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Woody Allen face aux nouveaux censeurs

samedi 4 avril 2020, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/culture/un-jour-ceux-qui-m-ont-accuse-s-apercevront-qu-ils-se-sont-trompes-woody-allen-face-aux?utm_source=nl_quotidienne&utm_medium=email&utm_campaign=20200311&_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ%3D%3D

Cinéma
« Un jour, ceux qui m’ont accusé s’apercevront qu’ils se sont trompés » : Woody Allen face aux nouveaux censeurs

Par Olivier De Bruyn

Publié le 11/03/2020 à 09:25

La publication des mémoires de Woody Allen, prévue début avril, a été annulée aux Etats-Unis suite aux protestations de certains employés du groupe Hachette et au rouleau compresseur du politiquement correct. Un nouvel épisode consternant pour le cinéaste et pour la liberté de création.

Woody Allen n’en a donc pas fini avec les polémiques et la censure. Et on attendra peut-être longtemps avant de découvrir ses mémoires, qui devaient être publiées le 7 avril aux Etats-Unis, mais qui ne le seront pas en raison du prétendu « pedigree sulfureux » de leur auteur. Depuis 2017, le déclenchement de l’affaire Weinstein et le séisme provoqué par le mouvement #Metoo, rien n’épargne le metteur en scène qui a vu resurgir les accusations d’attouchements sexuels proférées par sa fille adoptive, Dylan Farrow, alors qu’elle était âgée de 7 ans.

Un dossier judiciaire, rappelons-le, qui s’inscrivait dans le contexte explosif de la séparation entre Woody Allen et Mia Farrow et qui a été classé sans suite en… 1993, sans que, depuis cette date, aucun élément nouveau ne soit apparu dans « l’affaire ». Certains membres de la famille Farrow, tel Moses Farrow, fils adoptif du couple, continuent d’ailleurs de défendre le cinéaste et de dénoncer les tentatives de manipulations familiales dont ils ont été l’objet pour accabler le metteur en scène. Malgré l’absence de nouveaux éléments dans le dossier, bien qu’aucune nouvelle plainte ne soit venue accabler le cinéaste, Woody Allen n’en finit pourtant pas d’être pris dans la tourmente qui bouleverse le paysage du cinéma américain et mondial.

Ordre moral

Dans la confusion qui accompagne parfois le mouvement #Metoo, nombreux sont ceux qui, dans la communauté du cinéma U.S, clouent au pilori le réalisateur de Manhattan. Et qui, « en passant », font mine d’oublier que Allen, dans une industrie si souvent machiste, est celui qui, contre toutes les traditions phallocrates, a mis en scène les plus beaux portraits féminins des dernières décennies aux Etats-Unis - de Annie Hall à Blue Jasmine et de Une autre femme à Match Point - et a offert les plus beaux rôles de leur carrière à d’innombrables actrices : de Diane Keaton à Scarlett Johansson en passant par Cate Blanchett ou Emma Stone.

« En tant qu’éditeur, nous veillons chaque jour dans notre travail à ce que des voix diverses et des points de vue contradictoires puissent être entendus. En tant que société, nous sommes également déterminés à offrir une ambiance de travail stimulante à tous nos employés. »

Ainsi va la vie culturelle aux Etats-Unis en ces temps de retour à l’ordre moral où, sous couvert de défendre la cause fondamentale du féminisme, le tribunal médiatique se substitue à la justice. Ce climat délétère a des conséquences dramatiques sur la carrière de Woody Allen, le vétéran de 84 ans qui, depuis des lustres, tourne chaque année une nouvelle fiction. Amazon, la plateforme qui devait diffuser son dernier film - Un jour de pluie à New York - a ainsi rompu le contrat qui le liait au réalisateur et, à ce jour, le public américain est dans l’incapacité de le découvrir. Woody Allen, lui, tourne désormais hors de frontières de son pays, avec des financements européens.

Pire : alors que le groupe Hachette et sa filiale Grand Central Publishing annonçait la semaine dernière la publication le 7 avril des Mémoires de Woody Allen (titre : Apropos of Nothing), l’éditeur rétropédalait illico, suite aux protestations de certains de ses employés et aux menaces de démission d’un auteur notable de la maison : Ronan Farrow, fils de Allen et de Mia Farrow, soutien indéfectible de sa mère et de sœur Dylan et acteur principal, en tant que journaliste, de la révélation de l’affaire Weinstein. Face à la tourmente et probablement effrayé par les tempêtes à venir, Hachette publiait un communiqué contrit : « En tant qu’éditeur, nous veillons chaque jour dans notre travail à ce que des voix diverses et des points de vue contradictoires puissent être entendus. En tant que société, nous sommes également déterminés à offrir une ambiance de travail stimulante à tous nos employés ». Traduction : au cinéma comme en librairie, pour se conformer à l’humeur de l’époque, il convient de condamner au silence l’infréquentable metteur en scène, condamné par « l’opinion » à défaut de l’avoir été par la justice.

Lucidité et tristesse

Nous avons rencontré Woody Allen en août dernier alors qu’il assurait la promotion en France de son dernier film : Un jour de pluie à New York. A cette occasion nous lui avons demandé s’il pensait que son autobiographie, qu’il était en passe d’achever, trouverait un éditeur outre-Atlantique vu le « contexte ». « J’espère qu’elle sera publiée partout, en Europe comme aux Etats-Unis, mais peut-être fais-je preuve d’optimisme » nous répondait Woody Allen, avec son éternel sourire de clown triste. Son optimisme, pour l’heure, n’a pas été récompensé.

Lire aussi : Jadis, le désir de censure venait de la droite, désormais il est porté par la gauche

Quand on l’interrogeait sur sa situation de « banni » aux Etats-Unis, alors que la justice est passée il y a 27 ans, le cinéaste optait pour la distanciation et la sagesse. « Il existe des situations beaucoup plus tragiques que la mienne dans le monde. Dans mon cas, il y a eu une grave erreur qui a eu des conséquences sur mon travail, mais je sais qu’un jour, tôt ou tard, ceux qui m’ont accusé s’apercevront qu’ils se sont trompés. Il m’est arrivé de songer à prendre ma retraite de cinéaste ces dernières années, mais je n’ai jamais pensé arrêter de créer. J’ai toujours été dans l’état d’esprit suivant : si personne ne veut me donner un dollar pour produire mes films, je travaillerai pour le théâtre. Et si personne ne veut montrer mes spectacles, il me restera toujours l’écriture. »

Alarme sur la création

Dans le contexte des nouvelles censures qui sévit aux Etats-Unis comme ailleurs, certaines personnalités sont montées au front pour s’inquiéter des menaces qui pèsent sur la création et la liberté d’expression. Ainsi Stephen King sur son compte Twitter : « La décision prise par Hachette de ne plus publier le livre de Woody Allen me met vraiment mal à l’aise. Ça n’a rien à voir avec lui : je me fiche de M. Allen. Ce qui m’inquiète, c’est qui sera réduit au silence la prochaine fois ».

Stephen King
 ?
@StephenKing

The Hachette decision to drop the Woody Allen book makes me very uneasy. It’s not him ; I don’t give a damn about Mr. Allen. It’s who gets muzzled next that worries me.
31K
11:11 PM - Mar 6, 2020

Une bonne question en ces heures qui, parfois, rappellent lointainement, mais tout de même, celles du maccarthysme et de la chasse aux sorcières. L’été dernier, Woody Allen n’avait pas l’outrecuidance de dresser le parallèle, mais portait un regard lucide sur la situation du moment. « Il y a parfois des similitudes avec les années noires, mais il ne faut pas exagérer la comparaison. Dans les années 50, j’ai vu ce qu’était le maccarthysme. On jetait les gens en prison alors qu’ils n’avaient rien commis de répréhensible, on bannissait d’Hollywood des cohortes de scénaristes et de réalisateurs suspectés d’être des « rouges » et on leur interdisait de travailler. C’était une période terrible. Nous n’en sommes pas là. ». Et on espère bien sûr que l’on n’y arrivera pas.

Reste que, pour l’heure, nul ne sait si les Mémoires du cinéaste seront un jour publiées aux Etats-Unis. Et en France ? Du côté de la maison d’édition Stock, une autre filiale de Hachette qui devait publier le 29 avril l’ouvrage sous le titre Soit dit en passant, on assure toujours vouloir sortir le livre. Problème : les droits de ce dernier ayant été abandonnés par Hachette et récupérés par Woody Allen, l’éditeur, dans l’Hexagone, n’est probablement plus le seul à figurer sur les rangs. Et quid des réactions en France en cas de publication, quelques mois après les consternants « événements » ayant accompagné la sortie en salle du J’accuse, de Polanski et quelques semaines après la calamiteuse soirée des César ? « Quel que soit l’esprit du temps, il faut lui résister » expliquait le week-end dernier Manuel Carcassone le directeur de Stock, sur le site du Point. Si Stock ou une autre maison d’édition parviennent à publier l’ouvrage, la France, une fois de plus, réserverait à Woody Allen un meilleur sort que les Etats-Unis, une excellente habitude depuis les débuts du cinéaste. Et s’honorerait en résistant au rouleau compresseur des nouvelles censures.

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