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France : La laïcisation des hôpitaux et l’hygiène hospitalière :le combat des républicains laïques du XIXe siècle

samedi 5 septembre 2020, par siawi3

Source : http://www.creal76.fr/medias/files/combat-laique-n-77-juin-2020.pdf#page=10
Combat Laïque 76 N°77-Juin 2020 -page 10-12

La laïcisation des hôpitaux et l’hygiène hospitalière :le combat des républicains laïques du XIXesiècle

L’exemple de l’action de Désiré Bourneville (1840-1906), médecin aliéniste normand, humaniste et homme politique.

« C’est au nom de la liberté de conscience que nous, républicains, nous n’avons cessé de réclamer la laïcité de l’enseignement. C’est au nom de cette même liberté que nous voulons la laïcité de l’Assistance Publique »
Désiré-Magloire Bourneville, délibérations du Conseil municipal de Paris, 17 mars 1881

Si la laïcisation de l’école avec les « lois Ferry » est connue par la majorité de la population française, celle de l’hôpital opérée à la même époque l’est beaucoup moins, pour ne pas dire ignorée. En cette période de crise sanitaire où la question d’une vêture appropriée pour les soignant.e.s hospitalier.ère.s fait couler beaucoup d’encre, un retour sur les origines de l’hygiène hospitalière liée à la fondation des premières écoles d’infirmières laïques, elle-même liée à la laïcisation des hôpitaux publics semble opportune.

Le médecin Désiré-Magloire Bourneville fut l’un de ses ardents promoteurs, mais aussi un artisan de sa mise en œuvre au sein même des hôpitaux de l’Assistance publique de Paris. Né en 1840 à Garencières (Eure), il fit des études de médecine à Paris. En 1866, il se porta volontaire pour aller soigner les victimes d’une épidémie de choléra qui ravagea Amiens dont il fut élu « citoyen d’honneur ». Il devint de 1871 à 1879 l’assistant de Charcot à la Salpêtrière avant d’être nommé en 1879 médecin neurologue à l’hospice de Bicêtre. Homme aux passions multiples il fonda en 1873 le journal Progrès médical afin de diffuser les thèses en faveur d’une médecine d’avant-garde ouverte au développement scientifique. Il rédigea également de nombreux articles dans les premières revues scientifiques de médecine.
Une maladie porte son nom : la sclérose tubéreuse de Bourneville qu’il décrivit en 1880.

Il milita également pour l’incinération après la mort et présida en 1897 la Société française pour la propagation de la crémation.

Tout en exerçant son activité médicale, après avoir été « communard » et avoir intégré le milieu médical républicain dès l’âge de vingt ans, il s’engagea en politique dans le groupe radical. Il fut élu conseiller municipal de Paris en 1876, conseiller général de la Seine en 1879, puis député en 1883. Ses convictions politiques lui valurent de nombreuses critiques de la part des conservateurs, même si en ce début de IIIe République, de nombreux médecins avaient rejoint les républicains, concevant leur fonction médicale comme intrinsèque-ment liée à l’action politique et sociale. Le « citoyen Bourneville » comme il s’autodésignait mourut en 1906.

Son action pour la laïcisation des hôpitaux, la fondation des premières écoles d’infirmières laïques de Paris et l’hygiène hospitalière.C’est au contact du médecin Henri Thulié alors grand maître du Grand Orient que Désiré Bourneville forgea ses convictions humanistes, puis devint franc-maçon, libre-penseur, anticlérical et anticolonialiste.

De par ses responsabilités politiques il entreprit une vaste campagne de réformes hospitalières qu’il fit largement connaître par l’intermédiaire des revues médicales qu’il dirigeait.

À cette époque, les hôpitaux -comme les écoles -étaient des bastions de l’Église catholique et les soins hospitaliers étaient le monopole de femmes dites « religieuses hospitalières » appartenant à des congrégations qui assuraient toutes les fonctions de soins. Les autres fonctions, jugées dégradantes par les religieuses, étaient assurées par des employées civiles. De nombreux reproches étaient adressés aux religieuses sur leurs comportements autoritaires outrepassant leurs rôles (privilégiant l’âme au corps des malades), sur leurs pratiques empiriques et traditionnelles ou sur leurs vêtements antihygiéniques (costumes et coiffures).

Mais les religieuses étaient surtout les représentantes de l’Église catholique que les républicains voulaient éloigner des hôpitaux. Les républicains reprochaient à l’Église catholique son conservatisme et son obscurantisme opposés au développement des sciences et du rationalisme. La déclaration de Bourneville en 1881 au conseil municipal de Paris : « L’État qui est laïc a le devoir de se priver du concours d’auxiliaires qui, par leurs vœux, se placent en opposition directe avec les lois de la nature et les intérêts de la société » (sic) lui valut les foudres de ses adversaires conservateurs du parti clérical qui vantaient le dévouement, l’esprit d’obéissance et de soumission des religieuses, lesquels manqueraient aux laïques.

Plus tard, dans son Manuel pratique de la garde-malade et de l’infirmière(1888), il développe sa pensée : « La société civile, si elle ne veut être sans cesse en lutte contre les envahissements perpétuels de la société religieuse, doit enlever aux congrégations tous leurs moyens d’action, toutes leurs ressources officielles. Tout congréganiste, quelle que soit sa robe ou sa coiffe, est d’ores et déjà un ennemi irréconciliable de la société civile. En l’éliminant, en lui enlevant traitement et moyen de propagande, on rend service à la société civile sans lui créer un ennemi de plus.
Et à chaque fois qu’on remplace une sœur par une laïque, un frère par un laïque, on rend service à la société civile sans lui causer de tort. Loin de là : c’est qu’en effet on attache à la société civile non seulement la personne qui remplace la religieuse, mais sa famille tout entière, solidaire dans ses intérêts. La religieuse, elle, a renié sa famille. »

Ainsi Bourneville obtint avec l’appui de républicains (mais pas tous) l’éviction des congrégations religieuses des hôpitaux de l’Assistance publique de Paris. Il fallut alors penser au remplacement des religieuses et au recrutement de laïcs, femmes et hommes, qu’il convenait de former. Bourneville et ses collègues médecins conçurent la formation théorique et pratique de ces nouveaux personnels.

Outre la question politique, deux autres raisons étaient en jeu, l’une scientifique et l’autre administrative et sociale. Les progrès de la médecine et de la chirurgie exigeaient des auxiliaires de soins non seulement dévouées, mais instruites et professionnelles.
« Il est évident que l’instruction s’acquiert à l’école et que l’infirmière laïque, ayant suivi les cours d’anatomie, de pansements, de physiologie, etc. professés par d’excellents maîtres, sera plus apte à remplir les devoirs et les pratiques de sa profession que la religieuse plus ou moins illettrée qui n’a rien appris de tout cela » poursuit-il.
L’autre raison est administrative et sociale. En laïcisant et professionnalisant les auxiliaires de soins, on leur procurait un statut et une possibilité de s’émanciper socialement. « Grâce à cette réforme, les infirmières sont en présence d’une carrière à parcourir, d’un avenir à poursuivre et ne sont pas condamnées à végéter pour toujours dans les rangs inférieurs. »

Les questions d’hygiène et d’asepsie intéressèrent également Bourneville qui participa à de nombreux congrès sur ce sujet. « Gouverner c’est hygiéniser » proclamait-on au congrès médical international de Florence de 1869. Le but était de faire pénétrer les pratiques hygiéniques dans les populations.
Dans le Manuel pratique, la propreté à l’hôpital est présentée comme « une des vertus essentielles de l’infirmière (...) il faut qu’elle soit propre sur elle chez elle autour d’elle. » Et les manières de faire pour y parvenir y sont décrites dans les moindres détails. Cette extrême propreté « fait partie du traitement antiseptique », ainsi que les tenues vestimentaires « pour les femmes, le fichu, le bonnet, la blouse, les manches, et le tablier blancs, aussi blancs que possible, et la robe bleue ou noire) (...). Il faut être comme le soldat, en tenue sous les armes » y lit-on.Bourneville, devenu « directeur des écoles municipales d’infirmiers et d’infirmières » de Paris enseigna les pratiques de soins. Dans ses cours il intégrait une liste de conseils utiles pour argumenter face aux critiques des médecins cléricaux. Parmi les arguments, on trouve : « Un bon infirmier soigne le corps et réconforte le moral. Il n’a pas à s’occuper d’autre chose. L’âme ne le regarde pas. Mais il doit professer le respect le plus absolu de la liberté de conscience. Il faut laisser les gens mourir en paix, comme il leur convient, avec ou sans l’intervention d’un ministre du culte. Telle est la règle impérieuse dictée par le bon sens, par la justice, par l’humanité. Cette règle, l’infirmière laïque l’observe facilement. L’infirmière congréganiste est-elle disposée à l’observer ? Non, certainement non. J’irai plus loin, Elle ne le peut pas. [...] Le souci de l’âme devient même chez elle la principale préoccupation. »

Entre 1878 et 1888, 17 hôpitaux de l’Assistance publique de Paris ont leurs écoles d’infirmières et d’infirmiers laïques. Leur laïcisation fut totalement achevée en 1908.
En province, la laïcisation des hôpitaux s’effectua à des rythmes très variés selon les régions.Ses actions dans le domaine médico-social et dans celui de la photographie scientifique.
C’est sans doute dans ce domaine que l’action de Bourneville est la plus souvent citée de nos jours. En tant que médecin aliéniste à l’hôpital de Bicêtre, Bourneville avait en charge outre le secteur des adultes épileptiques, celui des enfants et adolescents qu’on appelait à l’époque « les idiots ». Il se distingua de ses collègues médecins aliénistes en développant des idées neuves sur la déficience intellectuelle. Pour beaucoup d’entre eux, « Les idiots sont ce qu’ils doivent être tout le cours de leur vie....Ils sont incurables ». À l’inverse, Bourneville défendit, avec l’aide d’instituteurs en poste à l’hôpital Bicêtre, l’idée de « perfectibilité » des enfants déficients intellectuels et pour eux il mit en place des classes spécifiques utilisant un matériel pédagogique adapté qui fut même plus tard repris par Montessori.

Malheureusement cette expérimentation ne lui survivra pas longtemps après sa mort en 1906. On peut donc dire que Bourneville fut le père de l’inclusion scolaire actuelle.
Les progrès de la connaissance scientifique ont toujours été liés aux progrès techniques. En cette fin de XIXe siècle, la photographie révolutionnait une nouvelle manière de fixer les événements dans le temps. Bourneville comprit que la pratique médicale pouvait tirer parti de cette nouvelle technique qui permettait d’objectiver les observations, sans recours au dessin plus subjectif. Il créa donc un laboratoire photo dans son service hospitalier. Pour vulgariser l’utilisation de cette nouvelle technique au service de la recherche, il fonda la Revue photographique des hôpitaux de Paris dont il devint le directeur.
On trouvera ci-dessous des références bibliographiques se rapportant à ces sujets.

En conclusion
L’action de Bourneville s’est déployée dans de multiples directions. Il a mené de front des activités médicales, scientifiques, politiques, journalistiques, sociales, éducatives, mais chacune était liée à une autre et toutes étaient au service des progrès pour mieux éduquer et soigner les humains. Il rencontra beaucoup d’adversité et de critiques, mais ses convictions humanistes étaient si profondément ancrées qu’il ne ménagea pas ses efforts pour trouver les moyens de faire aboutir ses projets. Ses combats politique, laïque, éducatif et social avaient pour but de changer la société. « Je suis un soldat obscur mais ferme de la démocratie, j’ai toujours voulu deux choses : le progrès des idées et la justice dans la société » écrivait-il.

Ses écrits sont prolifiques, mais ils ne sont connus que par un petit nombre de spécialistes. Les républicains laïques se sont battus en même temps et pendant quatre décennies pour obtenir la laïcisation des deux institutions de socialisation que sont l’école et l’hôpital. Ces laïcisations couplées à la loi de 1901 sur les associations, ont ouvert la voie à la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905.Pourtant, bien qu’ayant la même genèse, les rapports à la laïcité des acteurs de ces deux institutions, piliers de la République laïque actuelle, ont évolué différemment au cours des décennies suivantes et jusqu’à aujourd’hui.

Références bibliographiques

BOURNEVILLE, D. (1889)Manuel pratique de la garde-malade et de l’infirmière, Paris, Progrès Médical, 1888-1889, 5 vols.https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5727586n/f9.image.r=manuel+pratique+de+la+garde-malade+et+de+l’infirmi%C3%A8re.langFR
BOURNEVILLE D. Laïcisation de l’Assistance publique. Conférence faite à l’association philotechnique le 20 décembre 1880 Paris aux bureaux du Progrès médical Paris (1881-1891)
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FAURE, M.-R. (2003). « La photographie scientifique de Bourneville ».
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