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France: Cinq ans après la tuerie, le triomphe des anti-Charlie

Monday 31 August 2020, by siawi3

Source: https://www.revuedesdeuxmondes.fr/triomphe-des-anti-charlie-hebdo/

Cinq ans après la tuerie, le triomphe des anti-Charlie

Valérie Toranian

Août 31, 2020

Le procès des assassins de la tuerie de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher de Vincennes s’ouvre mercredi devant la cour d’Assises spéciale de Paris. On y jugera les seconds couteaux, les pourvoyeurs de logistique, les complices, les fournisseurs de moyens. Qui plaideront tous évidemment ne pas avoir été au courant des intentions des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly, abattus par les forces de l’ordre. Dix-sept victimes exécutées au nom de la haine de la liberté ou de la haine des juifs*. Quatorze présumés complices sur les bancs des accusés. 200 parties civiles, victimes et proches des victimes. Deux mois d’audiences.

Richard Malka, l’avocat de Charlie Hebdo, se bat pour que ce procès ne soit pas seulement celui de la chronologie des faits et l’évaluation des responsabilités des différents complices. Il rêve d’une tribune exemplaire. Où soit dénoncé ce que fut véritablement cette tuerie : la tentative de mettre définitivement au pas une société de libertés, dont la première de toute, la liberté d’expression, permet en France de critiquer librement, religions et idéologies, autorise le rire, la caricature et l’humour. « Le mobile du crime, c’est la volonté d’interdire la critique de Dieu, donc la liberté d’expression, donc la liberté tout court », explique-t-il dans un entretien au Point.

« Ce procès sera plein d’ombres et de tabous. Osera-t-on dire que depuis 2006 et la publication par Charlie des caricatures de Mahomet, nombreux sont ceux dans la classe politique, les médias, parmi les universitaires, qui ont été le bras armé « intellectuel » des tueurs de Charlie ? »

Ce procès sera plein d’ombres et de tabous. Osera-t-on dire que depuis 2006 et la publication par Charlie des caricatures de Mahomet, nombreux sont ceux dans la classe politique, les médias, parmi les universitaires, qui ont été le bras armé « intellectuel » des tueurs de Charlie ? En toute inconscience. En toute bonne conscience. En pointant du doigt la rédaction de Charlie Hebdo, au lieu de rester droit dans leurs bottes républicaines en vertu du principe de la liberté d’expression. En accusant l’hebdomadaire de « provocations susceptibles d’attiser les passions » (Chirac, président de la République), de « blesser inutilement les convictions religieuses » (Villepin, Premier ministre), « d’amalgame inadmissible car l’islam est une religion de paix » (Élisabeth Guigou).

Lorsqu’un incendie détruit les locaux de Charlie Hebdo, en 2011, dix-neuf intellectuels, dont Rokhaya Diallo, publient une pétition contre le soutien à Charlie Hebdo, « hebdomadaire islamophobe » : « Il n’y a pas lieu de s’apitoyer sur les journalistes de Charlie, les dégâts matériels seront pris en charge par les assurances », écrivent-ils. L’indécence n’a pas de limite.

Du temps où ils se moquaient du pape, de la famille de Monaco ou du Front national, Cabu, Wolinski, Charb, Tignous, Riss et les autres étaient adulés par la gauche. L’insolence, la liberté d’expression, le ricanement jubilatoire contre les cons et les bigots, l’église et les fachos, voilà bien l’essence libertaire chérie par le camp du progrès. Mais sur l’islam et l’offensive de ses nouveaux bigots, défense de rire. Les musulmans ne sont-ils pas des victimes avant tout ? Peu importe que les islamistes défendent des idées rétrogrades, bafouent les droits des femmes et des homosexuels, pourchassent les apostats. Ne fait-on pas le jeu de l’extrême droite ?

La tuerie contre la rédaction de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, a suscité une telle émotion qu’on a cru, un bref moment, que l’union sacrée autour de la liberté était reconstituée. Le 11 janvier, 3,7 millions de Français ont défilé en solidarité avec Charlie. On embrassait la police. La haine ne passerait pas. On faisait semblant de ne pas voir que l’unité était toute relative. Dans les écoles, des élèves refusaient la minute de silence. D’autres estimaient que la tuerie était « méritée ».

« À gauche, la messe est dite. Les vrais républicains laïcs et défenseurs de la liberté d’expression sont de moins en moins audibles. Lorsqu’ils existent, on les taxe d’identitaires, de fachos, de réacs. »

Quant à la gauche radicale, elle entama sa descente aux enfers. Six jours après la tuerie, Virginie Despentes, icône féministe anticapitaliste, explique dans les colonnes des Inrockuptibles son amour pour les frères Kouachi, damnés de la terre, forcément sublimes : « J’ai aimé aussi ceux-là qui ont fait lever leurs victimes en leur demandant de décliner leur identité avant de viser au visage. » Edwy Plenel, trotskiste reconverti en défenseur de « la cause des musulmans », tient un meeting en banlieue parisienne avec Tariq Ramadan et parle de « l’enfance malheureuse » des frères Kouachi. Le directeur de Mediapart, avec un grand courage, rassure son auditoire : « Je ne publierai pas de caricatures qui offensent n’importe quelle religion. » Mieux, en 2017, il accuse Charlie de « participer à une campagne générale de guerre aux musulmans ». Riss, le patron de Charlie, lui répond implacable : « Cette phrase qui désigne Charlie Hebdo comme un agresseur supposé des musulmans adoube ceux qui demain voudront finir le boulot des frères Kouachi. »

À gauche, la messe est dite. Les vrais républicains laïcs et défenseurs de la liberté d’expression sont de moins en moins audibles. Lorsqu’ils existent, on les taxe d’identitaires, de fachos, de réacs. À commencer par Manuel Valls. La doxa est devenue le « pas d’amalgame ». Cinq ans après la tuerie, le constat est amer. La France n’est plus vraiment Charlie ou alors du bout des lèvres. Celle qui l’est n’ose plus le dire. Surtout ne pas stigmatiser. Notre société s’est mollement fondue dans les accommodements. Elle a posé son mouchoir sur les sujets qui fâchent. L’urgence est de donner à chaque groupe, chaque communauté, le respect qui lui est dû et de ne surtout pas froisser les sensibilités. Nul n’a le droit de s’exprimer sur une identité (groupe/sexe/genre/ethnie/religion) s’il ne la partage pas. Et encore… S’exprimer contre les islamistes lorsqu’on est musulman, c’est prendre le risque d’être ostracisé par votre supposée « communauté ». Zineb El Rhazoui, Fatiha Boudjahlat, Mohamed Louizi, Amine El Khatmi, Mohamed Sifaoui, en savent quelque chose.

« Genoux à terre devant les tenants de l’islam politique qui ont réussi à faire passer la critique de la religion pour un crime raciste. Dans l’indifférence générale, on assiste au retour du crime de blasphème. On ne pouvait pas mieux tuer une seconde fois les dessinateurs de Charlie. »

Désormais, ce qui fonde la nation est flou. Ce qui nous distingue les uns des autres devient plus fondateur que ce qui nous rassemble. Le vivre à côté a remplacé le vivre ensemble. Cinq ans après la tuerie, les frères Kouachi ont gagné : plus aucun journal ne caricaturera jamais Mahomet. Jean-Luc Mélenchon, Danièle Obono, tous les députés de la France insoumise, Olivier Besancenot, Benoît Hamon, Yannick Jadot, Esther Benbassa signent en novembre 2019 l’appel à une marche « contre l’islamophobie ».

Genoux à terre devant les tenants de l’islam politique qui ont réussi à faire passer la critique de la religion pour un crime raciste. Dans l’indifférence générale, on assiste au retour du crime de blasphème. On ne pouvait pas mieux tuer une seconde fois les dessinateurs de Charlie. La gauche radicale indigéniste, racisée et néo-féministe qui s’indignait de « l’islamophobie » de Charlie, se frotte les mains. Elle a le vent en poupe. Ses icônes sont vénérées par les médias et les réseaux sociaux. Virginie Despentes est une star. Rokhaya Diallo une icône. Danièle Obono une martyre depuis que le journal Valeurs Actuelles a eu l’idée, qu’on peut contester, de la représenter en esclave dans une fiction de série B plus ratée que raciste.

Danièle Obono, rappelons-le, avait dansé sur la tombe de Charlie : « Je n’ai pas pleuré Charlie. J’ai pleuré toutes les fois où des camarades ont défendu, mordicus, les caricatures racistes de Charlie Hebdo ou les propos de Caroline Fourest au nom de la “liberté d’expression” (des Blanc-he-s/dominant-e-s) ou de la laïcité “à la Française”. Mais se sont opportunément tu-e-s quand l’État s’est attaqué à Dieudonné, voire ont appelé et soutenu sa censure ». La fiction publiée par Valeurs Actuelles se voulait humoristique. C’est raté. De toute façon, le rire est devenu illicite. Douteux. Blessant donc interdit. Nous sommes tous victimes. Tous susceptibles. Tous humiliés et à cran. La seule option raisonnable est de laisser faire, laisser dire, ne plus débattre, se résigner et conclure fataliste que « le monde a changé ».

Le procès qui s’ouvre mercredi sera aussi celui de notre lâcheté.

* Les victimes

Rédaction Charlie Hebdo
- Frédéric Boisseau, 42 ans, employé dans l’immeuble
- Charb, 47 ans, dessinateur et directeur de la publication
- Franck Brinsolaro, 48 ans, policier, garde du corps de Charb
- Cabu, 76 ans, dessinateur
- Tignous, 57 ans, dessinateur
- Honoré, 73 ans, dessinateur
- Wolinski, 80 ans, dessinateur
- Bernard Maris, 68 ans, économiste et chroniqueur
- Mustapha Ourrad, 60 ans, correcteur
- Elsa Cayat, 54 ans, psychanalyste et chroniqueuse
- Michel Renaud, 69 ans, journaliste et grand voyageur
- Ahmed Merabet, 40 ans, policier

Fusillade à Montrouge
- Clarissa Jean-Philippe, policière municipale

Hyper Cacher porte de Vincennes
- Philippe Braham
- Yohan Cohen
- Yoav Hattab
- François-Michel Saada