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Algérie : La mort d’Idir fait pleurer l’Algérie

mardi 5 mai 2020, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/05/03/la-mort-d-idir-fait-pleurer-l-algerie_6038531_3212.html

Afrique
Algérie

La mort d’Idir fait pleurer l’Algérie

Ses chansons ont bercé l’enfance de nombreux Algériens et donné de la visibilité à la lutte pour la reconnaissance de la culture berbère.

Par Zahra Chenaoui

Publié le 03 mai 2020 à 21h02, mis à jour hier à 16h28

Photo : L’Algérien Idir, se produit sur la scène de l’Igloo à Bourges, le 23 avril 2000, à la veille de la clôture du 24e Printemps de Bourges. ALAIN JOCARD / AFP

« Les gens sont tristes. On a perdu un géant… » Dans le village d’Ait Lahcène, perché sur un replat à 800 mètres d’altitude, face à la chaîne montagneuse du Djurdjura, les habitants n’ont « pas de mot » pour décrire leur tristesse. C’est ici, à 140 kilomètres d’Alger et 35 kilomètres de Tizi-Ouzou, que le chanteur Idir, mort samedi 2 mai 2020 en France, est né en 1949.

« C’est une perte pour la culture kabyle, estime Hamani Hmimich, habitant et membre du groupe de musique kabyle M#. Nous avons beaucoup de grands chanteurs, mais Idir avait réussi à transmettre notre culture au monde », poursuit le musicien. La peine des habitants est encore accrue par l’incertitude, ce dimanche 3 mai encore, du lieu où le chanteur pourra être inhumé. « Nous attendons la décision de ses enfants », explique Smail Deghoul, le maire de Beni Yenni, commune dont dépend le village. « On sait qu’avec l’épidémie de Covid-19 ça ne sera pas facile, mais j’espère qu’il aura les funérailles qu’il mérite », poursuit un habitant. Dans la commune, on réfléchit déjà à l’organisation d’un hommage au cours de la semaine. « Il faudrait au moins une veillée. Avec le confinement [un couvre-feu est en vigueur de 17 heures à 7 heures], on devra le faire pendant la journée, échafaude le maire. Les chansons d’Idir, c’étaient de beaux textes, de la belle musique et de la recherche sur notre culture. Il n’est pas seulement un artiste, c’est un ambassadeur de la chanson algérienne en général et de la chanson kabyle en particulier », résume l’édile.

Hommage du président

Samedi soir, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a adressé ses condoléances à la famille du chanteur, estimant que l’Algérie perdait « une pyramide de l’art algérien ». Le ministère de la culture lui a embrayé le pas, rappelant dans un communiqué publié ce dimanche que « l’Algérie, avec la perte d’Idir, tourne une page prestigieuse de l’art engagé ».

Sur les réseaux sociaux, les hommages s’ajoutent aux messages de condoléances. Anonymes, artistes et journalistes rendent hommage à un artiste qui faisait partie de leur vie. « J’ai pleuré hier soir quand j’ai appris qu’il était mort. Sa chanson A Vava Inouva, c’est ce que me chantait ma mère quand j’étais petite. Idir, c’est un peu comme ma mère », raconte Leïla, 23 ans. « Sa musique a bercé notre enfance. C’est comme si une grand-mère de ma famille était partie », soupire Aziz Hamdi, 30 ans, membre du Groupe de travail sur la politique culturelle en Algérie. Pour lui, Idir a enrichi la musique algérienne, « mariant les cultures algériennes pour en faire une recette musicale universelle. C’est un déclic qui a ouvert les portes aux générations d’après. » Il décrit ainsi la transformation des orchestres qui accompagnent Matoub Lounès, l’autre figure de la chanson kabyle, assassiné en 1998, qui a introduit batterie et clavier dans son album de 1980. Et puis… l’intime se mariant à la vie du pays, Aziz Hamdi se souvient aussi que « quand tu commences à jouer de la guitare, tu joues du Idir ».

« Au-delà de la musique, la force d’Idir, c’est d’avoir été fier de sa culture, de l’avoir défendue et de l’avoir portée dans le monde entier », estime Amine Laroug, 29 ans, guitariste, qui a pu jouer sur scène avec le chanteur en 2018, lors de la première tournée en Algérie d’Idir après trente-neuf ans d’absence. Dans un texte publié sur les réseaux sociaux, Saïd Saadi, ancien président du parti d’opposition du RCD et personnalité importante du « printemps berbère », salue la mémoire de cet artiste « convaincu mais jamais rigide, il était la permanence de l’engagement apaisé », écrit-il.

Alors qu’environ 30 % de la population est berbérophone, dans les années 1960 et 1970, la langue berbère n’était autorisée ni à l’école ni dans les administrations. Du « printemps berbère » de 1980 au « printemps noir » de 2001, différents mouvements de protestation consécutifs ont demandé la reconnaissance de la culture et de la langue berbère. Depuis, le Tamazigh est devenu une langue officielle et Yennayer, le Nouvel An berbère, est une fête nationale. « J’espère qu’on sera à la hauteur des gens comme Idir et Matoub, lance Amine Laroug. Si aujourd’hui, c’est moins difficile, le combat n’est toujours pas gagné. »

Zahra Chenaoui (Alger, correspondance)