Subscribe to Secularism is a Womens Issue

Secularism is a Women’s Issue

Accueil > Resources > Si l’Algérie nous était contée

Si l’Algérie nous était contée

Exposition

mardi 14 juillet 2020, par siawi3

Source : https://www.letemps.ch/culture/lalgerie-etait-contee?utm_source=Newsletters&utm_campaign=7bccedb0e4-RSS_EMAIL_AFRIQUE&utm_medium=email&utm_term=0_56c41a402e-7bccedb0e4-110294213

Si l’Algérie nous était contée

Le Photoforum Pasquart de Bienne se penche, à travers trois projections monumentales, sur la photographie algérienne contemporaine

Mohamed Fouad Semmache, « Out of the shadows », 2017-2019.

Stéphane Gobbo

Publié vendredi 10 juillet 2020 à 10:55
Modifié mardi 14 juillet 2020 à 07:57

Dresser une sorte d’état des lieux de la photographie algérienne contemporaine : la nouvelle exposition du Photoforum Pasquart de Bienne, Narratives from Algeria, ne manque pas d’ambition. Le sujet, peu défriché, est pour le moins vaste, l’Algérie étant quand même le plus grand pays du continent africain. Impossible, dès lors, de ne pas commencer par contextualiser ce focus, de rappeler notamment les liens étroits qu’entretient le médium avec le colonialisme.

Anzeige

Directrice du Photoforum, Danaé Panchaud a ainsi choisi de consacrer une première salle à un nécessaire éclairage historique. Mais plutôt que d’opter pour une traditionnelle chronologie, elle a choisi une scénographie plus éclatée, articulée autour de quelques notions, personnages ou moments clés. Avec forcément, comme double point d’ancrage, la guerre d’Algérie de 1954-1962 et la guerre civile de la dernière décennie du XXe siècle. La première, qui a mené le pays à l’indépendance, a principalement été documentée par des photographes français, qu’ils soient professionnels ou amateurs, reporters de guerre ou simples soldats. S’il existe bien des images produites du côté algérien, celles-ci n’ont que peu été diffusées, sans parler d’une inexistante politique de conservation. Ce déséquilibre entre les deux points de vue a forcément eu un impact sur la manière dont la guerre sera plus tard perçue et commémorée, explique Danaé Panchaud.

Lydia Saidi, « La prochaine fois le feu », 2019-2020.

Orientalisme et érotisation

De même, dès le développement industriel de la photographie, au milieu du XIXe siècle, ce sont les colons et voyageurs étrangers qui photographieront l’Algérie, avec une approche souvent ethnographique, une propension à l’orientalisme et à l’érotisation de la femme arabe. « Même une belle image d’oasis dans le désert favorise au final le colonialisme », note la directrice du Photoforum. Au passage, on apprend que la Biennoise Henriette Grindat (1923-1986), une photographe à l’approche plus artistique que documentaire, publia en 1956 à la fameuse Guilde du livre de Lausanne un recueil d’images prises peu avant le début de la guerre d’Algérie. Dédié aux victimes du colonialisme, il fit polémique, poussant son distributeur à remplacer sur une partie des copies cette dédicace politiquement engagée.

Après ce survol historique, pénétrer dans la grande salle de Narratives from Algeria a quelque chose de vertigineux. Fort de cette conviction que la vision qu’on a du pays est biaisée, on se retrouve face à trois projections monumentales. Regroupés autour de trois thématiques, la trentaine de photographes sélectionnés, suite à un appel à projets, incarnent la richesse de cette photographie algérienne contemporaine que l’on connaît si mal. Et qui, malgré une pluralité des approches, semble néanmoins avoir comme dénominateur commun une démarche souvent politisée, ou du moins basée sur le difficile rapport à l’histoire, ainsi qu’à des parcours de vie douloureux.

Yanis Kafiz, « Bande a ? part », 2019.

La section « Identités » présente des travaux souvent marqués par le spectre de la guerre, ainsi que ses stigmates. Pour Loin des murs de Takamra (2010), Fatima Chafaa est retournée dans le village d’origine de ses parents, détruit au milieu des années 1950 avec deux autres, par l’armée française, à cause de son soutien à la résistance. Dans les ruines d’un foyer à trois trous, symboles des trois filles du fondateur des villages, elle place des photos de famille, de tous ces gens nés à Takamra et ayant fui qui à Alger, qui en France. Déracinement aussi dans Rue Belouizdad, Alger (2014-2019), qui voit Lynn SK photographier les habitants d’un quartier dans lequel elle est venue habiter après dix-sept années passées en France – ses parents s’y étaient réfugiés au début de la guerre civile.

Révolution des sourires

A la fin de l’hiver 2019, suite à la décision du président Bouteflika de briguer un nouveau mandat, l’Algérie a connu une vague sans précédent de grands rassemblements populaires. Baptisées Hirak, ces manifestations sont au cœur de plusieurs projets du chapitre « Politiques ». Pour Alge ?rie : objectif politique, re ?volution pacifique (2019), Samir Belkaid a décidé de photographier, chaque vendredi, cette foule hétéroclite animée d’un même idéal démocratique. « Cette « re ?volution des sourires » est unique, écrit-il dans le texte de présentation de son projet. Elle a provoque ? des changements impensables auparavant et pourrait avoir d’importantes conse ?quences dans la lutte pour la de ?mocratie au Maghreb et au Moyen-Orient. » A travers Bled Runner, projet en cours, Camille Millerand s’intéresse, lui, aux routes de la migration qui, de l’Afrique subsaharienne au sud de l’Europe, passent par Alger.

Hakim Rezaoui & Souad Mani, « Immanences », 2019-2020.

A l’enseigne de « Quotidiens », enfin, on quitte ces réalités souvent tragiques, mais aussi parfois porteuses d’espoir, pour plonger plus en profondeur dans la société algérienne, des combats de béliers photographiés par Youcef Krache (20 Cents) à la vie sans grandes espérances des jeunes de Relizane, petite ville de l’ouest de l’Algérie arpentée par Issam Larkat (Relizane, Youth out of Focus).

Si de ce stimulant patchwork ne découle pas la sensation d’avoir réussi à appréhender la photographie algérienne dans toute sa diversité, Narratives from Algeria a néanmoins le mérite de parfaitement déflorer le sujet. Et surtout, de donner envie de s’immerger plus en profondeur dans le travail de ces photographes pour la plupart inconnus.

Fethi Sahraoui, « Escaping the Heatwave », 2016.

« Narratives from Algeria », Photoforum Pasquart, Bienne, jusqu’au 6 septembre.

Emilien Itim, au nom du père

Enfant, Emilien Itim aimait puiser dans la collection de diapositives de ses parents. C’est ainsi que, peu à peu, il a pris conscience du déracinement vécu pas son père, un Algérien arrivé en Suisse à l’âge de 8 ans, au début des années 1960 et pour raisons médicales, grâce à un programme de Terre des Hommes.

Diplômé en photographie du Centre d’enseignement professionnel de Vevey, Emilien Itim présente à Bienne un projet commencé l’an dernier et qu’il a intitulé Yatim suite à une étonnante découverte autour de son patronyme : Itim signifie « orphelin », qui se prononce « yatim » en arabe littéraire. Même si son père n’est pas à proprement parler un orphelin, cette coïncidence n’en est pas moins troublante.

Archives familiales

Il y a deux ans, le jeune photographe s’est senti prêt à enfin affronter l’histoire familiale. « Pour mon père, issu d’une famille de 11 enfants, ce déracinement a été douloureux. Il n’en parlait pas, pour se protéger je pense. Quant à moi, je ne lui ai jamais posé de questions, raconte-t-il. Il s’est reconstruit en Suisse et n’avait plus de raison de creuser son passé, d’évoquer ce qui pourrait le blesser. A cause de la guerre civile, cela fait trente ans qu’il n’est pas retourné en Algérie. »

La démarche d’Emilien Itim passe par la réappropriation des archives familiales, de ces photos montrant son père prenant la pose, dans des mises en scène destinées à montrer à ses parents biologiques qu’il menait en Suisse une vie heureuse. Dans un second temps, il a réalisé une série d’images de paysages, montrant notamment la Méditerranée, cette barrière naturelle séparant l’Europe de l’Afrique. On ne peut s’empêcher de voir là une dimension tragique : si son père est venu en Suisse pour y être soigné, en quelque sorte sauvé, combien de migrants en quête d’un avenir meilleur n’ont jamais réussi à traverser la mer ? Soutenu par Pro Helvetia, Yatim est un projet encore en cours d’élaboration combinant joliment mémoire individuelle et histoire collective.