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Algérie : Pour une cartographie des langues algériennes

jeudi 18 juin 2020, par siawi3

Source : https://www.liberte-algerie.com/chronique/pour-une-cartographie-des-langues-algeriennes-487

Pour une cartographie des langues algériennes

par Amin ZAOUI

le 18-06-2020 09:00

Chaque langue détient un bout de pouvoir. Chaque bout de pouvoir a sa langue. Chaque pouvoir linguistique domine un secteur, et lui échappe, totalement ou partiellement.
En Algérie, le problème des langues est politiquement sensible. Sensible, parce que depuis la nuit des temps, nous n’avons pas pu ni su comment le questionner, avec courage intellectuel et audace politique. Le débat a toujours été étouffé ou noyauté, tantôt par le politique, tantôt par le religieux, et ainsi, la problématique est restée champ miné. Longtemps, nous avons menti à des générations anciennes, et malheureusement, nous continuons à mentir et encore à mentir aux futures générations. Des mensonges politiques et d’autres religieux.

Le chemin du mensonge est court, dit un adage de chez nous ! D’abord, il nous faut une cartographie des langues en Algérie, sans calcul politicien ou religieux ! Nous ne possédons pas une vraie cartographie linguistique. En Algérie vivent en amitié conflictuelle, en fraternité antagonique quatre langues : l’arabe officiel, tamazight, le darija et le français. Quatre langues avec lesquelles les Algériens rêvent, travaillent, aiment, chamaillent, voyagent, insultent, chantent, écrivent, boudent, prient, lisent, regardent… Une nation qui a quatre langues est une nation riche et forte. Les quatre langues sont intelligentes, l’une comme l’autre. Une intelligence sociale, artistique, religieuse et politique. Chacune de ces quatre épouses de la nation est obligée de céder un pan de couverture au profit d’une autre, pour en faire profiter une autre.

Une complicité complice et vigilante. En Algérie, grand pays, grandes géographie, grande Histoire, la pluralité linguistique est une fierté et un trésor. Et avec élégance et concurrence positive, chaque langue domine un espace socioculturel spécifique. Ainsi, l’arabe classique, officiel et administratif domine le champ pédagogique. L’école algérienne est un espace réservé à l’arabe classique, l’arabe standard, depuis l’indépendance. Une décision politique, depuis l’ère de l’arabisation. L’espace religieux algérien, lui aussi, avec un poids fort et prioritaire, est le domaine de la langue arabe classique.

En Algérie, on a offert sur un plateau d’or tout ce qui est religieux à cette langue arabe classique. À ne pas oublier que la société algérienne est une société religieuse par excellence. Donc, l’arabe classique, en général, puise son existence et sa force dans le scolaire et le religieux. Certes, il existe une littérature moderne en langue arabe classique, mais elle est souvent traversée par le vent du religieux. Excepté quelques écrivains qui, eux-mêmes, se sentent comme une minorité marginalisée ou bannie.
Le darija avec toutes ses variantes est une langue, selon les linguistes. En Algérie, le darija est la langue nationale la plus vivante. Elle est la langue du bonheur, du deuil, de plaisir, du théâtre, de la chanson, et de la publicité. Le darija est le génie du peuple ! Il vit dans une mutation sémantique socioculturelle perpétuelle.

La langue amazighe avec ses variantes est la langue de l’existence, de la mémoire. Elle est, dans ses riches variantes, la langue maternelle de la nation. Le lait maternel national. Elle est aussi la langue de l’art. De la belle poésie. De la politique. Elle est la langue du quotidien. Elle est aussi le symbole de la résistance politique contre la hogra. Elle est l’avenir. Elle s’installe, difficilement mais sûrement, dans l’officialisation et dans le scolaire ! La langue française est la langue du colonisateur, mais elle est aussi celle de la révolution et des révolutionnaires, contre ce colonisateur lui-même. Onze millions d’Algériens, selon des statistiques fiables, parlent cette langue. Certes, les Algériens ont algérianisé cette langue.

Ils l’ont colonisée. Ils l’ont “amazighée”. Ils l’ont arabisée. Mais ils l’ont gardée. Elle est l’espace de la bonne et de la belle littérature algérienne en français contre le colonialisme français. Elle est le havre pour Mohammed Dib, Mouloud Mammeri, Mouloud Feraoun, Kateb Yacine, Malek Haddad, Malek Ouari, Assia Djebar, Rachid Boudjedra, Tahar Djaout, Boualem Sansal, Kamel Daoud, Yasmina Khadra, Abdelkader Djemaï, Kaddour M’hamsadji, Mohamed Benchikou, Nacera Belloula, Maïssa Bey, Lynda Chouiten, Chawki Ammari, Mustapha Benfodil… Bien qu’elle soit aisément placée dans le champ culturel et économique, la langue française est souvent critiquée parce qu’elle fait référence à un passé colonial douloureux. Mais cela dit, l’Algérien est aussi fasciné par l’espagnol, par l’italien, par l’anglais, par l’allemand, des langues belles et grandes, à la taille et à la mémoire de Shakespeare, de Cervantès, de Dante, de Nietzsche…