous le manteau et est publié en 1967 par Fadela M’rabet, dans un ouvrage intitulé « les algériennes ». Il mobilise l’opinion publique.

3 avant projets de code « confidentiels » furent déjoués par de fortes mobilisations de militantes UGTA , UNJA , UNFA,anciennes moudjahidates, et collectifs d’avocats.

Entre temps les conservateurs ne désarmaient pas :

Lors du festival panafricain ,en 1969, un grand spectacle se déroulait place de la grande poste, de nombreuses femmes y assistaient avec leurs enfants, les hommes se sont mis a crier « El nissa fi eldar »

En 1970 l’usine Sonelec a été fermée pendant 3 semaines, car des femmes travailleuses ont été lapidées et empêchées de travailler . Il a fallu un cordon de sécurité pour ouvrir l’usine et protéger les femmes.

Début 1980, une directive ministérielle interdit la sortie du territoire nationale sans autorisation d’un tuteur mâle ; et c’est un mouvement déclenchée par les étudiantes le 8 Mars qui en a permis l’annulation.

Dés que Chadli accède au pouvoir, les islamistes , appelés alors « frères musulmans » ou « frérots », ont été utilisés contre les femmes , contre les progressistes et contre le mouvement berbériste à tendance laîque .

Les frères musulmans de plus en plus organisés, agressent les étudiants et étudiantes dans les universités et les cités U : les filles en jupe étaient lacérées à coup de rasoir, des couvre feu étaient organisés et des piquets se tenaient devant les résidences.

En 1984, le code de l’infamie fut adopté en catimini à l’APN, il institutionnalise l’infériorité de la femme.

En 1984, suite à l’ adoption du code de la famille, un réseau fut créé « Femmes sous loiS musulmanes » (WLUML) par une sociologue algérienne , Marieme Hélie Lucas : un réseau important couvrant de nombreux pays dans plusieurs continents, pour soutenir la lutte des femmes régies par des lois dites « musulmanes », et contribuer à la solidarité internationale.

Je profite de cette occasion pour rendre hommage à une amie américaine, professeure de Droit, une militante pionnière des droits des femmes que nous avons connue grâce au Wluml, et qui hélas, nous a quittées des suites d’un cancer. Rhonda Copelon a été l’avocate qui a soutenu les victimes du terrorisme et qui a porté plainte au nom du RAFD, et traîné en justice devant une juridiction américaine le FIS et Anouar HADDAM, dans un procès connu aujourd’hui sous le nom de « jane DOE contre le FIS et Anouar Haddam »

Revenons à notre Histoire.

En 1988 , le manque de démocratie et de libertés civiles, la corruption, en fait, tout ce que nous dénonçons aujourd’hui ont été le terreau qui a favorisé l’émergence des démagogues religieux ; la contestation est grande : grèves, émeutes , manifestations obligent le pouvoir a changé de constitution et à instaurer le multipartisme.

Cette ouverture profite au islamistes qui fondent , en 1989, un parti , le Front Islamique du Salut - FIS que le président Chadli autorise en contradiction avec la constitution qui interdit les partis ayant une base religieuse.

Le projet d’un état théocratique est ouvertement déclaré .

Je citerai aujourd’hui une déclaration faite par Abassi Madani, alors président du FIS en 1989 : « Nous n’acceptons pas cette démocratie qui permet à un mandataire élu d’être en contradiction avec l’Islam, la sharia , sa doctrine et ses valeurs » .
Ali Belhadj, son second, confirmait : "il n’y a pas de démocratie car la seule source de pouvoir est Allah et non le peuple ; si le peuple vote contre la loi de Dieu, ce n’est rien d’autre qu’un blasphème, dans ce cas il faut tuer les incroyants pour la bonne raison qu’ils veulent substituer leur volonté à la volonté de Dieu » (nous pouvons retrouver tous les discours de A.Madani et de A.Belhadj).

8 mars 1989, une manifestation est organisée devant l’APN , contre le code de la famille.

Toujours en 1989, dans une municipalité tenue par le FIS une pétition, signée par 197 personnes demande que 3 femmes dont le mode de vie était jugé inapproprié quittent le quartier. Malgré les menaces ces « indésirables » ne bougent pas , alors un groupe d’hommes décide de purifier le quartier par le Feu : la nuit du 22 juin 1989, il incendient la maison de OUM ALI une femme divorcée , sans emploi , accusée de prostitution, son enfant handicapé de 3 ans périt dans l’incendie.

Treize hommes sont arrêtés , les islamistes manifestent en leur faveur, non seulement ils n’ont pas nié leur crime , mais ils l’ont trouvé justifié !

En 1990 le Fis contrôle un nombre important de municipalités, les discours contre les femmes sont l’objet de prêches de bien des Imams : parmi les moins violents : « les femmes doivent rester à la maison et laisser les emplois aux jeunes, ou encore , les manifestations des femmes contre la violence et l’intolérance sont les plus grands dangers qui menacent le destin de l’Algérie ! »
Dans les municipalités détenues par le FIS, le programme appliqué était bien défini : ségrégation sexuelle dans les écoles et dans les bus, exclusion des filles du domaine sportif, obligation du port du voile etc .. De telles pratiques et de telles déclaration confortent les militantes dans leur lutte et continuent leur manifestation les 8 mars contre le code de la famille

En 1991, un arrêté constitutionnel annule l’article permettant au conjoint de voter à la place de sa femme.

Je ne m’attarderai pas sur la décennie noire , ou rouge , cette décennie de terreur, d’assassinats ciblés contre les civils, les femmes, les intellectuel.le.s . Cette période d’extrême violence, que nos jeunes n’ont pas connue et qui fait l’objet actuellement d’un révisionnisme, mérite à elle seule un débat.

La population résiste, les femmes résistent aussi quotidiennement,en continuant à sortir, à travailler, et aussi à militer.

En 1995, des associations des 3 pays du Maghreb se regroupent dans un collectif : LE COLLECTIF 95 MAGHREB EGALITE. Il sort une publication de 100 mesures pour une codification égalitaire du statut personnel et du code de la famille.

En 1999, un meeting des associations féminines se tient à la salle Ibn Khaldoun, à Alger pour crier NON à la Hogra, Non au Code de le famille et Non à l’intégrisme.

Depuis le 8 Mars 1999, l’association RAFD , dans des conditions extrêmement difficiles, a marqué cette journée par la remise du PRIX de le RESISTANCE contre L’INTEGRISME et Contre l’OUBLI ; ensuite plus de salle, plus de commémoration et le 8 Mars a été travesti et est devenu la journée de la ROSE !

En 2001- 2002 le terrorisme est militairement vaincu et rejeté par la population ; n’oublions pas la constitution de patriotes qui ont payé de leur vie la défense de la population et qui sont tombés dans l’oubli.

Cependant les mentalités ont régressé, et au nom d’une moralité religieuse , nous avons eu des descentes punitives à la suite de prêches, contre des femmes qu’on qualifie de mauvaises mœurs, parce qu’elles travaillent et vivent seules. Ce fut le cas à Ourgla, à Hassi Messaoud, à Tebessa.

En 2003 s’est constituée l’association « 20 ans barakat » (20ans, ça suffit !) à Paris . A Alger et à Paris des associations de femmes ont lancé une vaste campagne d’information et de sensibilisation , et réclamé l’abrogation du code de « l’infamie »

Une chanson avec son clip vidéo réalisé par Aziz Smati et des artistes bénévoles a été un formidable outil, des caravanes ont sillonné la France et les banlieues pour organiser des animations autour du code de la Famille et de ses implications en France.

En 2005, pour le 1re fois depuis sa promulgation en 1984, et ceci grâce à une mobilisation incessante, des amendements ont été apportés au code de la famille ; même si certaines les considèrent comme des « mesurettes », ils constituent néanmoins une avancée. Cependant, en maintenant le tutorat (wali) , il maintient la domination des hommes sur les femmes.

Les modifications : En cas de divorce, le logement reste à la mère et aux enfants ; la femme majeure peut choisir le tuteur de son choix pour se marier ; disparition du devoir d’obéissance de l’épouse et de la notion de chef de famille ; le mariage est un contrat consensuel , consentement des 2 époux ; possibilité à l’épouse d’intenter une action en divorce, d’acheter son divorce, le khol ; la polygamie est « encadrée » ; et surtout , dans le code de la nationalité : la possibilité à la mère de transmettre sa nationalité à son enfant.

Le combat pour l’égalité des droits est plus que jamais d’actualité :
Les femmes représentent la moitié de la société : elles sont travailleuses, docteures , chercheures, enseignantes, professeures,militaires , elles participent par leur présence et leur intelligence au développement du pays, pourquoi sont elles des citoyennes de seconde zone, pourquoi entendons-nous à chaque fois que nos voix s’élèvent , comme au Hirak où notre mobilisation est grande, pourquoi entendons-nous « ce n’est pas le moment ! »
Nous répondons c’est le moment ! Nos revendications sont légitimes et elles doivent s’inscrire dans le projet de société d’une Algérie que nous voulons laïque, démocratique et sociale !

L’Algérie ne peut se construire sans des lois civiles et égalitaires pour les femmes.

PS :Il est important d’expliquer que la LAICITE n’est pas l’athéisme , c’est la séparation du religieux et du politique, c’est la liberté de croire ou de ne pas croire, la liberté de conscience.

Que le féminisme n’est pas le combat contre les hommes , le féminisme s’attaquent aux inégalités que vivent les femmes.

Il est un ensemble d’idées politiques, philosophiques,et sociales cherchant à promouvoir les droits des femmes dans la société civile.