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Luis Sepulveda, écrivain chilien, est mort du Covid-19

jeudi 16 avril 2020, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2020/04/16/atteint-du-covid-19-l-ecrivain-chilien-luis-sepulveda-est-mort_6036787_3382.html

Disparitions
Coronavirus et pandémie de Covid-19

Coronavirus : Luis Sepulveda, écrivain chilien, est mort du Covid-19

Détenu sous Pinochet puis exilé, l’auteur a gardé dans son œuvre l’empreinte indélébile de ses combats et de leurs inévitables désillusions. Atteint du Covid-19, il est mort à l’âge de 70 ans.

Par Ariane Singer

Publié aujourd’hui 16.04.20 à 11h53, mis à jour à 16h04

Photo : Portrait de Luis Sepulveda, écrivain chilien, aux 17e rencontres littéraires internationales de Saint-Nazaire, 23 novembre 2019. SOPHIE BASSOULS/GETTY IMAGES

Lors de la soirée célébrant les 40 ans des éditions Métailié, le 21 octobre 2019, Luis Sepulveda, l’auteur fétiche de la maison, avait été très chaleureusement applaudi. Un lien particulier unissait le romancier et cinéaste chilien, né le 4 octobre 1949 à Ovalle, au nord de Santiago, et la maison fondée par Anne-Marie Métailié – laquelle, en publiant, en 1992, son premier roman, Le Vieux qui lisait des romans d’amour, jusque-là passé inaperçu en Espagne, a contribué à forger sa notoriété internationale.

Traduite dans une soixantaine de langues, cette histoire d’un homme veuf, grand connaisseur de la forêt amazonienne et de ses Indiens, se plongeant dans des romans pour échapper à la barbarie des hommes blancs, a conquis des millions de lecteurs dans le monde, charmés par le talent de conteur du romancier et la fausse candeur de son écriture.

Mais loin d’être un peintre naïf, jouant habilement sur la corde des émotions, comme on a pu le lui reprocher, Luis Sepulveda, mort le 16 avril, à Oviedo, en Espagne, à l’âge de 70 ans, était d’abord un militant de gauche à l’engagement chevillé au corps et à la plume. « Raconter, c’est résister », se plaisait-il à dire, en reprenant la devise de l’écrivain brésilien Joao Guimaraes Rosa. Selon la version qu’il donnait de sa vie, ce petit-fils d’un Andalou anarchiste, contraint de fuir l’Espagne pour s’exiler en Equateur puis au Chili (du côté paternel), et d’un chef indien Mapuche (par sa mère) s’était engagé dès 12 ans auprès des jeunesses communistes. Par la suite, son appartenance à la garde rapprochée du président Salvador Allende (1908-1973) lui avait valu, sous la dictature d’Augusto Pinochet (1915-2006), d’être condamné à vingt-huit ans de prison pour trahison et conspiration.

Lire cette rencontre de 2017 : Luis Sepulveda, Chilien, conteur et résistant

Engagé au Nicaragua aux côtés des sandinistes

Libéré en 1977 après deux ans et demi de détention, grâce à Amnesty International, moyennant un exil de huit ans en Suède, il avait choisi de se soustraire à sa peine en arpentant l’Amérique du Sud. Une aventure des plus fécondes. Un séjour auprès des Indiens Shuars, en 1978, destiné à étudier l’impact de la colonisation, lui avait ainsi donné la matière de son premier roman. Ses pérégrinations lui avaient également inspiré Le Neveu d’Amérique (1996), sans doute l’un de ses plus beaux livres, récit d’un long voyage, depuis l’Amérique jusqu’en Andalousie.

En 1979, ayant mis le cap sur le Nicaragua, il s’était investi dans la lutte armée aux côtés des sandinistes, dans la brigade Simon-Bolivar. Il en était revenu « déçu qu’une belle révolution ait fini en enfer à cause des infirmités de toujours : le dogmatisme, l’uniformisation et le manque de générosité créative », avant de s’expatrier en Allemagne. A Hambourg, il était devenu reporter et avait épousé une infirmière, dont il a eu trois enfants, avant de retrouver, des années plus tard, à Paris, sa première femme, une ancienne militante de gauche, comme lui.

Son œuvre, qu’il avait choisi d’écrire du côté des perdants, a gardé l’empreinte indélébile de ses combats et de leurs inévitables désillusions. C’est d’abord par le biais du thriller qu’il en a rendu compte, par un alter ego romanesque, Juan Belmonte, un ancien guérillero chilien des révolutions perdues de l’Amérique latine, dont il a fait le héros du livre Un nom de torero (1994), puis, plus récemment, de La Fin de l’histoire (2017), où celui-ci, retiré des affaires, repart régler ses comptes avec un ex-tortionnaire de la junte chilienne.

Photo : L’écrivan Luis Sepulveda lors d’une séance dédicace à Paris, le 30 mars 2010. ETIENNE DE MALGLAIVE / AFP

Une sensibilité profondément humaniste

Critique des dictatures latino-américaines, comme de la gauche, Luis Sepulveda n’en avait pas moins gardé une profonde nostalgie des années passées à défendre ses idéaux, comme dans L’Ombre de ce que nous avons été (2009), où il imaginait les retrouvailles, à Santiago, de trois anciens militants de retour d’exil, souhaitant mener une ultime action révolutionnaire. Pour Luis Sepulveda, l’amnésie était la pire des lâchetés. On trouve cette injonction à ne pas oublier ni à pardonner dans La Folie de Pinochet (2003), compilation d’articles dans lesquels il fustigeait l’indulgence de ses compatriotes vis-à-vis de l’ancien dictateur.

Très marqué par l’œuvre de son compatriote, le conteur et nouvelliste Francisco Coloane (1910-2002), comme par celle de Jules Verne, il tenait Ernest Hemingway pour son maître d’écriture en sobriété. Cette simplicité est la marque de ses livres, qu’il souhaitait accessibles au plus grand nombre et dans lesquels prévaut une sensibilité profondément humaniste. Elle s’exprime tant dans ses romans écologistes – un autre de ses combats depuis ses années passées en Allemagne (Le Monde du bout du monde, 1993) – que dans ses contes pour enfants (dont Histoires d’un chien mapuche, 2016). L’auteur, dont plusieurs livres ont été portés à l’écran, s’était lui-même essayé au cinéma avec Terre de feu (2000), coécrit avec Miguel Littin, et Nowhere (2002).

Après avoir renoncé à retourner s’installer au Chili, mais toujours attentif à la situation sociale et politique du pays, Luis Sepulveda avait fini par s’établir en 1996 à Gijón, ville des Asturies (nord de l’Espagne), dont il louait la « tradition de lutte politique instaurée par les mineurs et la fraternité qui y règne ». Une ville à son image.

Luis Sepulveda en quelques dates

4 octobre 1949 Naissance à Ovalle (Chili)

1992 « Le vieux qui lisait des romans d’amour »

2009 « L’ombre de ce que nous avons été »

2016 « Histoires d’un chien mapuche »

2020 Mort à Oviedo, en Espagne