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France : « L’État islamique entend profiter de la saturation de nos capacités sécuritaires »

mercredi 8 avril 2020, par siawi3

Source : https://www.lefigaro.fr/vox/politique/l-etat-islamique-entend-profiter-de-la-saturation-de-nos-capacites-securitaires-20200406

« L’État islamique entend profiter de la saturation de nos capacités sécuritaires »

FIGAROVOX/ENTRETIEN - L’État islamique espère tirer profit de cette crise, qu’il interprète comme un « châtiment divin » contre ses ennemis, pour commettre de nouveaux attentats, considère le président du Centre d’Analyse du Terrorisme Jean-Charles Brisard.

Interview de Jean-Charles Brisard
Par Paul Sugy

Publié hier à 12:06, mis à jour hier à 14:23

Photo : Le lieu de l’attaque terroriste de Romans-sur-Isère, samedi 4 avril. JEFF PACHOUD/AFP

Jean-Charles Brisard est président du Centre d’Analyse du Terrorisme (CAT).

FIGAROVOX.- Faut-il faire un lien entre l’attaque terroriste de Romans-sur-Isère et les appels répétés de l’État islamique à attaquer les pays occidentaux atteints par l’épidémie ?

Jean-Charles BRISARD.- Il est trop tôt pour le dire. L’enquête commence et déterminera précisément les circonstances de cet acte et les motivations de son auteur, notamment s’il a été inspiré par la propagande des organisations djihadistes. L’État islamique, à l’instar d’autres organisations djihadistes, exploite la crise du coronavirus à son avantage, estimant que les priorités mondiales s’éloignent de la lutte contre le terrorisme. L’État islamique joue sur deux leviers.

À l’instar de la dialectique traditionnelle des groupes djihadistes, l’EI considère d’abord cette crise comme un « châtiment divin » contre ses ennemis. Ce n’est pas nouveau, dans le passé d’autres organisations terroristes ont utilisé le même ressort à l’égard des crises sanitaires et des catastrophes naturelles. C’est ainsi qu’Al Qaida avait qualifié un tremblement de terre survenu en Afghanistan dans l’Hindou Kouch en 2002 de « punition de dieu contre ceux qui soutiennent la guerre menée par les Américains contre les Talibans ». En 2005, Abou Mousab al-Zarkaoui, le chef d’Al Qaïda en Irak, dira que l’ouragan Katrina est une « punition divine » en réponse à la politique américaine en Irak et en Afghanistan. En 2012, l’ouragan Sandy sera également décrit par al-Qaida comme une punition infligée à la « mécréance » de l’Amérique et à ses « crimes contre l’islam ». L’EI avait déjà qualifié le Sida de châtiment divin dans l’un de ses organes de propagande.
L’EI appelle à profiter de cette saturation des capacités sécuritaires pour commettre de nouveaux attentats.

La crise du coronavirus est censée plonger l’Occident dans une « catastrophe économique » et paralyser ses capacités sécuritaires. D’où le second levier, celui de la « bénédiction », l’EI espérant profiter de la « paralysie » des pays occidentaux pour reconstituer des capacités opérationnelles sur zone, et incite ses partisans à planifier et préparer des attentats dans les pays occidentaux. Sur le front extérieur, le retrait de troupes occidentales de la coalition internationale, en particulier américaines et françaises d’Irak, les conforte dans cette logique. Sur le front intérieur, la vulnérabilité temporaire de nos dispositifs sécuritaires résulte de la mobilisation des forces de sécurité dans la lutte contre la propagation de la pandémie. L’EI appelle à profiter de cette saturation des capacités sécuritaires et sanitaires pour commettre de nouveaux attentats.

La crise sanitaire actuelle semble renforcer la menace terroriste sur notre sol, pourquoi ?

La France, à l’instar de tous les autres pays occidentaux, a dû ajuster son dispositif sécuritaire à la crise sanitaire. C’est dans ce cadre qu’est notamment intervenu le rapatriement de militaires français de l’opération Chammal déployés en Irak. Même si la France reste engagée dans la lutte contre l’EI, il s’agit néanmoins d’un désengagement limité et temporaire dont entendent profiter les organisations djihadistes pour retrouver des points d’ancrage en Irak et en Syrie. S’agissant de l’Irak, s’ajoute également la focalisation américaine sur l’Iran, qui a détourné progressivement ces forces de leur mission première.
La menace endogène, inspirée par la propagande des organisations djihadistes, est la plus probable.

Sur le front intérieur, comme cela a d’ailleurs été souligné par la France aux autorités européennes il y a quelques jours pour justifier le prolongement des contrôles aux frontières intérieures jusqu’au 30 octobre prochain, la « vulnérabilité des États, dont les forces de sécurité sont très mobilisées par la lutte contre la propagation de la pandémie de Covid-19, est propice à de nouveaux projets terroristes ». Si la menace exogène, la capacité de mener des attentats majeurs projetés depuis l’étranger, est aujourd’hui limitée en raison des contrôles aux frontières intérieures, de la limitation des transports et des mesures de confinements, la menace endogène, inspirée par la propagande des organisations djihadistes, est la plus probable. Au quotidien, cette propagande est relayée par leurs sympathisants pour amplifier les incitations au passage à l’acte.

Les services de renseignement et les forces de sécurité sont-ils parés à faire face malgré leur mobilisation déjà intense ?

Si la crise sanitaire mobilise les forces de sécurité, elle ne détourne pas l’attention et la vigilance des services spécialisés. Ces services sont entièrement mobilisés dans la lutte contre le terrorisme, comme en attestent les projets d’attentats déjoués depuis le début de l’année. Ces services sont parfaitement conscients, et depuis longtemps, que les djihadistes feront tout pour exploiter nos faiblesses et amplifier les conséquences de cette crise sanitaire et qu’on doit se préparer à tout, sauf à une trêve de leur part durant cette période.