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L’Afrique du Sud a aussi ses « George Floyd »

mardi 16 juin 2020, par siawi3

Source : https://www.letemps.ch/monde/lafrique-sud-george-floyd?utm_source=Newsletters&utm_campaign=6f34729838-RSS_EMAIL_AFRIQUE&utm_medium=email&utm_term=0_56c41a402e-6f34729838-110294213

L’Afrique du Sud a aussi ses « George Floyd »

Alors que le meurtre de George Floyd a soulevé un tollé international, les brutalités policières à l’égard des Noirs sud-africains pauvres suscitent peu d’indignation au pays de Mandela

Photo : Des soldats sud-africains font respecter le confinement dans le township d’Alexandra, à Johannesburg, le 28 mars 2020, là où Collins Khosa a été battu à mort. — © keystone-sda.ch

Valérie Hirsch,
Johannesburg

Publié lundi 15 juin 2020 à 07:50 Modifié lundi 15 juin 2020 à 15:21

Sans l’émoi provoqué par le meurtre de George Floyd, on n’aurait sans doute jamais reparlé de Collins Khosa en Afrique du Sud. Cette semaine, la police a ouvert une enquête interne contre sept agents qui ont assisté, sans broncher, au tabassage mortel de cet homme noir de 40 ans du township d’Alexandra, à Johannesburg.

Le 10 avril, Khosa était en train de dîner dans sa cuisine. Il a été sommé de sortir dans la rue, où il a été battu à mort par dix soldats, mobilisés pour faire respecter le confinement : il est décédé quelques heures après l’intervention qualifiée de « torture » par un juge saisi de l’affaire. Selon les forces de l’ordre, Khosa avait bu de l’alcool dans sa cour : rien d’illégal, pourtant. Les soldats l’ont arrosé de bière avant de l’étrangler et le rouer de coups, notamment avec la crosse d’un fusil, selon huit témoins. Plusieurs voisins ont filmé la scène. Mais les images ont disparu : les soldats les ont forcés à les supprimer.

Lire aussi : « L’armée sud-africaine peine à imposer le confinement »

En avril, ce « fait divers » avait vite disparu de l’attention médiatique, sans susciter de réactions officielles. L’armée avait conclu que rien ne pouvait lier la mort de Khosa aux « claques » infligées par les soldats. D’ailleurs, la victime les aurait « provoqués », en faisant des remarques sexistes à deux femmes du contingent.

Plus d’un décès par jour

Il a fallu attendre le 5 juin pour que le président sud-africain s’émeuve du sort de Khosa « et dix autres Sud-Africains apparemment morts aux mains de nos forces de l’ordre, pendant le Covid-19 ». Cyril Ramaphosa a promis des poursuites. Même s’il s’est bien gardé de faire un lien avec le meurtre de Floyd, les deux affaires exposent la même brutalité des forces de l’ordre, à l’égard des Noirs des quartiers pauvres. Les soldats noirs ne se sont pas mieux comportés que les policiers blancs de Minneapolis, comme s’ils avaient internalisé la même culture du racisme.

Les chiffres sont éloquents : entre 2012 et 2019, le service d’enquête de la police sud-africaine a enregistré 25 ?000 plaintes de traitements violents. Selon la journaliste Daneel Knoetze, 2800 personnes sont mortes aux mains de la police pendant cette période, soit plus d’une par jour. Les plaintes n’ont abouti qu’à 780 sanctions disciplinaires et 170 condamnations criminelles. Comme aux Etats-Unis, l’impunité est la norme.

Héritage de l’apartheid

Après l’apartheid, des programmes de respect des droits de l’homme ont pourtant été introduits au sein des forces de l’ordre. « Ils nous ont fait croire qu’ils avaient changé leur culture, explique Johan Burger, chercheur à l’Institut d’études de sécurité, à Pretoria. Mais je pense qu’il y a un problème inhérent à la façon dont la police fonctionne. »

Tout le monde se rappelle le « massacre » de Marikana en 2012, quand 34 mineurs avaient été sommairement exécutés par des policiers. Il n’y a aucune poursuite, comme si leur mort n’avait pas d’importance. « Ce qu’on peut infliger aux Noirs pauvres en Afrique du Sud n’est pas différent du reste du monde, constate le politologue Angelo Fick, qui déplore que l’indignation de la classe moyenne se résume souvent à quelques tweets. Même les quelques manifestations dans le cadre de l’affaire « Floyd » ont été très éparses dans le pays.

La justice intervient

La justice a pris le relais, comme c’est souvent le cas en Afrique du Sud. Le 15 mai, à la suite d’une plainte déposée par la famille de Khosa, un juge de Johannesburg, Hans Fabricius, a sommé les forces de l’ordre de revoir leurs méthodes d’intervention. Il a aussi ordonné aux ministres de la Défense et de la Police d’ouvrir une enquête et d’interroger les témoins. « Même pendant le confinement, les gens ont le droit d’être traités avec dignité et respect, qu’ils soient riches ou pauvres », a-t-il ajouté. Depuis ce jugement, les forces de l’ordre ont adopté de nouveaux codes de conduite. « Il est grand temps que l’Afrique du Sud mette fin à sa politique de maintien de l’ordre, qui menace la vie des Noirs », note Shenilla Mohamed, directrice d’Amnesty International en Afrique du Sud.

Vendredi dernier, à la télévision, la compagne de Khosa, Nomsa Montsha, a lancé un appel au public sud-africain. Le 10 avril, elle-même a été fouettée par un soldat, avec le fameux sjambok, une longue tige en plastique utilisée depuis le régime de l’apartheid. Vêtue de noire, d’une petite voix, elle s’est demandé pourquoi la mort de son ami n’avait pas suscité les mêmes protestations que celle de Floyd : « Nous n’avons pas reçu le même soutien, a-t-elle regretté. Est-ce parce que nous sommes une famille pauvre ? Mais nous nous battrons jusqu’au bout pour obtenir justice. »