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En Iran, les femmes brisent le tabou du viol sur les réseaux sociaux

mercredi 26 août 2020, par siawi3

Source :https://www.lemonde.fr/international/article/2020/08/25/en-iran-les-femmes-brisent-le-tabou-du-viol-sur-les-reseaux-sociaux_6049893_3210.html


En Iran, les femmes brisent le tabou du viol sur les réseaux sociaux

25.08.20

Mi-août, quatre jeunes Iraniennes ont décidé de raconter le viol vécu par l’une d’entre elles sur Instagram. Depuis, de nombreuses autres femmes témoignent, parfois même sous leur propre nom.

Par Ghazal Golshiri

La Toile iranienne est en train de connaître son propre mouvement #metoo (« moi aussi »), et celui-ci a d’ores et déjà eu un effet : mardi 25 août, l’auteur présumé d’un viol, désigné par ses initiales (K.A.), a été arrêté par la police. Le mouvement a commencé à la mi-août, lors d’une réunion amicale entre quatre jeunes Iraniennes. Après des longues années de silence, l’une d’elles décide enfin de raconter un épisode traumatisant survenu en 2017 à Téhéran, lorsqu’elle s’est rendue dans l’appartement de cet homme, K.A., ami de ses amis.

Après avoir bu un peu de vin, elle s’est réveillée le lendemain, toute nue dans le lit de l’homme, sans avoir aucun souvenir de ce qui s’était passé. L’homme confirme avoir eu des rapports sexuels avec elle, bien qu’au début de la soirée la jeune fille lui avait clairement précisé qu’elle n’en avait aucunement envie. Ancien étudiant en archéologie à l’université de Téhéran, l’homme se moque de la « faible » capacité de la jeune femme à gérer l’alcool et fait des blagues sur le fait qu’il l’aurait peut-être même droguée.

Les amies de la jeune femme n’ont aucun doute : l’homme a mis de la drogue dans la boisson. « Nous nous sommes tout de suite senties solidaires et avons décidé de faire quelque chose, explique Noushin (un pseudonyme), amie de l’agressée. J’ai donc rédigé un texte, racontant ce qui s’était passé, sans nommer notre amie et en mentionnant juste les initiales de l’agresseur. Toutes les quatre, nous avons posté le texte sur nos comptes Instagram. »

Au départ, elles voulaient que leurs amis comprennent que cet homme, ancien propriétaire d’une librairie à Téhéran et habitué des soirées de la jeunesse intellectuelle et artistique de la capitale, est un « sale misogyne » et « aucunement digne de respect », explique Noushin. Leur acte a fait boule de neige. « Nos posts ont été repris partout, relate la jeune fille. Très rapidement, nous avons reçu de nombreux témoignages semblables. On a fini par comprendre que le violeur de notre amie avait fait exactement la même chose à beaucoup d’autres filles, et ça depuis 2010 au moins. » D’emblée, le récit de la jeune femme est repris ailleurs sur Internet, et notamment sur Twitter, cette fois-ci avec le nom complet de l’agresseur. Depuis, une vingtaine de témoignages ont été postés contre lui.

Un parcours laborieux

L’affaire a pris une telle ampleur que dès le 22 août, la police a annoncé avoir ouvert une enquête et demande désormais à toutes les plaignantes de la contacter, en assurant que leurs identités ne seraient pas dévoilées.
Depuis 2018, quelques mois après le début du mouvement #metoo aux Etats-Unis avec l’affaire du producteur Harvey Weinstein, accusé de multiples agressions sexuelles, des Iraniens, surtout des hommes, ont fait part de leurs expériences d’agressions sexuelles. Or, jusqu’à présent, les Iraniennes ne témoignaient que sous pseudonyme. Quant à la question de porter plainte, elle ne se posait même pas.

Ce tabou est brisé : elles sont aujourd’hui nombreuses à témoigner, parfois sous leur propre nom, des agressions sexuelles dont elles ont fait l’objet et à citer le nom de leur agresseur. Un peintre célèbre, un jeune acteur de théâtre, des instituteurs de Téhéran et de la ville de Rasht, dans le nord du pays, ont notamment été ciblés. Dans certains cas, les victimes étaient mineures au moment des faits.

En République islamique d’Iran, prouver un viol est très laborieux. Et fréquenter les hommes qui ne font pas partie de la famille reste inacceptable pour beaucoup d’Iraniens traditionnels. Les mentalités, majoritairement patriarcales, rendent, pour les femmes, chaque étape du dépôt de plainte très compliquée et parfois humiliante. « Dans le cas du viol, vous devriez dire à la police que vous étiez vierges avant l’incident, a conseillé sur Twitter une internaute sous pseudonyme aux victimes de K.A. Il ne faut pas avouer que vous saviez que la boisson proposée était du vin. » L’alcool est interdit en Iran et avoir des rapports sexuels avant le mariage est passible de 99 coups de fouet.

« Libérée d’un poids »

Malgré ces embûches, Bina (un pseudonyme), violée en 2014 par K.A., s’apprête à porter plainte. La jeune fille, alors étudiante de 23 ans à Téhéran, s’était rendue dans l’appartement de l’homme pour lui emprunter des livres dans le cadre de ses recherches. Elle a refusé de boire le vin et lorsqu’elle a essayé de quitter le lieu, l’homme l’a attaquée et l’a forcée à avoir des rapports sexuels. « Porter plainte contre lui à l’époque ne m’a même pas traversé l’esprit », dit-elle. Elle vit désormais en Europe et, en ce moment, passe ses vacances d’été en Iran.

Lorsque Bina a vu, sur Instagram, la photo de l’agresseur et les récits d’autres Iraniennes, tout lui est revenu. « A l’époque, j’en avais parlé à deux amies proches qui ne m’ont pas prise au sérieux. Alors toutes ces années, j’ai essayé de tout oublier, explique la jeune Iranienne. Me souvenir de ce qui s’est passé, c’est déterrer un objet perdu, couvert de poussière. » Dans les récits qu’elle lit, Bina découvre des détails qu’elle-même a vécus : la main de l’agresseur se serrant contre son poignet, son corps crispé par la peur et le choc, son envie de tout oublier. « Les témoignages des autres m’ont donné l’audace de raconter ma propre histoire sur ma page Instagram. Depuis, j’ai été libérée d’un poids », dit-elle.

Bina se dit agréablement surprise du soutien que son témoignage a suscité, preuve pour elle et pour Noushin que la société iranienne est aujourd’hui plus réceptive et plus consciente des droits des femmes. La seule chose qui les inquiète est le fait que l’agresseur puisse être poursuivi par le procureur général pour « corruption sur terre », une accusation passible de la peine de mort et une condamnation contre laquelle se bat, depuis des années, la société civile iranienne. « Cela me perturbe qu’il puisse être exécuté, avance Bina. Je suis contre la peine capitale, même pour viol. »