Subscribe to Secularism is a Womens Issue

Secularism is a Women’s Issue

Accueil > Resources > Luis Sepulveda, Chilien, conteur et résistant

Luis Sepulveda, Chilien, conteur et résistant

vendredi 17 avril 2020, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/livres/article/2017/06/26/luis-sepulveda-chilien-conteur-et-resistant_5151296_3260.html

Luis Sepulveda, Chilien, conteur et résistant

L’écrivain, proche d’Allende dans sa jeunesse, réclame plus que jamais justice pour les victimes de Pinochet, comme en témoigne son nouveau thriller, « La Fin de l’histoire ».

Par Macha Séry

26.06.2017

Vingt-sept ans pour qu’on la lui rende. Vingt-sept ans depuis la fin du régime de Pinochet qui l’en avait déchu pour « trahison à la patrie ». Comme d’autres proches du président socialiste Salvador Allende, mort lors du coup d’Etat de 1973, Luis Sepúlveda a recouvré en mai la nationalité chilienne. Le Chili, son pays natal.
Allemand puis Espagnol d’adoption, il ne quittera pas pour autant Gijon, cette ville des Asturies où il s’est enraciné en 1996, après avoir bourlingué en Amérique latine et vécu à Hambourg. N’empêche, il s’agit d’une décision symbolique pour cette démocratie réinstaurée en 1990, au cours d’une longue transition ménageant le dictateur et lui assurant l’immunité judiciaire.
Pinochet (1915-2006) fut responsable d’un régime de terreur. Plus de 3 200 morts et disparus, environ 38 000 cas de torture. Luis Sepúlveda ne l’oubliera jamais. Il comprend que des victimes s’y efforcent parfois, pour donner une chance au bonheur après tant de souffrances. Pas lui et certainement pas toute une nation, fût-elle devenue « apathique », dit-il.

« Raconter, c’est résister »

De longue date, Sepúlveda a fait sienne la devise de l’écrivain Brésilien Joao Guimaraes Rosa : « Raconter, c’est résister. » A quoi ? A « l’empire de l’unidimensionnel, à la négation des valeurs qui ont humanisé la vie et qui s’appellent fraternité, solidarité, sens de la justice ».
Résister « à l’imposture, à l’escroquerie que représente un modèle social auquel [il] ne croi[t] pas, car il n’est pas vrai que ce qu’on appelle globalisation nous rapproche et permette enfin aux habitants de se connaître, s’entendre et se comprendre » (La Folie de Pinochet, Métailié, 2003).

Son nouveau roman, La Fin de l’histoire – titre trompeur, car la prochaine aventure de Juan Belmonte, le double romanesque de l’auteur, est en cours d’écriture – l’écrivain l’a dédié « à toutes celles et ceux qui ont connu l’enfer de la “Villa Grimaldi” », principal centre de détention sous la dictature.
Notamment à l’une d’entre eux, sa compagne, Carmen, « prisonnière 824 », retrouvée nue et moribonde dans une décharge publique de Santiago après des mois de tortures. Carmen Yáñez, poétesse accomplie, qu’il a longtemps crue morte et qui a repris place à ses côtés, à Gijon, New York ou Paris, comme en ce début du mois de juin.

Par deux fois, Sepúlveda aurait pu accéder à des fonctions officielles. Dès 1990, où il lui fut proposé, par le nouvel ambassadeur du Chili à Berlin, un poste d’attaché culturel. La seconde fois, une offre du président Eduardo Frei (1994-2000) : il pouvait, au choix, entrer au gouvernement ou représenter le pays à l’Unesco. La réponse du romancier fut toujours la même : « C’est un honneur. A une condition : la libération de tous les prisonniers politiques. » Et la conclusion fut également la même : un refus poli.

Le modèle suédois

Luis Sepúlveda fit partie de la garde personnelle du président Salvador Allende. De son élection, en 1970, jusqu’au coup d’Etat militaire du 11 septembre 1973, celui-ci eut pour modèle non l’Union soviétique (URSS) mais la Suède, pour sa stabilité démocratique, tient à rappeler l’écrivain.
« Il y a un défaut d’information sur ce que nous voulions. Nous avions une espérance révolutionnaire, démocratique et pacifique et un très bon niveau d’industrialisation. C’est pourquoi notre exemple était bien plus dangereux pour les Etats-Unis que la révolution cubaine. Si nous avions pu durer six ans au lieu de mille jours, il aurait été imité par les Argentins, les Uruguayens. Le Chili, moins de 9 millions d’habitants, était le premier pays exportateur de fils de cuivre et le deuxième pour le textile, après le Royaume-Uni, en raison de l’énorme production de laine en Patagonie, qui pourvoyait encore un quart de millions d’emplois. L’électroménager chilien était également réputé pour son endurance dans toute l’Amérique latine. »

Au Chili, voué par Pinochet à devenir le laboratoire des économistes ultralibéraux de l’école de Chicago, et dans les Asturies, où les chantiers navals ainsi que les mines de charbon ont fermé, Sepúlveda voit les mêmes ravages de la mondialisation et les mêmes conséquences. Depuis l’élection à la mairie de Gijon, vieille terre de lutte ouvrière, d’un maire d’extrême droite, l’écrivain a mis un terme au Salon du livre ibéro-américain, qu’il avait lancé.
Métis littéraire – tantôt conteur, tantôt auteur de thrillers –, Luis Sepúlveda l’est aussi par le sang, petit-fils d’un Andalou anarchiste et d’une Basque catholique du côté paternel, d’une Italienne partie à la conquête de la Patagonie et d’un chef indien mapuche, du côté maternel.

Condamné en 1976 à l’exil après deux ans d’incarcération, il rejoint les guérillas marxistes (Nicaragua, Cuba) et passe douze mois auprès des Indiens shuar en Amazonie équatorienne ; expérience dont il tirera Le Vieux qui lisait des romans d’amour (Métailié, 1992), immense succès en librairie, traduit dans quarante pays. Cet ancien de Greenpeace (1982-1987) en gardera aussi une conviction profonde : préserver l’environnement, c’est protéger les droits de l’homme.

Témoigner, encore, toujours

Aux leaders contestés de la gauche sud-américaine – le Brésilien Lula, le Vénézuélien Maduro –, l’écrivain oppose d’autres dirigeants moins idéologues ou autocrates, plus pragmatiques, tel le gouvernement « exemplaire » de José Mujica (2010-2015) en Uruguay.
Plutôt que de chercher, dit-il, à augmenter le point de croissance, Mujica s’est donné pour objectif, durant son mandat, de diviser par deux le nombre de pauvres. « Et il a réussi, malgré une croissance à 0,3 %. Il n’a pas voulu se représenter mais sa coalition a gagné les élections. »
Il loue aussi l’action de Rafael Correa en Equateur (2007-mai 2017), ainsi que la politique du Bolivien Evo Morales, qui a, par exemple, révolutionné les conditions de vie des travailleurs d’El Alto, une banlieue de La Paz, grâce aux téléphériques leur permettant d’accéder rapidement au cœur de la capitale. Pièces métalliques et nacelles fabriquées sur place, techniciens boliviens hautement qualifiés, formés par Siemens. « Le Chili a fait tout le contraire. Rien ne s’y produit plus qui exige une spécialisation. Rien de manufacturé. Comme des stylos, des billes, des cahiers d’école. »

Témoigner, encore, toujours. « Une des raisons pour lesquelles j’ai voulu écrire La Fin de l’histoire était de répondre à une question : étais-je disposé à dissocier le désir de vengeance du désir de justice ? Je me suis souvent demandé ce que je ferais si je me retrouvais face à l’un de mes tortionnaires ou l’un des tortionnaires de ma femme. »

Le cas s’est produit pour l’écrivain argentin Miguel Bonasso, alors qu’il dînait avec Sepúlveda à Buenos Aires. Au cours du repas, il a soudain blêmi et s’est cramponné à la table. L’homme qui venait d’entrer dans le restaurant, accompagné de sa femme et de ses enfants, avait sévi à l’Ecole de mécanique de la marine (ESMA), le plus grand centre de torture d’Amérique latine pendant l’opération « Condor », aujourd’hui un musée pour la mémoire et la défense des droits de l’homme.
« Il avait torturé Bonasso, ainsi que sa femme et avait laissé celle-ci dans un tel état qu’elle est morte deux ans plus tard. Bonasso m’a demandé de l’empêcher de le tuer. » Puis l’Argentin est parti dire à cet individu ce qu’il pensait de lui et le flanquer à la porte.
L’épouse du tortionnaire ne savait rien de son passé. Pour elle, Bonasso se méprenait. Mais d’autres clients ont identifié son mari. « Ce qui nous différencie des tortionnaires est une question de nature politique. La vengeance est une affaire privée. La justice, un acte politique. »

°

Parcours. Luis Sepúlveda

1949 Luis Sepúlveda naît à Ovalle (Chili).
1961 Il commence à militer aux jeunesses communistes.
1975 Il est emprisonné pendant deux ans et demi sous le régime de Pinochet, avant dêtre libéré grâce à l’intervention d’Amnesty International, et condamné à l’exil.
1982-1987 Il travaille pour Greenpeace.
1992 Parution de son premier roman, Le Vieux qui lisait des romans d’amour (Métailié), qui sera traduit en 35 langues.
1994 Un nom de torero (Métailié).
1996 Il s’installe à Gijon (Asturies).
2015 L’Ouzbek muet et autres histoires clandestines (Métailié).

CRITIQUE
L’ombre du passé

La Fin de l’histoire (El fin de la historia), de Luis Sepúlveda, traduit de l’espagnol (Chili) par David Fauquemberg, Métailié, « Noir », 204 p., 18 €.
Plus de vingt ans après Un nom de torero (Métailié), en cours d’adaptation au cinéma, Juan Belmonte, l’ancien guérillero chilien, est de retour dans un thriller géopolitique et intime, qui relie la Russie de Trotski au Chili de Pinochet, l’Allemagne nazie à la Pata­gonie d’aujourd’hui, à travers plusieurs protagonistes.

Juan Belmonte, alter ego romanesque de Luis Sepúlveda, a déposé les armes et habite, désormais, loin de tous les radars, avec sa compagne, Veronica, perdue dans les brumes à la suite des tortures qu’elle a subies sous la dictature de Pinochet. Une tranquillité que pourraient troubler les services secrets russes si Belmonte refuse d’accepter la mission qui lui est confiée : retrouver d’anciens guérilleros chiliens, formés en URSS, revenus à Santiago pour assassiner un ex-tortionnaire de la junte qu’un commando de ­Cosaques veut faire libérer. L’homme en question, Michel Krassnoff, a prêté main-forte à la politique de terreur instaurée après le coup d’Etat de 1973. Et Juan ­Belmonte a de terribles griefs contre lui.

« Nous ne pouvons pas échapper à l’ombre de ce que nous avons été », lit-on dans La Fin de l’histoire. Sous la plume de Sepúlveda, cela ne sonne pas comme une malédiction mais comme une fidélité indéfectible à quelques idéaux, aux anciens compagnons de lutte, à tous ceux qui ont disparu sous la dictature. En somme, à l’amitié et au devoir de mémoire. ­Magnifique.

Extrait de « La Fin de l’histoire »

« Ce nom m’emporta soudain dans un voyage à travers le temps, un déplacement vertigineux à la vitesse de la haine, supérieure à celle de la lumière. Dans ce voyage, je vis Veronica tandis qu’ils l’emmenaient de chez nous avec un bandeau sur les yeux et les mains attachées dans le dos. Ils lui avaient à peine laissé le temps d’enfiler un jean et un chemisier. Je n’étais pas avec elle et c’est peut-être pour ça qu’elle est encore en vie, car nous aurions vidé les deux chargeurs de la “Catalina”, un Colt 45 à crosse nacrée, et les deux dernières balles auraient été pour nous, dans un dernier baiser, d’abord elle, puis moi. Ils l’avaient fait sortir en la poussant et en la frappant. Romo, ce répugnant chien de chasse, tirait sur sa longue chevelure noire et avait écrasé ses bottes sur elle quand ils l’avaient balancée à plat ventre dans la voiture sans immatriculation qui avait disparu à tombeau ouvert (…). »
La Fin de l’histoire, pages 130-131

Signalons, du même auteur, traduit par François Gaudry, la parution en poche de La Folie de Pinochet, Métailié, « Suites », 128 p., 8 €, et du Neveu d’Amérique, Métailié, « Suites », 176 p., 9 €.

°°°

Source : https://www.lemonde.fr/livres/article/2010/02/11/luis-sepulveda-le-sarcasme-est-une-lachete_1304145_3260.html

Luis Sepulveda : « Le sarcasme est une lâcheté »

Le romancier David Fauquemberg a rencontré l’écrivain chilien, dont le nouveau livre revient avec pudeur et drôlerie sur les douleurs du passé.

Par David Fauquemberg

Publié le 11 février 2010
Archives

Au matin du 11 septembre 1973, se souvient Luis Sepulveda, le ciel déversait sa rancoeur sur la Moneda (1) assiégée. « Et depuis ce jour-là, pour moi et pour bien d’autres, c’est comme si la pluie n’avait jamais cessé de tomber sur Santiago. »
Il pleut jusqu’à la dernière ligne de son nouveau roman, L’Ombre de ce que nous avons été, dont le titre espagnol, La sombra de lo que fuimos, a la beauté amère d’un tango de Roberto Goyeneche. Pour la première fois dans l’oeuvre de l’écrivain chilien, l’action se déroule entièrement dans son pays natal, et aborde de front la mémoire des années militantes de l’après-1968, la répression qui s’ensuivit. A l’heure où trois anciens gauchistes - Cacho Salinas, Lucho Arancibia et Lolo Garmendia, que rejoindra bientôt, par un coup du destin, Coco Aravena - se retrouvent pour un ultime coup d’éclat, trente-six ans après la débâcle, un crachin sournois empoisse Santiago. Puis l’averse s’abat, et c’est l’inondation.

On l’avait croisé barbu au festival Etonnants voyageurs de Saint-Malo, lunettes noires et blouson de cuir, visage fermé, peu engageant. Et le voilà quasi glabre en ce matin d’hiver, polo chic, long manteau de laine. Massif, circonspect - sur ses gardes. Ses mains sont posées sur la table, et il se tient droit, immobile. Il parle bas, sur le ton de la gravité, réfléchit longuement. Toujours, il modère ses propos d’un « ¿no ? », d’un « ¿qué sé yo ? » (que sais-je ?) très sud-américains.
Sepulveda célèbre les vaincus, et il dit « nosotros » - nous. Si l’homme a connu une défaite cruelle à l’orée des 20 ans, l’habit du perdant semble assez mal taillé : lui, l’écrivain aux millions de lecteurs, le militant dont la voix porte... Pourtant, quand il retrouve ses anciens compagnons, emprisonnés comme lui au bagne politique de Temuco, ces gens devenus psychiatre à Paris ou éditorialiste en Espagne, c’est de cela qu’ils parlent : cette défaite qui les unit - la derrota, en espagnol. La déroute et l’exil. Le roman raconte ce « retour homérique vers nulle part » qu’est toute tentative de revivre au Chili. Après l’exil vient le desexilio cher au poète uruguayen Mario Benedetti, et on ne sait lequel des deux est le plus douloureux.

On connaît l’homme d’action, membre de la garde rapprochée d’Allende puis de la brigade sandiniste Simon Bolivar au Nicaragua, le correspondant de guerre en Angola, l’activiste sillonnant les mers sur les navires de Greenpeace. Un homme qui, sans forfanterie, déclare : « J’aime écrire sur des personnages qui vivent intensément. »
Mais en bon écrivain latino-américain, Sepulveda fut d’abord poète, publiant dès 16 ans son premier recueil. Le travail préparatoire de ses romans débute d’ailleurs toujours par l’écriture de vers qui donnent sa couleur au sujet. « Après je change tout, bien sûr, sinon ce serait d’un ennui... » Le rire est fraternel, trois notes sourdes, retenues.
La poésie, il continue d’en lire assidûment, admirant plus que tout l’humanité insoumise de l’Argentin Juan Gelman, marqué dans sa chair par la barbarie des généraux. Parmi les romanciers, Francisco Coloane mais aussi Stevenson, London, Hemingway figurent dans son panthéon personnel. Sans renier l’influence des Anglo-Saxons, leur économie de moyens, il remarque qu’au fil du temps son écriture s’est chargée du « poids d’être sud-américain ». Rencontre décisive avec la poésie d’Alvaro Mutis, dont les fabuleuses Tribulations de Maqroll le gabier ne sont pour lui rien d’autre que de longs poèmes. « Le critère du grand romancier, c’est son efficacité poétique, l’art d’user de la métaphore pour donner à sentir une réalité qui, explicitée, deviendrait fastidieuse. »

Chez Sepulveda, la métaphore ne se déploie jamais au niveau de la phrase - laquelle surprend justement par son grain brut, sa matérialité - mais de la scène, de la structure d’ensemble. Comme la pluie tenace de L’Ombre, ou la brume galicienne dans laquelle Salinas aperçoit ses frères disparus, silhouettes ressurgies de l’oubli. Coco Aravena plaque un scénario de film sur tout ce qui advient : une cinéphilie maladive qui supplée les structures sécurisantes de l’ancien bréviaire maoïste, désintégrées avec le Mur. « Je l’aime bien, Coco. Il a su préserver l’attitude aristotélicienne : toutes les choses ont une explication, s’inscrivent dans une sorte de narration logique... »

« Narrer, c’est résister », professait Joao Guimarães Rosa, le maestro brésilien, qui magnifia la langue des vachers du sertaõ, aux richesses longtemps ignorées - quand on se souciait peu des hommes. Sepulveda emprunte ce chemin. Le Chili est un pays brisé en deux, irréconciliable : pour rendre justice au camp des vaincus, il convient d’écrire comme ils parlent. Un espagnol jeune, mouvant, revivifié par l’apport des immigrants d’Europe - certains Chiliens sont persuadés que les mots kindergarten ou living leur appartiennent en propre... Les personnages de L’Ombre incarnent ce parler populaire sans détour ni ambiguïté. Ils ne se paient jamais de mots. Au moindre début d’à-peu-près, ils s’emportent. « Leur obsession de la justesse, c’est une manière de dire : Basta ! Seize ans de dictature, puis vingt ans aujourd’hui de prétendue démocratie, pendant lesquels on s’est appuyé sur un double langage, sans que personne ose dire les choses, les appeler par leur vrai nom. » Arancibia s’indigne devant les mots croisés du quotidien conservateur El Mercurio : leurs grilles ne contiennent que des vocables figés, insipides, privés de tout rapport à sa réalité.

Il y a une exigence morale dans ce désir de réinventer la valeur des mots, l’éthique viscérale d’une littérature de combat. L’ennemi, c’est l’euphémisme odieux, qui de la dictature fait une « époque autoritaire », dépersonnalisant ainsi un régime dont les agents se nommaient pourtant Pinochet, Arellano... « Ces euphémismes abstraits, vagues, transforment les actes et les faits en une réalité diffuse, qu’il est par conséquent impossible de punir. » Sur ce dernier mot, castigar, le ton de l’écrivain se fait impitoyable. Ni pardon ni oubli.

Jamais oeuvre de Sepulveda n’a frôlé d’aussi près les douleurs du passé, mais avec pudeur et drôlerie surtout : les personnages rient de leur propre ingénuité, de leur sectarisme d’alors - tendance Mao contre obédience Kim II-sung, au Chili ! -, et l’on rit avec eux. Au chapitre trois, en guise d’ouvrages de chevalerie, les livres d’Eduardo Galeano et de Marta Harnecker volent par la fenêtre : la référence à Cervantes frappe comme une évidence. « Son humour m’a toujours fasciné, son ironie saine. » Et de citer, en savourant, les scènes les plus hilarantes du Quijote, lorsque Sancho Panza réalise son rêve : devenir gouverneur de l’île de Barataria. Si la naïveté de Sancho est divertissante, jamais Cervantes ne l’abaisse jusqu’au ridicule. Une compassion sévère que Sepulveda a faite sienne. "Je n’ai absolument pas un regard sarcastique sur mes personnages, pas plus que mes personnages n’ont une vision sarcastique du monde, car le sarcasme est une lâcheté.

L’ironie fait appel à l’intelligence, mais pas le sarcasme - il simplifie tout."
L’ombre devient lumière sous la plume du Chilien. L’Ombre de ce que nous avons été, c’est l’anarchisme éclairé des mineurs de l’Atacama, dans les années 1920, la pureté de l’engagement, le désintérêt du pouvoir, l’amour de la culture. Des théâtres en plein désert, des écoles... Une sorte de Mecque des intellectuels ouvriers, que fréquenta le grand-père de Sepulveda, anarchiste andalou condamné pour un attentat, s’évadant de la prison d’Almeria, combattant aux côtés des indépendantistes philippins.

Emprisonné de nouveau à Guayaquil, Equateur, pour avoir soutenu les mouvements libertaires, l’aïeul trouve encore le moyen de s’échapper puis, dans l’Atacama, il côtoie l’avant-garde des mouvements sociaux à venir. « Tous, nous venions plus ou moins de cet exemple énorme, qu’on n’apprenait pas à l’école, mais de bouche à oreille. » L’ombre, c’est lutter pour ne pas oublier qu’on est libre. Relever, encore et toujours, l’éternel défi du Spécialiste : « Tu tentes le coup ? »

Note
(1) Le Palacio de La Moneda (« Palais de la Monnaie ») à Santiago du Chili. La Moneda fut partiellement détruite par les bombardements du coup d’Etat du 11 septembre 1973, dirigé par Augusto Pinochet. C’est dans ses murs que Salvador Allende est mort, les armes à la main.