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Le trumpisme vu d’Alger : Le hirak américain : de la « democracy promotion » à la « revolution promotion »

jeudi 18 juin 2020, par siawi3

Source : https://www.elwatan.com/edition/contributions/le-hirak-americain-de-la-democracy-promotion-a-la-revolution-promotion-13-06-2020

Le hirak américain : de la « democracy promotion » à la « revolution promotion »

Arezki Ighemat

13 juin 2020 à 9 h 30 min

« Those who make peaceful revolution impossible will make violent revolution inevitable. »
(J.F. Kennedy, First anniversary of the Alliance for Progress, March 13, 1962)
« I have a dream, that one day, my four little children will one day live in a nation where they will not be judged by the color of their skin but by the content of their character » (Dr Luther King, Jr., March on Washington for Jobs and Freedom, August 28, 1963)

Depuis la mort, le 25 mai 2020, de George Floyd, un Afro-Américain, l’Amérique est en proie à des protestations qui durent depuis plus d’une semaine. Les manifestations, qui ont commencé de façon pacifique, ont très vite dégénéré en révoltes où les protestataires s’attaquent à des commissariats de police, des supermarchés, des immeubles, sièges d’entreprises, boutiques, etc.

Ces protestations font bien sûr immédiatement penser aux Printemps arabes de 2010/2011 dans les pays de la région MENA (Middle-East and North Africa), sauf qu’elles ont lieu dans le pays le plus riche et le plus « démocratique » de la planète. Comment cela a-t-il commencé exactement et pourquoi cet événement (la mort d’un Afro-Américain) –qui est récurrent aux Etats-Unis – a enflammé la plupart des villes américaines ? C’est ce que nous tenterons de décrire dans cet article. Nous parlerons successivement de l’étincelle qui a déclenché ce feu et de ce qui a aidé à propager le feu dans toute l’Amérique.

L’étincelle qui a mis le feu dans la maison Amérique

Le 25 mai 2020, dans la ville de Minneapolis, Minnesota, George Floyd, 46 ans, un Afro-Américain, se fait arrêter par un groupe de quatre officiers de police dans sa voiture. Cette arrestation fait suite à un appel fait par un employé du fast-food « Deli » où George Floyd a acheté un paquet de cigarettes avec un billet de 20 dollars apparemment contrefait. Quatre officiers de police arrêtent Floyd et l’un d’entre eux, Derek Chauvin, le coince avec son genou, appuyant sur son cou, l’empêchant de respirer. Environ 9 minutes après, George Floyd décède. Toute cette scène apparaît clairement dans une vidéo amateur montrée sur toutes les chaînes de télévision américaines. A la suite de cela, et après que les premières protestations contre ce qu’ils considéraient comme un meurtre, Derek Chauvin a été arrêté et accusé de meurtre au deuxième degré.

Les trois autres officiers ont été accusés de complicité pour avoir ignoré les appels des citoyens présents sur la scène à arrêter de presser sur le cou de George Floyd. Immédiatement après, des manifestants sont sortis dans les rues de Minneapolis pour crier leur colère contre ce meurtre qui n’est qu’un dans la longue histoire des meurtres d’Africains-Américains aux Etats-Unis. Par la suite, et depuis plus d’une semaine, les manifestations se sont poursuivies à Minneapolis et dans un grand nombre de villes américaines.

Si ces manifestations avaient commencé par être pacifiques, elles ont très vite tourné en mouvements de violence, ciblant les commissariats de police, les grands magasins, les boutiques, etc. Les vitres et les portes de ces édifices sont non seulement brisés, mais les manifestants se sont adonnés à un vandalisme, volant les marchandises qu’ils trouvent dans ces magasins.

La violence a démarré d’abord à Minneapolis et dans la ville-jumelle (twin city) Saint-Paul, et très vite s’est étendue aux principales villes du pays : New York, Washington, Los Angeles, Chicago, Philadelphie, etc. Il faut rappeler que le meurtre de George Floyd n’est pas le premier et ne sera pas probablement pas le dernier des meurtres d’Afro-Américains. Juste au cours de ces dernières années, il y a eu les meurtres de Eric Garner (2014), Michael Brown (2014), Laquan McDonald (2014), Tamir Rice (2014), Walter Scott (2015), Frederic Gray (2015), Jamar Clark (2015), Alton Sterling (2016), Philando Castille (2016), Stephon Clark (2018), Bothan Jean (2018), Breonna Taylor (2020). En effet, le racisme aux Etats-Unis ne date pas d’aujourd’hui.

Et, en dépit de toutes les protestations contre ce fléau qualifié par certains de « systemic racism » – à commencer par le mouvement du Dr Luther King Jr. dans les années 1960 – les meurtres d’Afro-Américains n’ont pas cessé d’être perpétrés, souvent avec impunité. Il y a des années où le nombre de meurtres est moindre, mais il y a des années où les victimes du racisme ont été plus nombreuses. Cette dernière tendance semble, selon certains observateurs, être le cas aujourd’hui avec le gouvernement de Donald Trump et la montée du nationalisme et du populisme qui s’en est suivie. Cette montée du nationalisme – dont le corollaire est la montée du racisme – est une des causes sous-jacentes des protestations actuelles. Mais elle n’est pas la seule, comme nous le verrons dans la deuxième partie de cet article.

La fumée avant le feu

Avant de parler du « trumpisme » et de son rôle dans l’insurrection actuelle aux Etats-Unis, nous parlerons de deux autres facteurs qui ont, dans une certaine mesure, contribué à provoquer cette insurrection. Le premier facteur est la crise sanitaire provoquée par la pandémie du coronavirus. Outre l’effet direct qu’elle a eu sur la population –1 800 000 de cas constatés, 105 000 décès – la pandémie a eu des effets indirects sur le mode de vie américain. Eux, qui avaient l’habitude de s’amuser, de sortir dans des parcs, de voyager, de consommer à outrance, les Américains se sont retrouvés du jour au lendemain confinés chez eux sans pouvoir s’adonner à tous les plaisirs qui faisaient partie de « The American Way of Life ». Cette frustration s’est extériorisée lorsque les mesures de déconfinement partiel ont été prises ces dernières semaines. C’est un peu comme un peuple qui était en prison et qui retrouve subitement sa liberté.

La deuxième raison, qui est en grande partie la conséquence de la crise sanitaire, est la dépression économique dans laquelle les Etats-Unis sont entrés depuis l’avènement de la pandémie. Cette crise économique se manifeste notamment par un taux de chômage qui est passé de 3,6% en avril 2019 à 14,7% en avril 2020, soit une multiplication par 5 en l’espace d’une année. Certains économistes prévoient même que ce taux atteindra 20% d’ici la fin 2020. Le total des chômeurs est estimé à quelque 40 millions de personnes.

Tout cela parce que les activités économiques qui font marcher la machine économique américaine sont presque toutes à l’arrêt. Même si avec le déconfinement, il y aura une reprise, la situation ne sera jamais comme avant et une partie des chômeurs ont très peu de chance de retrouver leur activité d’origine.

Une des industries les plus touchées est le trafic aérien qui est important pour le transport des marchandises et des personnes et une ressource importante pour le tourisme qui représente une part non négligeable de l’économie américaine. Le troisième facteur qui a contribué à « l’Intifadha » américaine actuelle est, selon les experts politiques et économiques, le type de gouvernance pratiquée par le président Donald Trump. Selon ces experts, l’idéologie économique et politique appliquée par Trump n’est pas favorable à l’inclusion des différentes composantes de la société américaine.

En effet, selon ces experts, la politique du président actuel est basée sur la devise « diviser pour régner ». Une grande partie de sa politique est la distinction entre les immigrants et les citoyens américains. Le fameux mur qu’il est en train de construire à la frontière avec le Mexique entre dans cet objectif : limiter l’immigration et déporter les immigrants en situation irrégulière.

On se rappelle aussi du « ban » (interdiction) qu’il voulait mettre en application pour limiter l’immigration des citoyens venant de pays musulmans. Sur le plan de la politique extérieure, sa devise est « America First », ce qui signifie, entre autres, la fin de l’aide que les Etats-Unis avaient l’habitude de fournir aux pays en développement les plus démunis. Toujours sur le plan extérieur, il a mis fin au Traité signé par les 5+ pays occidentaux avec l’Iran sur le nucléaire.

Il a également soustrait l’adhésion des Etats-Unis de l’Accord de Paris sur l’Environnement et a arrêté le financement de la quote-part américaine à l’OTAN. Au plan intérieur, il a supprimé un grand nombre de « welfare programs » (Food Stamps, Medicare, Medicaid, etc.) qui étaient une soupape de sécurité importante pour les 40 millions de « pauvres ». Un de ces programmes – appelé ObamaCare – dont le but était de permettre aux Américains d’avoir une assurance maladie – a été carrément supprimé par simple décret exécutif. Du jour au lendemain, des millions de citoyens se sont retrouvés sans assurance médicale.

Son autre projet est de privatiser la Sécurité sociale. Sur le plan politique, la guerre qu’il a engagée contre le parti d’opposition – le parti démocrate – et contre la presse (qu’il a qualifiée de « enemy of the people »), deux institutions dont les droits sont expressément reconnus dans la Constitution, ne fait qu’aggraver le climat de suspicion et de division créé depuis qu’il est au pouvoir.

Conclusion

Sur la base de l’analyse précédente, il est clair que « l’Intifadha », le « Printemps américain » ou le « Hirak » – peu importe le nom qu’on lui donne – qui a lieu aujourd’hui aux Etats-Unis, est dû au jeu combiné des trois facteurs analysés : la crise sanitaire, la crise économiques et la crise de gouvernance créée par Trump. Par ailleurs, ces trois causes ne semblent pas se réduire avec le temps. Au contraire, elles s’auto-alimentent l’une l’autre pour créer une situation de cercle vicieux d’où il est difficile d’en sortir. Il y a même des observateurs qui pensent que ce qui rend très difficile la sortie de ce cercle vicieux est la crise de gouvernance et de leadership créée par Donald Trump et que c’est cette dernière qui empêche qu’une solution soit trouvée aux deux autres crises (la crise sanitaire et la crise économique) et, en dernier ressort, à « l’Intifadha » actuelle.

Ils vont même jusqu’à suggérer que c’est la crise de leadership et l’idéologie divisionniste créées par Trump qui ont été l’étincelle qui a été à l’origine de la situation de violence actuelle et non le meurtre de George Floyd. A titre d’exemple, concernant le récent meurtre de George Floyd, Trump a été jusqu’à dire : « When the looting starts, the shooting starts » (Quand le vandalisme commence, la répression et les tueries commencent). Il va sans dire que ce type de déclaration ne fait qu’ajouter de l’huile sur le feu actuel. Trump dit aussi aux gouverneurs des Etats : « You have to dominate the protesters » (Vous devez dominer les protestataires).

Ces déclarations ne peuvent pas nous rappeler les mots de J. F. Kennedy cités au début de cet article : « Those who make peaceful revolution impossible will make violent revolution inevitable » (Ceux qui rendent la révolution pacifique impossible font que la révolution violente est inévitable). En effet, et c’est ce qui semble se produire aux Etats-Unis aujourd’hui : à force de réprimer les protestations pacifiques – encore une fois reconnues par la Constitution – le trumpisme est en train d’encourager la violence et la division dans le pays qui avait l’habitude de faire de la « democracy promotion » et où le mot « révolution » est banni du lexique politique américain.