Subscribe to Secularism is a Womens Issue

Secularism is a Women’s Issue

Accueil > Resources > Algérie : Hommage à Idir, « Kabyle universel »

Algérie : Hommage à Idir, « Kabyle universel »

samedi 6 juin 2020, par siawi3

Source : https://www.elwatan.com/edition/contributions/la-flute-enchanteresse-ou-ce-kabyle-universel-02-06-2020

La flûte enchanteresse ou ce Kabyle universel

Aziz Moudoud

02 juin 2020 à 9 h 30 min

Ils n’étaient pas légion les Kabyles à l’université d’Alger à la fin des années soixante et jusqu’au début des années soixante-dix. Les bacheliers ne couraient pas les rues à cette époque-là.

Alger était encore blanche, propre, gaie et altière. Les étudiants se pavanaient à la rue Didouche comme à St Germain-des-Prés, ils s’installaient à la brasserie comme on le faisait au café de Flore à Paris.

Les bibliothèques étaient nombreuses, on y croisait aisément un poète, un romancier, un cinéaste ou un journaliste. Les signes ostentatoires d’appartenance religieuse ou autres n’existaient pas à l’exception de quelques « barbes » ou des tee-shirts à l’effigie de certains révolutionnaires tels que Che Guevara.

La police politique verrouillait les champs d’expression libre. Toutefois, un collectif s’est constitué par affinité, mû par la volonté de briser l’ordre établi alors que les références doctrinales n’étaient pas univoques. Le marxisme était de mise et la voix des soixante-huitards toujours vivace, le CHE une icône, Sartre un intellectuel adulé, le libéralisme relégué et le prêche de Khomeiny inaudible.

Le sacrifice d’Ali Laimeche était dans les mémoires et inspirait leur engagement en faveur de la réintégration de la dimension berbère dans le champ culturel national.

Nul besoin de rappeler que le jeune Kabyle était, en plus de sa culture livresque, dépositaire d’une culture orale et d’une « tamusni » puisée dans le vécu quotidien, transmise lors des joutes oratoires auxquelles s’adonnaient quelques poètes et des débats dans les agoras spécifiques (tame ?ra, tala pour les femmes ; tajma ?t, ssuq pour les hommes) où l’exercice de la dialectique n’était pas si loin. Ils avaient cette capacité « …d’interroger la réalité non plus à partir d’une théorie figée en concepts, d’une scolastique, mais du point de vue de la praxis-action des hommes sur le monde en fonction des réalités » (Notre Guerre, F Jeanson ).

L’objectif commun à tous les membres de ce groupe commençait à se focaliser sur l’action culturelle sans revendications « politiques » apparentes. Attitude dictée par la réalité du moment, à ne pas juger rétrospectivement hors contexte. C’était à ce moment-là qu’ils avaient courageusement saisi l’opportunité d’organiser un gala avec la célèbre cantatrice Taos Amrouche à la cité universitaire de Ben Aknoun en 1969.

La ferveur qui les animait avait impulsé l’émergence d’une « conscience de groupe » autour de deux grands astres de la littérature en l’occurrence Mouloud Mammeri, l’auteur de la colline oubliée et Kateb Yacine, le père de Nedjma qui brille pour l’éternité. Le premier dispensait un cour de berbère, le deuxième dirigeait une troupe de théâtre en langues populaires (l’arabe algérien et le berbère).

Dans le milieu de la radio, il y avait le maestro C. Kheddam, la fabuleuse Nouara, le grand poète Ben Mohamed, la somptueuse Zahra et le célèbre animateur A. Bali… Le groupe s’est donc soudé autour de ces repères et tant d’autres ….

Mieux que ces approximations, l’histoire de ce groupe de jeunes militants mérite d’être écrite un jour, car ces membres étaient à l’avant-garde de toutes les luttes durant des décennies. Grâce à eux, et pas seulement, Avril 80 était inéluctable.

C’était dans ce climat ambiant qu’était né le premier lexique de berbère moderne sous la direction de M. Mammeri, la traduction en Kabyle des pièces de théâtre de K. Yacine et l’obtention du premier prix de théâtre de la pièce Mohammed prends ta valise, jouée en kabyle à l’occasion du Festival international du théâtre universitaire de Tunis en 1973.

C’était dans ce contexte que le jeune Hamid Cheriet, étudiant doué et aidé par les circonstances, avait fait irruption dans le milieu de la chanson kabyle. Il s’était donné comme nom d’artiste Idir. Il avait la voix d’une flûte enchanteresse « ssut n tjewaqt », les doigts d’une fée, le regard bienveillant, le sourire fraternel.

Résolument hostile aux carcans et à la rumination, il avait osé briser certains codes contraignants pour se fixer une voie singulière manifestement gracieuse. Idir n’avait pas opéré « une rupture radicale » avec le patrimoine, n’étant pas obnubilé par le charme de la musique dite moderne ni catégoriquement défavorable à ce patrimoine.

Il appréciait le beau, le vrai, l’authentique et tout ce qui était bien conçu sans a priori lié au temps ou l’espace. Il pouvait écouter avec passion un « acewiq » du XIXe siècle sauvé de l’oubli par Fadhma Ait Mansour et éprouvait le même intérêt pour une chanson moderne d’Hambourg ou d’ailleurs.

Idir avait une vision judicieuse, une démarche « hybride » qui conciliait les deux genres avec l’ambition de transcender les contingences. Puiser dans le substrat du patrimoine en l’expurgeant de ses scories et l’associer à la quintessence de la modernité en éliminant ses normes superfétatoires pour réussir une bonne synthèse et aboutir à une musique « actualisée », terme qu’il préférait à celui de « moderne ».

Ainsi, émergeait un genre musical qui le distinguait. Un hymne à la vie, une mélodie merveilleuse et une chanson envoûtante jaillie du tréfonds de la Kabylie pour atteindre le globe par le biais de plus de 25 versions. C’était A vava Inouva. Un événement phare qui avait marqué l’histoire de la chanson algérienne.

Dans cette aventure, Idir était singulier mais pas unique. Le vent de la modernité musicale avait drainé des émules et attiré des adeptes. Le couronnement de ce souffle nouveau s’était réalisé dans une œuvre collective contenue dans un seul disque sous l’appellation Tacemlit, regroupant de nouvelles voix prometteuses à savoir : Idir, Ferhat, Mdjahed, Chenoud, Allam, Meziane …

En un temps record, l’enfant prodige d’Ait Lahcene accédait à la célébrité. Ses chansons fredonnées par tout le monde. L’ambition d’Idir ne se limitait pas aux frontières de la tribu. N’était-ce pas légitime d’aspirer à l’universalité à l’image de M. Mammeri en littérature et M. Arkoun en anthropologie ? Le temps lui avait donné raison.

Après son gala historique à la coupole d’Alger en 1976 et son succès retentissant, il s’installa en France en vue de préparer une thèse de doctorat et pouvoir évoluer sur le plan musical. « Mais ce pays que nous avons fui, ce pays auquel nous avons voulu échapper, il est en nous.

Comment échapper à ce qui est soi-même, à ce que l’on aime inexorablement ? » (Jacinthe noire, T. Amrouche). C’est ce que Idir semblait nous rappeler à chaque fois qu’il évoquait le pays natal avec cette nostalgie et douceur à donner la chair de poule.

Il avait sillonné la terre, organisé des concerts et réussi à faire chanter en kabyle les grandes voix du siècle. La Bohème interprétée en kabyle par Aznavour en était la preuve de la sagacité de Idir, de sa vision pertinente et de sa volonté de promouvoir sa culture longtemps minorée et réprimée par les tenants du pouvoir absolu qui prônait l’unicité dans ses formes multiples (une seule langue, un seul parti, une seule religion, une seule idéologie…) au détriment de la diversité.

Hamid Cheriet nous quitte sans bruits ni fanfare. Mais Idir demeure vivant et son œuvre monumentale reste indélébile, un message d’humanisme incitant à l’ouverture, à l’altérité, à la tolérance et au vivre ensemble. N’est-il pas un besoin vital pour l’équilibre d’une personne, d’une nation, que d’être soi-même ? N’est-ce pas qu’on peut être un Keblouti à New York ? Un Kabyle à Montréal ? Un Oranais à Madrid ? Un Mozabite à Genève ? N’est-ce pas que « l’Algérie est singulière mais plurielle » (K. Yacine).

Certes, il y a « des identités meurtrières » (A. Maalouf) quand elles sont fondées sur le sectarisme et le chauvinisme et quand elles sont factices et imposées par le dictat. Autrement, une identité n’est jamais une tare (Levis Strauss).

Or, l’identité n’est pas une entité immuable, mais une construction en mouvement qui se forge au gré des dynamiques sociétales et la marche inexorable de l’histoire.

Force est d’admettre que ce n’est pas un repli sur soi le fait, pour M Mammeri, d’être fidèle à sa colline oubliée, ni pour M Dib d’être viscéralement attaché à sa grande maison, ni pour M. Haddad d’être épris de l’antique Cirta, ni pour Y. Khadra d’être fasciné par le désert pittoresque de Kenadsa. Qui ne connaît pas Bcharré, le petit village libanais qui a vu naître le célèbre écrivain Gibran Khalil Gibran ?

L’attachement à leurs racines, sans en devenir un culte, ne constituait point un obstacle à l’ouverture sur l’autre et l’acquisition d’une notoriété planétaire. L’ancêtre n’est pas un sanctuaire. « L’autre » n’est pas un monstre.

L’identité ne se construit pas ex-nihilo et l’universalité est célébrée à partir d’un lieu tangible. Idir était de ceux là. Fidèle à ses racines, à son algérianité et fier des apports acquis au fil du temps sous d’autres cieux. Et ce n’est pas un paradoxe en le qualifiant de « Kabyle universel », un Algérien de Kabylie ouvert à toutes les expériences humaines, ayant accédé à l’immortalité par la grâce de ses œuvres.

Idir était un chasseur de lumière, un homme libre et rétif à toutes formes d’embrigadement, fustigeant les sillages dogmatiques et récusant les ghettos stérilisant. Loin des frictions, il avait servi humblement une noble et juste cause, il en était à coup sûr le chantre adulé.
Quelle belle leçon de vie ! Quel précieux testament !

Désormais, il peut partir la paix dans l’âme, sa musique est dans toutes les langues. Etoile, il était. Etoile, il restera et brillera au firmament de l’art universel.

Oui, il a tout réussi : carrière bien gérée, mission accomplie, rêves exaucés hormis, peut être, celui de rejoindre la Kabylie de son enfance après un long exil pour qu’enfin il puisse dire :

« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage, Ou comme celui là qui conquit la toison Vivre entre ses parents le reste de son âge ! » (Les regrets, J. Du Bellay).

Par Me A. Aziz Moudoud
Avocat au barreau de Tizi Ouzou