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Le nouveau chef du groupe Etat islamique (EI) n’est pas arabe, mais turc

dimanche 28 juin 2020, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/blog/filiu/2020/06/28/le-nouveau-chef-du-groupe-etat-islamique-ei-nest-pas-arabe-mais-turc/

Publié le 28 juin 2020

par Jean-Pierre Filiu

Le nouveau chef du groupe Etat islamique (EI) n’est pas arabe, mais turc

Le successeur de Baghdadi à la tête de Daech est en fait d’origine turkmène, alors même qu’il prétend être un descendant arabe du prophète Mohammed.

Une des très rares photos du nouveau chef de Daech

La mort d’Abou Bakr al-Baghdadi, dans un raid américain au nord-ouest de la Syrie, en octobre 2019, a porté un coup très sévère à l’organisation dont il s’était proclamé le « calife ». Daech, le bien mal nommé « Etat islamique », a annoncé que son successeur était Abou Ibrahim al-Hashimi al-Quraishi, soit Abou Ibrahim « l’Hachémite le Qoraychite ». La propagande jihadiste s’efforçait ainsi d’accréditer la fiction d’un chef, non seulement arabe, mais aussi descendant du prophète Mohammed par sa tribu qoraychite et son clan hachémite. Cette fiction est essentielle pour entretenir la flamme d’un rétablissement à terme du soi-disant « califat » auquel, selon l’orthodoxie islamique, seul un Arabe peut pleinement prétendre, a fortiori s’il se réclame de la lignée prophétique. Mais les mensonges de Daech ne sauraient masquer une réalité bien différente, et au fond assez embarrassante pour des jihadistes endurcis.

UN TURKMENE A LA PLACE D’UN ARABE

Le nouveau chef de Daech s’appelle en fait Amir Mohammed Saïd al-Salbi al-Mawla, surnommé Abou Omar al-Turkmani, soit Abou Omar « le Turkmène ». Il est en effet né dans la ville irakienne de Tal Afar, à 70 kilomètres à l’ouest de Mossoul. Cette enclave turkmène est divisée entre quartiers chiites et sunnites, ceux-ci ayant fourni à Saddam Hussein de nombreux cadres de son armée et de sa police politique. Lorsque le despote irakien a abandonné toute prétention laïque pour mobiliser à son profit les réseaux salafistes, les militants sunnites de Tal Afar ont été à la pointe d’un tel mouvement. Après l’invasion américaine de 2003, ils ont largement rejoint l’insurrection jihadiste, avec le soutien des services du régime Assad. C’est ainsi que Salbi al-Mawla a été incarcéré dans la prison américaine de Bucca, en 2004, où il a rencontré Baghdadi. Les Etats-Unis se sont bien gardés de révéler dans quelles conditions Mawla a été libéré, Baghdadi l’ayant été pour… bonne conduite.

Baghdadi prend en 2010 le contrôle de la branche irakienne d’Al-Qaida, devenue « l’Etat islamique en Irak », puis, en 2013, « l’Etat islamique en Irak et en Syrie », désormais connu sous son acronyme arabe de Daech. Salbi al-Mawla accompagne l’ascension de son ancien camarade de détention. Lorsque Baghdadi proclame en 2014 son « califat » à Mossoul, Tal Afar, vidée de sa population chiite, accueille en retour une vague de « volontaires » étrangers. C’est dans cette ville que de nombreux ateliers d’explosifs sont implantés et que de sanglants attentats sont planifiés. Outre ses responsabilités dans un tel terrorisme de masse, « Abou Omar le Turkmène » joue un rôle majeur dans la campagne jihadiste de liquidation de la minorité yézidie, par les massacres, l’expulsion et l’esclavage sexuel. Les coups portés à Daech favorisent sa promotion jusqu’au premier cercle de l’organisation, y compris après la libération de Tal Afar, en août 2017, quelques semaines après Mossoul.

Carte des combattants de Daech (ISIS) en Irak, établie par le Center for Global Policy en mai 2020.(ISIS aurait 3.500 àn 4.000 combattants en Irak et 8.000 personnel ’dormant’.)

LA PATIENTE REMONTEE DE DAECH

L’accession d’un chef turkmène à la tête de Daech rompt avec plus de trois décennies de direction arabe des groupes jihadistes à vocation internationale, depuis Ben Laden jusqu’à Baghdadi, en passant par Zarqaoui, le fondateur de la branche irakienne d’Al-Qaida, et Zawahiri, l’actuel chef d’Al-Qaida. L’organisation a dès lors nié une telle rupture en inventant la fable d’une ascendance prophétique de son nouveau leader. Le quotidien britannique « Guardian » affirme par ailleurs que le frère aîné du nouveau chef de Daech est installé en Turquie, où il représenterait le Front turkmène d’Irak, une coalition de formations turkmènes fondée en 1995 et très soutenue par Ankara. La politique turque d’appui aux minorités turkmènes est désormais moins active en Irak qu’en Syrie, où ce sont deux milices turkmènes, la Division Sultan Mourad et la Brigade Suleiman Shah, qui ont fourni une partie des milliers de mercenaires syriens engagés par la Turquie en Libye.

Lui-même vétéran d’une guérilla jihadiste, et ce avant même l’établissement du pseudo-califat, Abou Omar al-Turkmani organise aujourd’hui avec méthode la patiente remontée en puissance de l’insurrection de Daech en Irak et en Syrie. Le Center for Global Policy (CGP), basé à Washington, a publié le mois dernier un rapport d’une rare précision sur les nouvelles structures de Daech. La carte ci-dessus localise une partie des quelque 4000 guérilleros jihadistes actifs en Irak, le nombre des militants armés, mais pour l’heure inactifs, étant estimés au double. Les combattants de Daech seraient aussi nombreux en Syrie, où ils ont déjà infligé des pertes sérieuses au régime Assad, dans le désert de Palmyre. Ils font aussi preuve d’une pugnacité troublante dans la vallée syrienne de l’Euphrate, moins d’un an après y avoir perdu leur dernier bastion territorial. Turkmani semble déterminé à reconstituer ses réseaux clandestins, dans le cadre d’une stratégie de longue haleine visant, le moment venu, à dépasser le stade d’une guérilla de basse intensité. Son atout majeur est que le conflit entre les Etats-Unis et l’Iran, aggravé de la confrontation entre Turcs et Kurdes, interdit toute reconstitution d’une coalition anti-jihadiste digne de ce nom.

Les Etats-Unis ont mis la tête de Said al-Mawla, alias Abou Omar al-Turkmani, à prix pour 5 millions de dollars. C’était déjà la récompense offerte par Washington pour Ben Laden ==avant== les attentats du 11 septembre 2001.