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Israël : Dans la « capitale » des ultras, les leçons de vie du Covid

mercredi 13 mai 2020, par siawi3

Source : https://www.liberation.fr/planete/2020/05/12/israel-dans-la-capitale-des-ultras-les-lecons-de-vie-du-covid_1788042

Israël : Dans la « capitale » des ultras, les leçons de vie du Covid

Guillaume Gendron
envoyé spécial à Bnei Brak

12 mai 2020 à 06:00

Bnei Brak, le 24 avril. Des juifs ultra-orthodoxes gardent une distance sociale pendant la prière du matin à côté de leur maison alors que les synagogues sont fermées. Photo Oded Bality. AP

Chaque mardi, instantanés d’Israël et de Palestine, à la découverte des bulles géographiques et mentales d’un territoire aussi petit que disputé. Aujourd’hui, retour à Bnei Brak, épicentre de l’épidémie en Israël, à l’heure du déconfinement.

• Israël : Dans la « capitale » des ultras, les leçons de vie du Covid
Bnei Brak infecté, Bnei Brak occupé, Bnei Brak libéré ? Depuis le début de l’épidémie, l’austère enclave religieuse en banlieue de la dionysiaque Tel-Aviv, nombril du monde juif ultraorthodoxe et principal foyer de contagion israélien, n’a cessé de faire la une.

Il y a eu d’abord l’indignation nationale devant ces vidéos virales montrant les haredim (les « craignant-Dieu » en hébreu) défiant éhontément les règles — synagogues et salles de mariage bondées, clashs avec la police. Puis l’explosion des cas, les annonces apocalyptiques (certains épidémiologistes prévoyaient que 40% de la ville, soit 75 000 personnes, étaient sûrement touchées) et l’appel à l’aide du maire lui-même contaminé. Enfin, début avril, les cordons de police, les renforts de Tsahal et le couvre-feu imposé. « Un véritable siège », s’époumonait le maire adjoint.

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Un mois plus tard, les parachutistes avec leurs cartons de vivres sont repartis dans leurs bases. Les checkpoints ont été levés. Dans les rues, de petits carrés bleus recouvrent les barbes broussailleuses. Tout le monde porte un masque, voire une visière d’où sortent les papillotes. Le chapelier à Borsalino a rouvert, mais l’on doit sonner pour y entrer au compte-gouttes. A l’heure où le reste du pays se déconfine sans complexe, des plages de Tel-Aviv aux marchés de Jérusalem, Bnei Brak fait presque du zèle. Le pire semble être passé : le taux d’infection y est aujourd’hui inférieur à 1%, selon les autorités.

Balcons
« On a eu du retard parce qu’on ne savait rien : on n’a pas la tête dans les smartphones ; les nouvelles, que ce soit les révolutions au bout du monde ou Trump, ce n’est pas nos affaires, raconte Haïm Wolf, habitant de 59 ans. Mais une fois qu’on a compris ce danger mortel, on l’a pris encore plus au sérieux que les autres. Aujourd’hui, ce sont les rabbins qui ne veulent pas rouvrir les écoles talmudiques ! » Idem pour les synagogues.

Au pied d’un immeuble, une dizaine d’hommes s’enveloppent dans leurs talits : une prière de rue. Vision désormais banale. Wolf raconte les chants aux balcons qui rebondissent sur les toits, les mariages sur les parkings et les bonbons jetés par les fenêtres. « C’est beau tout ça, mais l’âme de la ville, c’est l’étude, la vie commune, les synagogues pleines. Ce n’est pas encore pour tout de suite ». Les poignées d’ultras au carré qui bravent encore les règles et la police ? « Ils s’habillent comme nous, mais ce ne sont pas des religieux. Un homme pieux, ça écoute son rabbin. »

En Israël, certains veulent croire à la fable suivante : le confinement aurait mentalement déconfiné les haredim, ébranlant leur intenable autarcie. Ces derniers auraient retenu la leçon de ce qu’avait coûté l’aveuglement des rabbins, leur aversion pour la technologie, leur dédain pour tout ce qui est étatique et leur mépris du monde laïc, des médias aux militaires. Avec le virus, le dehors, des ambulanciers arabes aux soldats en kaki, est entré dans la citadelle, où l’on se vantait jusqu’alors de ne pas avoir besoin d’hommes en uniforme pour gérer ses histoires. Qu’en restera-t-il ?

« Parasites »
Yanki Farber, journaliste ultraorthodoxe à l’esprit critique, pense qu’une graine a été semée chez les plus jeunes, « qui ont vu de leurs balcons ces soldats dont on disait tant de mal venir en aide à leurs aînés ». Wolf, lui, retient qu’une fois de plus le reste du pays en a fait des boucs émissaires, les traitant de « parasites et tout un tas d’autres épithètes qui dans n’importe quel autre pays auraient été considérées comme antisémites ». Un récent sondage lui donne raison. Si, pour la majorité des Israéliens, l’épidémie aurait rapproché Juifs et Arabes, une plus large proportion estime qu’elle aurait dégradé les relations entre Juifs hilonim (« banals », soit la population non pratiquante) et haredim.

Le virus aura-t-il renforcé les convictions d’un camp pour mieux fissurer celles de l’autre ? Samedi, Aryeh Déri, ministre de l’Intérieur et chef du puissant parti religieux Shas, a appelé ses fidèles à l’introspection. Constatant que deux tiers des malades du Covid-19 en Israël étaient ultraorthodoxes, le rabbin s’interrogeait à voix haute : « Dieu nous protège, mais il cherche aussi à nous dire quelque chose. » Haïm Wolf ne veut pas sauter aux conclusions. « Il faut qu’on réfléchisse. Pour le moment, les rabbins n’ont pas dit des choses très claires… »

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