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Mondial : Quand l’organisation Etat islamique projetait de s’en prendre à un avion de ligne

mercredi 3 juin 2020, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/international/article/2020/06/01/quand-l-organisation-etat-islamique-projetait-de-s-en-prendre-a-un-avion-de-ligne_6041399_3210.html

Quand l’organisation Etat islamique projetait de s’en prendre à un avion de ligne

01.06.20

Par Jean-Pierre Stroobants

A l’été 2017, un djihadiste de l’EI a monté une opération, déjouée in extremis, consistant à faire exploser en vol un avion d’Etihad Airways parti d’Australie. Cette affaire, dont les détails ont fini par filtrer, est désormais considérée comme un cas d’école par de nombreux experts en terrorisme.
Ce fut l’un des projets les plus sinistrement ambitieux de l’organisation Etat islamique (EI). Une histoire sans frontières, qui mène du Liban en Australie en passant par la Syrie. Il y est question de colis postaux, de bombe en pièces détachées, de confection à distance, sous les ordres d’un mystérieux ingénieur terroriste… La cible ? Un avion de la compagnie Etihad Airways transportant environ 400 passagers.

L’affaire remonte au 15 juillet 2017, au temps où l’EI occupait une partie du territoire syrien, mais les spécialistes du terrorisme n’en finissent plus d’en décortiquer les éléments, à leurs yeux très riches d’enseignements. Andrew Zammit, doctorant en sciences politiques à l’université Monash, en Australie, estime ainsi que l’opération en question restera comme « la plus innovante de toutes celles conduites par l’EI », ainsi qu’il l’a décrite, en avril, dans une longue étude pour CTC Sentinel, une publication de l’académie militaire américaine de West Point.

Le cerveau de cet épisode hors du commun est considéré comme un poids lourd du djihadisme : Basil Hassan, un trentenaire d’origine libanaise surnommé « le Contrôleur », en référence à son rôle d’organisateur d’opérations extérieures pour l’EI. Aux Etats-Unis, le département d’Etat l’a inscrit dès 2016 sur la liste des « terroristes spécialement désignés ». D’après les déclarations de Jason Blazakis, l’un des responsables américains de l’antiterrorisme, Hassan serait même « l’un des plus dangereux ».

Le « Contrôleur » à la manœuvre

Né en 1987, au Danemark, au sein d’une famille d’immigrés libanais, le jeune ingénieur est repéré par les services de renseignement danois lorsqu’il commence à s’activer au sein de cercles liés à Al-Qaida. Il est notamment suspecté d’une tentative d’assassinat, en 2013, contre Lars Hedegaard, un journaliste et historien danois connu pour dénoncer les atteintes à la liberté d’expression commises au nom de l’islam. Ce jour-là, l’arme du tueur s’est enrayée alors qu’il visait la tête du polémiste. Il a pris la fuite et a disparu des radars.

En avril 2014, les services danois reprennent espoir en apprenant l’arrestation de Basil Hassan à Istanbul, en Turquie. Mais l’hypothèse d’une extradition s’effondre vite. « Le Contrôleur » se retrouve bientôt en Syrie, dans les territoires contrôlés par l’EI. Tout indique que les autorités d’Ankara, quand bien même elles le démentent, l’ont utilisé comme monnaie d’échange contre des otages turcs détenus par l’organisation.

Une fois à Rakka, la « capitale » de l’EI, Basil Hassan confirme ses compétences techniques : il tente d’acquérir des drones en vue d’opérations et, surtout, s’attelle à la préparation d’un attentat contre un avion de ligne, qu’il voit comme une ultime consécration pour le groupe. Pareil projet n’est pas habituel pour l’EI : une seule opération de ce type, déjouée, a été tentée, aux Maldives.

Basil Hassan entreprend d’abord de tester les systèmes de contrôle de plusieurs pays (Etats-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, Qatar) en y expédiant des colis contenant des explosifs. Il met ensuite en place la cellule chargée de cette action. C’est là qu’entre en jeu Tarek Khayat, un Libanais également présent à Rakka.

Idiot utile

Lui aussi a un solide CV de djihadiste. Né en 1970 à Tripoli (Liban), il a grandi au sein d’une famille très nombreuse (neuf garçons, trois filles). En 2010, il est apparu comme un dirigeant de la mouvance djihadiste de son pays, puis il a combattu, jusqu’en 2016, l’armée libanaise et des groupes alaouites aux côtés de membres de l’EI et du Front Al-Nosra, une organisation liée à Al-Qaida. Il a ensuite rejoint la Syrie avec ses trois fils et son neveu.

Trois des huit frères de Tarek Khayat ont, pour leur part, décidé de s’exiler en Australie. L’aîné, Khaled, est né en 1967. Il a combattu dans l’armée libanaise par « haine des chiites », déclarera-t-il plus tard. Parti du Liban à l’âge de 21 ans, il a fondé une famille à Sydney et se définit lui-même comme très « bricoleur ».

Mahmoud, le cadet du trio, est né en 1985. Son départ pour l’Australie remonte à 2000. Il s’est marié rapidement à la belle-sœur de son frère et a déniché un travail de boucher. Ses convictions salafistes sont si bien ancrées que les enquêteurs retrouveront dans l’ordinateur de son épouse des photos de lui et de ses deux enfants arborant des symboles de l’EI et portant des armes, pas toujours factices.

Le troisième frère, Amer Khayat, est le mouton noir de la famille. Lui aussi vit à Sydney, mais il joue, boit, se drogue et fait la noce. Ses frères lui reprochent surtout d’être gay, même s’il a été marié et est père de deux filles. Khaled et Mahmoud ne renoueront avec lui qu’au moment où il faudra en faire le cinquième élément, l’idiot utile de leur projet : faire exploser un appareil de la compagnie d’Abou Dhabi Etihad Airways, puis lancer des attaques chimiques en Nouvelle-Galles du Sud (Australie).

Une bombe dans un hachoir

Les frères Khayat – et c’est ce qui intéresse avant tout « le Contrôleur », aux manettes depuis Rakka – n’ont jamais été repérés par les services de sécurité australiens. Ils utilisent des messageries cryptées pour communiquer entre eux, avec leur famille au Liban ou avec la Syrie. Ils ne livrent aucun détail à quiconque sur leurs convictions. Tout au plus l’aîné, Khaled, a-t-il été questionné quand son frère Tarek a été repéré en Syrie. La police australienne est pourtant sur les dents depuis septembre 2014 et l’appel à la mobilisation mondiale lancé par l’organisation lors de la création de son proto-califat en Irak et en Syrie. Depuis 2014, le pays a connu vingt-quatre tentatives d’attentat, dont dix-sept ont pu être déjouées.

C’est en janvier 2017 que les choses se mettent en place. Depuis Rakka, Basil Hassan orchestre l’envoi vers l’Australie de pièces détachées destinées à la fabrication d’une bombe. Pour y parvenir, il emprunte des chemins détournés, d’abord vers la Turquie, via l’un de ses relais, puis par poste aérienne. Sur place, la société DHL livre le matériel en question chez un cousin des Khayat, qui ignore le contenu du colis : un poste à souder, dans lequel a été dissimulée une bobine de cuivre contenant une substance explosive. L’enquête ne permettra pas d’établir avec certitude la nature de l’explosif, mais il pourrait s’agir de pentrite, l’un des plus puissants qui soient.

De leur côté, les frères Khayat, Mahmoud et Khaled, achètent le matériel complémentaire – sur eBay notamment –, câble, batterie et minuteur, et s’initient, sous la conduite à distance de Basil Hassan, à son maniement. Il ne leur reste plus qu’à attendre l’occasion de passer à l’action. Elle leur est fournie bien involontairement par Amer, le frère détesté, quand il leur annonce son intention de retourner voir leur famille au Liban. Celui-ci ne se méfie pas quand ses frères lui proposent de le conduire à l’aéroport, où il prendra le vol Etihad Sydney-Abou Dhabi-Beyrouth, et lui demandent un service : emporter un colis. Peu importe, à leurs yeux, qu’il meure dans l’attentat, lui qui leur fait honte.

Depuis la Syrie, le quatrième frère, Tarek, leur ordonne de trouver un instrument susceptible de contenir l’explosif. Khaled, le « bricoleur », démonte un hachoir à viande et y loge les différents composants. Basil Hassan lui explique comment calculer au plus juste la mise à feu afin qu’elle se produise à la moitié du vol vers Abou Dhabi. Dans l’après-midi du 15 juillet 2017, en attendant Amer, Hassan connecte donc les composants et scelle le hachoir avec du silicone. L’engin, emballé, est ensuite placé dans un bagage à main du voyageur (une valisette), sans que celui-ci se doute de quoi que ce soit.

Excédent de bagages

Voici bientôt les trois frères à l’aéroport, devant les comptoirs d’enregistrement. Amer a pour bagages la valisette, un sac à dos et un sac de jouets Toys R’Us. Comme le tout dépasse 7 kg, limite autorisée en cabine, l’employée de la compagnie l’invite à alléger ses bagages, ou à placer la valisette en soute, contre paiement. Et elle indique une mention à côté de son nom dans le système informatique, pour s’assurer que le voyageur n’échappera pas à un deuxième contrôle. Khaled, craignant que la bombe soit découverte, retire de la valisette le paquet contenant le hachoir. Son frère, toujours ignorant du rôle qu’on voulait lui faire jouer, voyagera sans encombre.

Reste à expliquer cet échec au « Contrôleur », là-bas, à Rakka. Pour la première fois, Khaled lui ment en expliquant que c’est Amer qui a sorti le hachoir du bagage. Il propose toutefois, comme son frère Mahmoud le fera ensuite, de jouer lui-même les kamikazes en transportant la bombe sur un autre vol. Basil Hassan refuse. Il veut passer à son autre grand projet : une attaque à l’arme chimique. Fabriquée en Australie, toujours sous sa supervision.

Selon la police locale, il s’agissait de favoriser la dispersion, dans des transports ou dans l’espace public, d’un gaz inflammable, mélange très toxique de soufre et d’hydrogène capable de provoquer la mort par étouffement. Le 29 juillet, les frères effectuent un test non concluant, se trompant vraisemblablement dans l’assemblage et la combustion des produits. Ils n’auront pas l’occasion de recommencer : ils sont arrêtés une heure plus tard.

Comment ont-ils été repérés ? D’après certaines sources, un « service étranger » aurait alerté Sydney le 26 juillet, soit onze jours après l’épisode de l’aéroport. D’après le chercheur Andrew Zammit, il s’agirait du Mossad israélien. En fait, les services américain, britannique et danois ont eux aussi contribué à l’arrestation du duo, mis en examen pour complot terroriste. Des communications entre le groupe et Rakka ont été interceptées par l’un de ces services, indique un expert européen, sans livrer plus de détails.

Réseaux invisibles

En 2019, Khaled Khayat a été condamné en Australie à quarante années de détention, Mahmoud à trente-six. Les peines les plus lourdes jamais prononcées dans ce pays lors d’un procès pour terrorisme. Ils sont aujourd’hui détenus au complexe correctionnel de Sydney. Leur frère Tarek a été condamné à mort en Irak après la chute du « califat ». Basil Hassan, lui, a disparu en Syrie. Quant à Amer, le frère gay, il a été incarcéré au Liban, où il aurait avoué sa participation à l’opération. Mais la justice australienne l’a gracié après son extradition, estimant que ces aveux avaient été arrachés sous la torture.

Il est vrai que son frère Mahmoud lui avait joué un ultime tour : pour éviter d’indiquer aux enquêteurs où l’explosif avait été caché après l’échec de la tentative – dans un garage, où la police l’a ensuite découvert –, il avait menti en affirmant qu’Amer l’avait emporté dans son sac Toys’R’Us, « à l’intérieur d’une poupée Barbie ».

Pour de nombreux experts, ce projet déjoué in extremis est un cas d’école. Il révèle les stratégies mises en œuvre par l’EI, avec des communications difficiles à détecter, un guidage opéré à distance et l’utilisation de réseaux jusque-là invisibles. Selon Meghann Teubner, directrice du département de renseignement antiterroriste à la police de New York, l’affaire a obligé les spécialistes à reconsidérer les menaces d’attentats pilotés depuis l’étranger. Un expert européen évoque, lui, après avoir eu accès au dossier, « l’importance déterminante que ce projet doit conserver aux yeux de tous ceux qui veulent déjouer des attentats, même s’il a avorté ».