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France: Mort d’Henri Weber, un des leaders de mai 68

Monday 27 April 2020, by siawi3

Source: https://www.marianne.net/debattons/billets/disparition-de-henri-weber-adieu-noble-frere?utm_source=nl_quotidienne&utm_medium=email&utm_campaign=20200427&_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ%3D%3D

Disparition de Henri Weber : ?“Adieu, noble frère”

Publié le 27/04/2020 à 15:15

Denis Olivennes
Président du Conseil de surveillance de CMI France, groupe de presse auquel appartient “Marianne”

L’hommage de Denis Olivennes à l’ancien sénateur socialiste Henri Weber, décédé ce dimanche 26 avril des suites du coronavirus.

Quand on regarde les photos de mai 68, une chose frappe de prime abord : Henri Weber était le Jim Morrison du gauchisme. Magnifique comme une star de rock. Mais, pour qui le connaissait, sans les failles existentielles ni le narcissisme des beaux gosses qui se regardent vivre. Gérard Miller a dit de lui qu’il n’avait pas d’inconscient.

Il était profond et drôle, sérieux et bambochard, engagé et détaché, le plus charmant des compagnons de virée, de dîner, de débat par son naturel jovial, ses bons mots, ses saillies toujours intelligentes et tempérées, son art oratoire, sa curiosité de tout et son attention à chacun. Une juvénilité que les ans ni les drames n’atteignaient, lui qui savait pourtant dans sa chair que non seulement l’histoire mais l’existence même sont tragiques.
pare-feu contre le snobisme

Il avait mis bien du talent dans ses œuvres : agitateur de mai 68, intellectuel organique du parti socialiste, homme politique, essayiste. Mais surtout du génie dans sa vie, animant autour de lui, avec son inséparable épouse, Fabienne Servan-Schreiber avec laquelle il formait un couple solaire, un salon nomade et décontracté, fraternité de femmes et d’hommes de tous horizons et de toutes idées (surtout de gauche cependant) qui aimaient échanger gaiement des concepts et faire sérieusement la java.

Il égayait de ses bons mots tout rassemblement de plus d’une personne, avec cette intonation de titi parisien qu’il surjouait si nécessaire, comme un pare-feu contre le snobisme.

Il était né en 1944 à Léninabad, dans le Tadjikistan, où les autorités soviétiques avaient déporté sa famille fuyant l’invasion nazie de la Pologne. Il avait grandi dans le Belleville populaire de l’immédiate après-guerre. Son père était horloger. Il avait transmis à Henri la double révérence du Yiddishland et de l’aristocratie ouvrière pour le livre et les choses de l’esprit.
De la révolution au réformisme

Figure de Mai 68, fondateur de la JCR avec Alain Krivine, devenu universitaire à Vincennes, plus tard dirigeant du Parti socialiste, sénateur puis député européen, Henri Weber était passé de la révolution au réformisme. Mais il n’avait pas semé au passage son idéal de justice : la sociale démocratie était à ses yeux la poursuite de l’exigence de sa jeunesse par d’autres moyens, plus sûrs et plus libres.

Pour les générations d’aujourd’hui, le trotskisme est aussi éloigné et brumeux que les grottes de Lascaux. Mais ce fut, en tous les cas dans le courant incarnée par A.Krivine, par Henri, par D. Bensaïd, par E. Plenel et tant d’autres, non seulement une fabrique à rêves de justice mais encore à espoirs d’émancipation, pour la jeunesse contre le paternalisme, pour les femmes contre le patriarcat, pour les homosexuels contre le puritanisme, pour les étrangers contre le racisme… Il y avait dans la LCR, puisée aux sources du combat contre l’ordre moral stalinien, la matrice du « libéralisme culturel » que toute la société allait bientôt embrasser.

Par sa curiosité dénuée de tout préjugé, sa tolérance à l’altérité d’opinion ou d’existence, lui qui fut à la fois le disciple d’Ernest Mandel et l’élève de Raymond Aron, Henri exprimait plus que tout autre dans sa vie même ce goût pour la liberté.
Mérite républicain

Intellectuel d’action, il était l’un des derniers représentants de ces juifs d’Europe centrale et orientale qui, à partir des années 20, fournirent au Komintern d’abord et au trotskisme ensuite ses militants les plus fidèles et ses activistes les plus audacieux. Sortis du Ghetto juif par la fraternité marxiste-léniniste, ils y laïcisaient l’exigence de justice et l’espérance millénariste hérités de leurs pères. Nombre d’entre eux ensuite, comme Henri lui-même, tirant la leçon des échecs, des erreurs et des horreurs à quoi l’idéal communiste avait conduit, épousèrent avec ferveur la cause du progressisme dans le cadre d’une démocratie libérale qu’ils vénéraient désormais après l’avoir tant combattue.

Henri Weber aurait pu servir de mètre étalon au musée de Sèvres du mérite républicain. Une société tolérante à ses enfants d’où qu’ils viennent et quelque opinion qu’ils professent, capable de faire du fils d’un horloger apatride de Belleville qui parlait à peine le français, un maître de conférence en philosophie de l’Université. Et du patron du service d’ordre de la Ligue qui commanda (tous derrière et lui devant) nombre d’assauts contre les militants d’extrême-droite et les forces de l’ordre, un sénateur puis un député au Parlement de Strasbourg. La France est bénévole pour ses enfants les plus talentueux et Henri fut l’un d’entre eux. Ses noces avec le pays de Victor Hugo et d’Emile Zola furent un mariage du cœur que rien ne vînt jamais troubler, lui qui récitait Racine et chantait Aragon.
D’une loyauté sans faille

Il restera d’Henri une vingtaine de livres. Toutefois, à la manière de Lucien Herr avec les socialistes de la fin des années 1800, l’essentiel de sa contribution aura été la formation intellectuelle et politique de générations politiques successives aux destins ensuite foisonnants.

Et puis il restera l’impression ineffaçable dans le cœur de ceux qui l’ont connu. Avoir été au nombre de ses amis est un privilège inestimable dans la vie d’un homme tant il irradiait d’une lumière douce et chaleureuse. Point austère, bon vivant, grand cœur. Pas une once de méchanceté, zéro jalousie, pas tordu pour un sou. D’un incroyable naturel. Aucune des névroses communes, ni parano, ni susceptible. Aucune petitesse. D’une loyauté sans faille, d’une fidélité sans ombre. Jamais compliqué. Tellement amusant, Henri. Qu’est-ce qu’on a ri ! Se réjouissant des succès des autres, présent dans les moments difficiles. Et insensible, dans l’amitié, à la sinusoïdale de la fortune et de la défaveur. Facile à vivre, toujours allant, toujours partant. Aplanisseur de difficultés. Générateur de climat favorable. Un magicien de l’existence alors même qu’il avait traversé d’épouvantables tragédies intimes. Quelle chance de l’avoir connu et fréquenté et aimé. Nul n’est irremplaçable dit-on ? Si, Henri Weber.
Les belles personnes ne disparaissent jamais

Et moi et les miens qui formons avec Fabienne et leurs enfants Matthias, Clémence et Inès, une seule et même famille, sommes inconsolables.

Les belles personnes ne disparaissent jamais. Elles demeurent dans le Panthéon intime de ceux qui les ont admirées.

Dans les cortèges de notre jeunesse où Henri était le coryphée, nous reprenions, pour appeler les morts, les scansions funèbres de l’Unitad Popular chilienne. Le chef de cœur criait le nom du défunt et la foule reprenait : « Presente, a hora y siempre ». Cette nuit, à l’unisson sans doute des centaines de ceux qui l’ont aimé, j’ai crié pour moi-même : « Companero Henri Weber, presente, ahora y siempre ».

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Source: https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2020/04/27/l-ancien-senateur-socialiste-henri-weber-figure-de-mai-68-et-du-trotskisme-francais-des-annees-1960-et-1970-est-mort_6037833_3382.html

L’ancien sénateur socialiste Henri Weber, figure de Mai 68 et du trotskisme des années 1960 et 1970, est mort

Il s’était converti à la social-démocratie et était entré au Parti socialiste en 1986. Sénateur puis député européen, il a été victime du Covid-19, le 26 avril, à l’âge de 75 ans.

Par Abel Mestre

Publié aujourd’hui 27 à 01h47, mis à jour à 18h45

Photo: Henri Weber, à Paris, le 24 avril 2014. ERIC FEFERBERG / AFP

Henri Weber, ancien sénateur socialiste de Seine-Maritime, est mort dimanche 26 avril, du Covid-19 en Avignon, a annoncé sa famille. Il était âgé de 75 ans. Ce proche de Laurent Fabius a été l’une des figures du trotskisme en France avant sa conversion à la social-démocratie dans les années 1980. Sa vie et son parcours ont suivi les tourments du XXe siècle. « Une des grandes voix de la gauche vient de nous quitter. Henri était une de ces mémoires fertiles de la gauche, il en connaissait l’histoire, jusque dans ses moindres détails », a salué Olivier Faure, le premier secrétaire du PS. François Hollande, ancien président de la République, a quant à lui rendu hommage à « un homme généreux, un intellectuel lumineux, un ami cher ».

Henri Weber est né le 24 juin 1944 à Leninabad, en URSS (aujourd’hui Khodjent, au Tadjikistan), dans un camp de travail soviétique, sur un navire-hôpital amarré sur les rives du fleuve Syr-Daria. Sa famille, juive polonaise, avait fui sa ville de Chrzanow, en Galicie, à quelques kilomètres d’Auschwitz, au moment de l’invasion nazie de la Pologne, en 1939, choisissant l’URSS.

Refusant de devenir citoyens soviétiques, les époux Weber furent envoyés d’abord dans un camp de travail en Sibérie avant d’être transférés, à leur demande, à Leninabad. Là-bas, le père est employé comme bûcheron et la mère comme couturière. « Ce n’était pas un centre de détention à régime sévère, encore moins un camp d’extermination mais un vrai camp de travail : une fois leur journée accomplie, les détenus vaquent librement à leurs occupations », explique Henri Weber, dans son autobiographie Rebelle jeunesse (éd. Robert Laffont, 2018).
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Une fois la guerre terminée, la famille Weber retourna un temps en Pologne, mais l’antisémitisme encore prégnant les convainquit de partir. En 1948, les Weber s’installent à Paris, où le père reprend son activité d’horloger.

Opposition à la guerre d’Algérie

Le jeune Henri grandit dans le quartier de Belleville. C’est un bon élève mais turbulent. Il gravit toutes les marches de la méritocratie républicaine et finit par intégrer le lycée Jacques-Decour après que son père et sa mère eussent déménagé dans le 9e arrondissement, plus bourgeois. C’est à cette époque qu’Henri Weber se politise. Ses parents, « athées et anticléricaux à souhait », selon Weber, sont de gauche.

Le jeune Henri et son frère sont d’ailleurs inscrits à l’Hachomer Hatzaïr, un mouvement scout laïque, sioniste et socialiste. Ce sera sa véritable matrice politique, qui guidera ses futurs choix militants. A commencer par son opposition à la guerre d’Algérie (1954-1962) quand il était au lycée. A 16 ans, il adhère aux Jeunesses communistes au grand dam de ses parents, antistaliniens.

Il est toujours adhérent au parti de Maurice Thorez quand il entre, en 1962, à la Sorbonne. En bon militant discipliné, il s’inscrit à l’UNEF et à l’Union des étudiants communistes (UEC). A l’époque, l’UEC est un chaudron où se côtoie tout ce que la gauche radicale comprend de chapelles. La première intervention d’Henri Weber est bien particulière : il reproche à ses camarades de ne pas vider les poubelles ni de nettoyer leurs locaux et les invite à afficher les chiffres de vente de Clarté, le journal de l’UEC.

L’intervention ne passe pas inaperçue. Surtout pour Alain Krivine, qui repère cet organisateur né. Agé de trois ans de plus, c’est un « vieux » militant étudiant biberonné au communisme. Il prépare, en toute discrétion, son départ et celui de ses camarades trotskistes de l’UEC. Les deux hommes se lieront d’amitié. Krivine arrivera à le convaincre, lors d’un camp d’été de l’UEC en Algérie, de rejoindre les partisans de la IVe Internationale.

Jeunesse communiste révolutionnaire

Les trotskistes sont finalement exclus du PCF et de l’UEC en 1965. La Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) est créée. Leur travail est lourd : il s’agit d’exister dans la jungle des organisations gauchistes de l’époque, se différencier des autres trotskistes, créer « une avant-garde révolutionnaire »… Un travail à temps plein dans lequel s’investit Weber aux côtés d’Alain Krivine et de Daniel Bensaïd. Henri Weber crée ainsi le service d’ordre de la JCR, qui sera craint notamment par les militants d’extrême droite.

Quand Mai 68 éclate, la JCR est incontournable dans le milieu étudiant. Plus ouverts que les autres, ces trotskistes sont capables de travailler avec des libertaires comme au sein du Mouvement du 22-Mars, où Daniel Bensaïd tient un rôle-clé et dont la figure est Daniel Cohn-Bendit. Moins austère que ses concurrents, la JCR est attractive et n’apparaît pas comme une organisation sectaire. Weber, Krivine, Bensaïd vivent ces journées comme une « répétition générale », la reproduction du 1905 russe. Henri Weber est de tous les meetings, de toutes les manifestations, il tient des barricades les nuits d’émeute.

Après les événements, la JCR est dissoute comme d’autres groupuscules. Elle renaît d’abord sous la forme d’un journal, Rouge, que Weber dirigera. La publication est financée par les droits d’auteur du livre coécrit par Weber et Bensaïd, Mai 1968 : une répétition générale ? (Maspero, 1968).

C’est une période qui lui est faste. Alors qu’il milite à temps plein et travaille à la naissance d’une autre organisation (la Ligue communiste, qui sera fondée en 1969), il reçoit un coup de fil de Michel Foucault : l’auteur de Surveiller et punir lui propose d’intégrer son équipe dans la nouvelle université de Vincennes, qui verra affluer tout le gratin gauchiste. Weber accepte. Il enseignera la philosophie, ne manquant pas de se faire houspiller par les nombreux militants maoïstes actifs sur le campus.

Les années 1970 vivent les soubresauts de Mai 68 : le militantisme y est débridé, les bagarres entre factions et contre l’extrême droite sont permanentes. En 1973, après de durs affrontements avec les néofascistes d’Ordre nouveau, la Ligue communiste est dissoute et ses leaders entrent en clandestinité. La Ligue communiste révolutionnaire prendra la suite en 1974. C’est à cette époque que Weber rencontre Fabienne Servan-Schreiber, qu’il épousera en grande pompe en 2007.

« A la fin des années 1970, j’étais mûr pour me rallier à l’expérience du nouveau PS. Il me fallait du temps pour opérer mon travail de deuil. Je suis donc parti sans bruit »

Peu à peu, les premières fissures apparaissent dans les convictions trotskistes de Weber. Il s’éloigne de son organisation, de ses camarades, et se concentre sur ses travaux de recherche, observe ce qu’il se passe à l’étranger. Il s’intéresse notamment à l’eurocommunisme. Il lit, creuse, écrit plusieurs ouvrages (comme Marxisme et conscience de classe, Bourgois, 1974 ; Parti communiste italien : aux sources de l’Eurocommunisme, 1977, chez le même éditeur), travaille sa matière, redécouvre les écrits de Max Weber, Hans Kelsen, Alexis de Tocqueville, Benjamin Constant… « A la fin des années 1970, j’étais mûr pour me rallier à l’expérience du nouveau PS, confesse Weber dans son autobiographie. (…) Il me fallait du temps pour opérer mon travail de deuil (…) Je suis donc parti sans bruit. »

Weber mettra du temps à sauter le pas et à prendre sa carte ornée du poing et de la rose. Au début des années 1980, il entame une longue enquête sur le mouvement patronal qui deviendra un livre quelques années plus tard (Le Parti des patrons : le CNPF (1946-1986), Seuil, 1986). C’est dans ce cadre qu’il rencontre Laurent Fabius. Les deux hommes sont séduits l’un par l’autre.

Lire la tribune d’Henri Weber publiée en février 2020 : En Europe, « la multiplication des partis-entreprises ne constitue pas un progrès pour la démocratie »

Quand Laurent Fabius devient premier ministre, en 1984, Henri Weber travaille pour lui d’abord discrètement, lui envoie des notes, puis finit par intégrer son premier cercle à Matignon. En 1986, il adhère au PS, qui sera sa « maison » politique définitive. Il y animera le courant fabiusien, avec notamment Claude Bartolone. Il suit Laurent Fabius à la tête du PS quand il devient premier secrétaire en 1992. Pendant près de trente ans, Henri Weber sera un membre indéboulonnable de la direction socialiste, respecté et apprécié de tous, notamment par son érudition et sa manière d’élever les débats internes. « Attentif, profond, drôle, séduisant, ouvert, érudit, infatigable bretteur et militant, ce rebelle chaleureux et réfléchi aura fréquenté tous les honneurs sans être prisonnier d’aucun », a ainsi écrit lundi Laurent Fabius après l’annonce de la mort de son compagnon de route.

Parallèlement, Henri Weber exerça plusieurs mandats : adjoint au maire de Saint-Denis (1988-1995) puis sénateur de Seine-Maritime – bastion de la Fabiusie – entre 1995 et 2004. Il sera ensuite député européen entre 2004 et 2014, jusqu’à l’âge de 70 ans. Henri Weber concluait ses mémoires ainsi : « Avec quelques ex-barricadiers, nous nous étions promis de passer le relais aux jeunes générations, passé 70 ans. Et nous avons tenu parole. »

Henri Weber en quelques dates

24 juin 1944 Naissance à Leninabad (Union soviétique)

1960 Adhère aux Jeunesses communistes

1965 Création de la Jeunesse communiste révolutionnaire

1969 Fondation de la Ligue communiste

1969-1988 Enseigne la philosophie

1986 Adhère au Partis socialiste

1995-2004 Sénateur de Seine-Maritime

2004-2014 Député européen

26 avril 2020 Mort en Avignon


avril 20