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France : Que veut dire être harki aujourd’hui ?

lundi 27 juillet 2020, par siawi3

Source : http://www.slate.fr/story/192936/histoire-harkis-generations-identite-revendication-transmission-retour-algerie?utm_source=ownpage&utm_medium=newsletter&utm_campaign=daily_20200725&_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ%3D%3D

Que veut dire être harki aujourd’hui ?

Léa Djenadi

24 juillet 2020 à 7h42

Pour les descendant·es des supplétifs algériens de l’armée française, l’identité harkie s’articule entre mémoire collective, histoire familiale et quête personnelle.

Photo : Des harkis et leurs familles, rapatriées d’Algérie, sur un quai du port de Marseille, le 23 juin 1962. | AFP

« Tout le monde a besoin de savoir d’où il vient. Moi, avec ma tête d’arabe, je sais que je suis algérienne. Mais quand j’en parlais, mes grands-parents me répondaient : “Sarah*, nous, on est des harkis.” Alors pendant longtemps, j’ai cru que c’était comme une ethnie d’Algérie. Et je disais que j’étais harkie. »

À 40 ans passés maintenant, Sarah sait qu’harki n’est pas une ethnie mais un statut administratif et militaire, celui des anciens supplétifs algériens de l’armée française durant le conflit qui a déchiré les deux pays. C’est d’ailleurs la définition que l’on trouve dans le Larousse : « N.m. Militaire servant dans une [formation militaire appelée] harka pendant la guerre d’Algérie [...]. »

Un statut n’a pas vocation à désigner quelqu’un d’autre que son porteur. Et près de soixante ans après la fin du conflit franco-algérien, les harkis s’éteignent lentement.

Pourtant, le qualificatif perdure pour désigner les générations suivantes, comme si une catégorie administrative pouvait se transmettre telle une réalité biologique. Une étrangeté confirmée par le Larousse, qui propose une deuxième définition : « Membre de la famille d’un harki ou descendant de harki. » Comme le résume Sarah en écho, « harki, c’est une deuxième peau, entre la France et l’Algérie ».

Ce ressenti n’est pas isolé chez les descendant·es de harkis. Elle-même petite-fille de harki, l’écrivaine Alice Zeniter en a fait l’objet de son roman L’Art de perdre, retraçant sur trois générations le parcours identitaire d’une famille marquée par l’essence de ce mot. Un décompte générationnel rendu possible par un point de départ collectif : 1962.

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Revendication et transmission

La construction d’une identité harkie ne peut pas s’envisager en dehors des enjeux politiques qui ont entouré cette communauté, dépassant le cadre individuel et familial du trauma migratoire pour l’inscrire dans une perspective collective.

L’exil des harkis ne fut pas choisi. D’un côté de la Méditerranée, ils ont fait l’objet d’un bannissement officiel, encore d’actualité aujourd’hui. Interdiction de remettre les pieds sur le sol qui les a vu naître et grandir. Mais le drame harki s’est surtout joué du côté de la France, qui s’est rendue coupable d’un abandon institutionnalisé de cette population qu’elle ne souhaitait aucunement intégrer à son sol, en n’organisant aucun transfert massif, laissant les harkis désarmés, sur place dans un pays où de sanglantes représailles les attendaient.

Quant à ceux qui ont réussi à rejoindre la France, leur arrivée reste associée à de bien tristes noms : Bias dans le Lot-et Garonne, Larzac-la-Cavalerie dans l’Aveyron ou encore le plus connu Risevaltes dans les Pyrénées. Les harkis ont été parqués de longues années avec leur famille dans des camps de transit aux conditions désastreuses (couvre-feu, baraquements insalubres, privation de la liberté de circuler, de l’accès aux soins, aux droits, à l’éducation…).

De ce vécu migratoire spécifique faisant d’eux des citoyens de seconde zone, les harkis et leurs enfants ont fait un sujet de revendication organisée et politisée (on estime à 700 le nombre d’associations liées à la cause harkie sur le territoire français, pour environ 400.000 descendant·es de harkis), afin d’accéder à une reconnaissance de la dette que la France a envers eux.

Photo : Des harkis manifestent devant le camp de Saint-Maurice-l’Ardoise (Gard), le 2 juin 1975. | AFP

Pour l’anthropologue Giulia Fabbiano, qui a longuement travaillé sur cette population et sa descendance, par ces mouvements de revendication, les harkis ont eux-mêmes transformé cette catégorie administrative en marqueur identitaire. Puisqu’il fallait réparer, il fallait transmettre, et la transmission est devenue identité. Comme un label ethnique, on devient harki·e de parents en enfants.

Ainsi que le formule Sonia, issue de la troisième génération, « tout comme je sais que je suis française et kabyle, je sais que je viens d’une famille de harki. C’est un fait ».

Les petits-enfants de harkis ont grandi baignés du combat autour de ce mot et se le sont également approprié, à l’image de Maeva, dont les oncles ont participé à des marches pour la cause harkie dans les années 1980, ou d’Adel*, dont le père était président de l’une des nombreuses associations de la communauté.

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Harki, aux yeux de qui ?

« Savoir les camps, c’est une chose. Mais l’incompréhension que tu as gamin quand ton père te raconte qu’il a grandi dans un camp, c’est différent. Ça marque quelque chose en toi », souligne Julien.

Comme l’explorent certains travaux universitaires, les descendant·es de harkis portent un héritage familial qui s’inscrit sur le registre de l’émotionnel, consolidant ainsi ce label ethnique.

Sonia, Maeva ou Julien restent marqués par la visite des camps où ont grandi des membres de leurs familles respectives, voire y ont perdu quelqu’un par manque de soins. « Quand on visite les lieux de son histoire familiale, on n’est pas censé visiter un camp. Et ce camp, ils y étaient parce qu’ils étaient harkis. Alors ce mot fait partie de nous », poursuit Julien. En ce sens, les harkis le sont au regard de leur famille et de leur communauté.

Photo : Des épouses de harkis près de l’ancien camp de Bias (Lot-et-Garonne), lors d’une cérémonie à la mémoire des supplétifs français d’origine algérienne, le 10 juin 2006. | Jean-Pierre Muller / AFP

Car si la famille harkie s’inscrit sur le registre filial par des mariages intracommunautaires, créant « des générations de cousins harkis » comme le dit Sarah, elle s’inscrit également sur le versant symbolique. Déplacés au gré des emplois ouvriers non qualifiés que proposait la Frances des années 1960, les harkis ont souvent fait souche dans des zones communes.

Grandissant ensemble en bas des tours, coupée de ses racines par le bannissement, marquée par la violence de cette histoire collective, la communauté est ainsi devenue une famille.

Adel, aujourd’hui trentenaire, se souvient bien de ces défilés amicaux à l’heure du café chez ses parents et chez ses grands-parents, « majoritairement issus de harkis, et du coup, cette grande famille dans laquelle tu grandis est harkie, et tes potes d’enfance sont des enfants de harkis aussi. Ça crée quelque chose ».

Mais être harki·e, c’est également l’être au regard de l’Algérie. De son point de vue de l’histoire, le harki est le traître, le collaborateur. Harki, c’est une insulte, une humiliation, un objet de rejet même pour les Algérien·nes implanté·es en France.

Grâce au travail de leurs aîné·es, la plupart des membres de la jeune génération savent replacer le vécu familial dans la grille de lecture de l’époque et souffrent moins de cette injure et des bagarres qui étaient associées.

« Pour un paysan berbère comme mon grand-père, l’État algérien, ça ne voulait rien dire. Comme beaucoup de Berbères, il n’était pas musulman. Il raisonnait en termes de terres, de tribu, de famille. C’était une logique de survie, pas un choix », éclaire Julien, étudiant en histoire.

Une conception confirmée par une étude publiée en 2007 par le Conseil économique et social, qui expose les raisons multiples à l’origine d’un engagement dans la harka –engagement ayant pu être forcé par les militaires français.

« Quand tu fais ton arbre généalogique, les branches kabyles commencent et s’arrêtent en 1962. »
Sonia

Il en reste néanmoins des effets transgénérationnels. Comme le dit Sarah, tout le monde a besoin de savoir d’où il vient. Or le récit familial de cette communauté se limite souvent à la France.

Pour Giulia Fabbiano, cette impossibilité d’investir l’Algérie comme un lieu repère, un pays de réserve où projeter ses liens et ses appartenances, a associé l’origine algérienne à quelque chose d’impossible pour la communauté harkie. « Quand tu fais ton arbre généalogique, les branches kabyles commencent et s’arrêtent en 1962, relève Sonia. Sauf qu’on n’est pas nés d’un mouvement spontané, dans un camp. On a bien été quelque part avant. »

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Ce bout d’Algérie qui manque

Algérien·nes sans Méditerranée, Berbères sans montagnes, être harki·e est devenu quelque chose de figé, hors sol. Comme l’a si bien nommé Alice Zeniter, il y a eu un art de la perte dans cette communauté.

« Vous savez comment je reconnais un descendant de harki ?, demande Adel. Il ne parle pas la langue du pays. Il n’y a jamais été. Sa culture de l’Algérie se résume à Idir ! Si vous voulez savoir, je crois qu’on est harki d’abord à nos propres yeux. »

« J’ai quelque chose en plus, les harkis. Et quelque chose en moins, l’Algérie », se désole Maeva. En psychologie interculturelle, on dit que pour être pleinement métis·se ou biculturel·le, il faut pouvoir justifier d’un passage entre les deux cultures, entre les deux mondes.

Ce passage vide, les descendant·es de harkis y sont pourtant ramené·es, de gré ou de force. En premier lieu par leur physique. Évidemment, les remarques racistes ont pu fuser. Mais en plus de blesser, elles sont venues remuer quelque chose d’étrange. « Je ne pouvais pas me défendre, raconte Sarah, parce qu’on me ramenait à quelque chose que je suis sans être. »

Suite logique à la sidération du trauma et du bannissement, « aucune anecdote transmise sur la vie au pays », déplore Adel. Selon le sociologue Régis Pierret, il y a alors une forme d’illégitimité à se sentir algérien·ne ou berbère, puisqu’il n’y a aucun socle culturel et linguistique auquel ramener cette identité.

« J’ai quelque chose en plus, les harkis. Et quelque chose en moins, l’Algérie. »
Maeva

Dans cette perte culturelle, la religion n’a souvent également plus sa place, ce qui crée un distinguo avec les autres Algérien·nes, « parce qu’on peut être algérien sans être musulman et vice-versa. Mais là, ce n’est pas un choix, c’est quelque chose qui a juste disparu. Tu ne peux même pas en débattre », regrette Sonia.

Pourtant, ces jeunes restent attiré·es par l’Algérie, d’abord de par leur histoire familiale. Des questions leur traversent l’esprit : comment est le village de ma mère ? La famille là-bas sait-elle qu’on existe ? Est-ce que pour eux je ressemble à un·e Français·e ou à un·e Berbère ?

Ensuite dans leur rencontre avec d’autres Algériens. « Ils m’attirent forcément. Déjà, ils me ressemblent physiquement !, rit Areski*. Mais je ne savais pas comment être algérien, parce que l’histoire de l’Algérie ne se résume pas à 1962, elle. »

De fait, la jeune génération se retrouve confrontée à son absence de connaissance du pays, qui peut venir empêcher le lien. « Les Algériens, ils ont vécu le FIS, ils ont le hirak. Ils font des allers-retours entre les deux pays, ils ont de la famille là-bas. Les jeunes de notre âge, leur problème, ce n’est pas les harkis. Et nous, on ne sait pas comment se positionner sur ces questions-là. »

Alors, tout doucement, dans ces rencontres entre gens de leur âge, dans une recherche personnelle, la question harkie s’efface et d’autres portes d’entrée sur l’Algérie s’ouvrent.

Julien enchaîne les reportages télé sur le sujet. Il s’amuse aussi d’une certaine fascination qu’il développe pour les bijoux berbères. Maeva apprend la langue. Sonia s’intéresse au folklore kabyle, Adel à l’actualité.

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L’apprentissage par le retour

« Je vais vous dire le problème du devenir harki, avance Adel. Ce n’est pas le point de départ, c’est qu’il n’y a pas de point d’arrivée ! » Cette nouvelle génération ne porte plus les revendications de ses aîné·es. Le temps apaise les tensions et si l’histoire reste collective, la pratique mémorielle devient davantage individuelle.

Anne Ancelin Schützenberger, grand nom de la psychologie transgénérationnelle, l’a montré : après un drame collectif, chaque génération porte sa mission. Le chemin de la réparation a été amorcé par les plus âgé·es ; les jeunes se demandent, tel Areski, « et l’Algérie dans tout ça, j’en fais quoi ? ».

Si la réponse est propre à chacun·e, elle semble souvent s’ancrer autour d’une même piste : y retourner, au moins une fois. « Pas y aller. Retourner, insiste Julien. Y aller, c’est pour les touristes. Je sais que je serai un touriste là-bas. Mais quelque part, je serai aussi chez moi. »

La tonalité émotionnelle de l’expression est confirmée par Giulia Fabbiano. Parler de « retour », c’est une pratique mémorielle, un ancrage dans les racines. Comme si quelque part, leurs sens connaissaient les lieux.

Maeva souhaite filmer les retrouvailles avec celles et ceux qu’elle appelle « les siens » ; Sonia pressent « une étrange nostalgie pour un endroit jamais vu ». Surtout, leur voyage sera personnel, sans connotation historique, sans enjeux politiques, « et certainement pas à bord de cars d’associations de harkis », s’amuse Areski.

« Le problème du devenir harki, ce n’est pas le point de départ, c’est qu’il n’y a pas de point d’arrivée ! »
Adel

Sarah est retournée en Algérie en 2019. Un retour préparé dans l’intimité, « parce que c’est fort, un bannissement. C’est presque mythologique, comme mot. Tu te dis : “Qu’est-ce qui m’attend là-bas ?” »

À l’aéroport, elle est restée tétanisée quand le policier lui a demandé si elle était algérienne en examinant son visa. « Mon cœur s’est arrêté de battre. Je me suis dit : “Ils vont m’arrêter, ils vont m’interroger, me renvoyer en France et je n’aurai plus jamais le droit de venir”, ça tournait dans tous les sens dans ma tête. » Puis l’officier lui a simplement conseillé de prendre la double nationalité pour faire l’économie du visa. Sarah a fondu en larmes, le laissant perplexe. « Toute cette histoire, toute cette souffrance, pour qu’on te dise : “Prenez donc la double nationalité, vous économiserez quatre-vingts euros !” »

Maintenant, Sarah s’amuse de l’absurdité de cette scène. Mais si elle doit y retourner, elle préfère payer ses visas : « J’ai déjà assez à faire avec ma deuxième peau. Mais je la sens qui fond, depuis ce voyage. »

Areski est lui aussi retourné de l’autre côté de la Méditerranée –un voyage joyeux, avec un ami également descendant de harki. En revenant en France, il a demandé sa double nationalité pour multiplier les allers-retours entre les deux pays.

« Avant, je disais : “Je suis harki.” Puis “français et algérien”, comme deux identités qui s’entrechoquaient. Maintenant, je peux dire : “Je suis franco-algérien”, développe-t-il. À mes filles, je dirai : “Vous êtes franco-algériennes. Et si un jour vous voulez savoir comment on est arrivés en France, votre pays, et pourquoi on n’est plus en Algérie, votre pays, je vous expliquerai que votre arrière-grand-père était harki. C’est son histoire. Ce n’est pas la nôtre.” Il faut savoir renouer sans renier. »

* Les prénoms ont été changés.