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Espagne : le pape et son lugubre cortège

mercredi 24 octobre 2007

par Henri Tincq dans Le Monde

Soixante-dix ans après la guerre civile d’Espagne, l’Eglise catholique, pour la première fois de son histoire, va béatifier d’un seul coup, dimanche 28 octobre, sur la place Saint-Pierre à Rome, 498 « martyrs » : évêques (2), prêtres (24), religieux (462), diacres, séminaristes et laïcs (7), tous victimes de la « persécution » républicaine. Ils ont été tués au début de la guerre en 1936, sauf 7 en 1937 et 2 en 1934. « Une béatification aussi massive n’a pas été préparée pour cultiver une quelconque mégalomanie, explique Juan Antonio Martinez Camino, secrétaire général de l’épiscopat espagnol. La cérémonie sera grande, parce que grande est la page de l’histoire de l’Eglise qui se reflète en elle. »

Le Vatican prend donc le risque de réveiller les démons de la guerre civile. Entre 1987 et 2001, Jean Paul II avait déjà reconnu comme « martyrs » 471 victimes, toutes du camp nationaliste et franquiste. Mais alors que l’Eglise espagnole est engagée, depuis trois ans, dans un bras de fer avec le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero sur des réformes de moeurs (le mariage homosexuel, entre autres) et que ce même gouvernement souhaite l’adoption d’une loi visant à réhabiliter les victimes républicaines de la guerre civile et de la dictature de Franco, cette béatification de masse ressemble à une provocation. Des centaines de milliers de fidèles sont attendus à Rome de tous les diocèses d’Espagne.

L’Eglise s’en défend. Pour elle, cette manifestation religieuse n’a rien à voir avec les aléas de la politique espagnole et de la relation Eglise-Etat. C’est une étape dans un processus engagé il y a de nombreuses années, qui vise à reconnaître l’intensité de la persécution religieuse.

Pour qu’un « martyr » soit béatifié ou canonisé, la preuve doit être apportée qu’il a été tué par « haine de la foi » (odium fidei), en dehors de toute raison politique. Il est dispensé de faire des miracles (un pour le bienheureux, deux pour le saint, selon les règles catholiques). Depuis Néron, aux origines du christianisme, les grands épisodes de persécutions religieuses - la Révolution française, la guerre anticléricale au Mexique, la révolution bolchevique - ont ainsi fait se lever des générations de « martyrs » aujourd’hui vénérés dans les églises.

Selon les centaines d’études consacrées à la fureur fratricide qui a saisi l’Espagne en 1936, au moins 6 000 prêtres et religieux (dont 13 évêques) ont été massacrés en zone républicaine. Soit 88 % du clergé dans le seul diocèse de Barbastro (Aragon), dont l’évêque, Mgr Asensio Barroso, a été émasculé vivant avant d’être assassiné le 9 août 1936. Neuf diocèses ont perdu plus de la moitié de leur clergé. La seule appartenance au clergé était justiciable d’une exécution sommaire. Ceux qui ont pu y échapper se trouvaient en zone nationaliste, ou ils avaient pu fuir, se cacher ou bénéficier de protections. A ce martyrologe, il faut ajouter les incendies d’églises et de couvents, les profanations d’autels et de sépultures... Dès septembre 1936, Pie XI avait dénoncé la « haine de Dieu satanique professée par les républicains ».

Aucun pape ne fut plus attaché que Jean Paul II à l’exaltation de tels « martyrs » pour ériger des modèles de vertu chrétienne, mais cette lecture purement religieuse de la guerre civile d’Espagne et de la comptabilité de ses victimes est trop partiale pour ne pas aujourd’hui diviser l’opinion. Si le clergé a payé un lourd tribut à la guerre, les horreurs et les victimes ont appartenu aux deux camps. Selon les travaux historiques les plus récents, les républicains auraient été responsables de 85 000 exécutions, dont 75 000 pendant l’été 1936. Les nationalistes auraient été à l’origine, eux, de 40 000 exécutions.

L’opinion catholique elle-même n’est pas unanime devant ce culte des « martyrs », jugé délirant par certains. Un réseau de 145 groupes et communautés milite contre cette béatification de masse. L’Eglise s’entend par exemple rappeler qu’elle n’a pas fait grand cas des prêtres basques fusillés par les franquistes en raison de leurs sympathies républicaines.

Sur ce procès de partialité, l’épiscopat se défend dans un dossier intitulé « Le siècle des martyrs et la persécution religieuse en Espagne (1934-1939) ». Pour lui, les 498 béatifiés ne sont pas des martyrs de la guerre civile : « Cela serait chronologiquement et techniquement faux. » Ce sont des martyrs de la persécution religieuse. Ils ont été assassinés parce qu’ils étaient religieux, non parce qu’ils faisaient partie du camp nationaliste et franquiste. Et les évêques d’ajouter : « Les guerres ont leurs lots de morts de chaque côté. Les répressions politiques ont leurs lots de victimes de part et d’autre. Seules les persécutions religieuses ont des martyrs d’une idéologie à l’autre. »

Ce distinguo est trop subtil pour être compris dans une société sécularisée comme celle de l’Espagne qui, après les années du « pacte d’oubli » (« echar al olvido ») destiné à protéger la jeune démocratie postfranquiste, est loin d’en avoir terminé avec son travail de mémoire. A la différence de la Terreur révolutionnaire en France, des persécutions anticléricales au Mexique et en URSS, « il n’y a pas eu en Espagne de plan concerté et organisé de persécution antichrétienne », souligne l’historien Benoît Pellistrandi. Même si l’avènement de la seconde République en Espagne, en 1931, équivalait de fait à une séparation brutale entre l’Eglise et l’Etat.

Pellistrandi ajoute : « L’essentiel des assassinats de prêtres et religieux a eu lieu en août, septembre, octobre 1936, à un moment où l’appareil d’Etat s’effondrait et faisait place à des règlements de comptes de villages et de quartiers, où on tuait autant d’instituteurs républicains, humanistes et laïcs, que de curés. »

Dès le début du siècle, évêques et prêtres avaient mené une inlassable « croisade » contre les courants laïques et républicains d’Espagne. Une répétition générale avant que l’armée franquiste ne décrète la « croisade » contre la « vermine rouge ». En 1938, à Saint-Jacques-de-Compostelle, le général franquiste Moscado s’écriait : « Devant toi, saint Jacques, qui nous encourageas dans les moments pénibles de la guerre et qui guides le Généralissime, nous venons proclamer nos convictions catholiques et nationales face aux négations judaïsantes et cosmopolites. »

Les évêques espagnols prétendent aujourd’hui que « les martyrs morts en pardonnant sont le meilleur encouragement à la réconciliation ». Mais, malgré les efforts d’un cardinal Tarancon (1907-1994), primat d’Espagne qui joua un grand rôle dans la phase de transition après la mort de Franco et mit l’Eglise conservatrice de son pays dans les rails du concile Vatican II (1962-1965), jamais la hiérarchie catholique n’a fait le moindre acte de repentance. Comme l’écrit le collectif qui conteste la cérémonie romaine du 28 octobre, c’est parce que l’Eglise n’a jamais demandé pardon que « ces béatifications sont inopportunes, discriminatoires, et manifestent l’incapacité de la hiérarchie à revoir ses positions d’il y a soixante-dix ans ».

Mémoire contre mémoire

par Cécile Chambraud dans Le Monde, 23 Octobre 2007

Pour béatifier 498 « martyrs » des persécutions religieuses durant la guerre civile, le Vatican ne pouvait choisir moment plus polémique. D’abord parce qu’il a été précédé par trois ans et demi de tensions entre l’Eglise et le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero et que les élections législatives sont dans moins de cinq mois. Ensuite, et surtout, parce que cette célébration, qui se veut massive, intervient le 28 octobre, l’avant-veille de la discussion par les députés du projet de loi visant à réhabiliter la mémoire des victimes de la guerre civile et de la dictature de Franco.

Promis par le président du gouvernement, ce texte est rejeté en bloc par l’opposition conservatrice du Parti populaire (PP), qui considère qu’il divise le pays et revient sur la règle du jeu - l’oubli officiel du passé - établie par les forces politiques après la mort de Franco afin d’encadrer le passage à la démocratie. L’Eglise s’y oppose avec virulence. En novembre 2006, une instruction pastorale de l’épiscopat déplorait qu’« une utilisation de la mémoire historique, guidée par une mentalité sélective, rouvre de vieilles blessures de la guerre civile et ravive des sentiments qui semblaient surmontés ».

TOPONYMIE

Le projet de loi a été adopté par la commission constitutionnelle du Congrès des députés, mercredi 17 octobre, grâce aux voix des socialistes, des écolo-communistes, des nationalistes basques et catalans. Il sera discuté en séance à partir du 30 octobre. Pour obtenir une majorité en faveur du texte, les socialistes (ils ne disposent que d’une majorité relative) négocient depuis un an le soutien des nationalistes basques et catalans et des écolo-communistes. L’un des compromis âprement discutés concerne la toponymie et les lieux publics. Les partenaires des socialistes voulaient que la loi interdise les nombreux noms de rues, plaques commémoratives et autres symboles à la mémoire de personnes, de faits ou d’institutions du franquisme que l’on peut voir en Espagne.

Le texte initial ne prévoyait le retrait de ces symboles que des bâtiments dépendant de l’Etat. Un amendement étend sa portée à toutes les administrations, y compris aux communes (maîtresses des noms de rues), qui devront supprimer ces références franquistes. Pour inciter les églises à suivre cet exemple, les mairies auront la faculté de leur retirer des subventions. En revanche, à la demande des nationalistes catalans, la loi fait une mention particulière des républicains tués parce que catholiques dans les zones républicaines, et dont le régime franquiste ne s’est évidemment jamais soucié.