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France : « L’école est contaminée par la tentation communautariste »

dimanche 6 septembre 2020, par siawi3

Source : https://www.nouvelobs.com/societe/20200902.OBS32833/l-ecole-est-contaminee-par-la-tentation-communautariste.html

« L’école est contaminée par la tentation communautariste »

Dans « Comment on a laissé l’islamisme pénétrer l’école » (Editions Hermann), l’ex-inspecteur général de l’Education nationale Jean-Pierre Obin dénonce la montée du radicalisme dans les établissements.

Par Cécile Deffontaines

Publié le 02 septembre 2020 à 21h32 Mis à jour le 03 septembre 2020 à 11h58

Le nom de Jean-Pierre Obin est resté familier, à cause de son « rapport » de 2004, un pavé dans la mare dénonçant les multiples atteintes à la laïcité à l’école, le plus souvent le fait d’élèves et de parents musulmans influencés par un islam rigoriste, promu par les salafistes ou les Frères musulmans. Son constat : les derniers élèves de confession juive fuyaient l’école publique pour éviter les brimades ; des élèves protestaient contre « l’arbre de Noël » ou la « galette des rois » ; des filles musulmanes refusaient la piscine pour ne pas montrer leur corps ; des auteurs comme Voltaire ou Rousseau étaient boycottés par certains lycéens ; des écoliers refusaient même de jouer de la flûte.

L’époque était alors à la réflexion sur le sort du voile à l’école : l’interdire ou l’autoriser ? La loi de mars 2004 sur le port des signes religieux dans les établissements publics aurait dû rendre « caduques » les problématiques de ces 38 pages serrées et incisives, selon le pronostic du ministre de l’Education nationale de l’époque, François Fillon : la laïcité était sauve, l’école allait rester un lieu neutre, libre de toute influence religieuse ; un lieu où les enfants pourraient construire leur conscience, prendre du recul sur leur milieu familial, interroger leurs préjugés, se forger leur identité d’individus à part entière, grâce aux Lumières de la République…

Las. Seize ans plus tard, la loi sur les signes ostentatoires n’a évidemment pas suffi et le sujet n’a fait que rebondir, de parutions alarmistes (« Principal de collège ou imam de la République », de Bernard Ravet, Kéro, 2017 ; « la Tentation radicale », d’Anne Muxel et Olivier Galland, PUF, 2018) en sondages inquiétants. Tout démontre que l’école n’est pas un sanctuaire, mais se trouve bien contaminée par la tentation communautariste.

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Les attentats islamistes de 2015 ont, surtout, fait comprendre que cette imprégnation rigoriste, ce mode de vie certes réactionnaire et antirépublicain mais, après tout, peut-être pacifiste, dissimulait une idéologie de mort. Que certains jeunes adultes, souvent issus de la délinquance, et surtout passés par les bancs de l’école publique, basculaient désormais dans la violence et le terrorisme. Que n’a donc pas réussi l’école ?

Certaines des situations ici rapportées par Jean-Pierre Obin sont déjà dans le texte de 2004 (par exemple, l’histoire du robinet des toilettes « réservé aux musulmans » par les élèves) mais, dit-il, elles se répètent (comme les demandes de vestiaires également réservés aux musulmans) et se multiplient. On dénombre plus de 1 000 signalements par an, en provenance de toutes les académies, avec sur le podium Créteil, Versailles, Grenoble et Montpellier [un chiffre qui demeure faible au regard des 800 000 personnels de l’Education nationale, NDLR]. Rencontre avec ce lanceur d’alerte.

Seize années se sont écoulées depuis la publication de votre fameux « rapport », qui fit grand bruit, dénonçant les dérives communautaristes à l’école, deux ans après la publication choc, déjà, des « Territoires perdus de la République. Antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire  », sous la direction de l’historien Georges Bensoussan. Pourquoi avoir voulu aujourd’hui en « remettre une couche » ?

Parce que ce phénomène a pris de l’ampleur, et encore, nous ne sommes au courant que de la partie émergée de l’iceberg. J’ai évidemment continué à travailler durant ces seize années, j’ai notamment enseigné à des professeurs stagiaires. J’ai aussi été formateur pour des chefs d’établissement, qui me faisaient remonter leurs expériences de terrain. J’ai donc eu accès à énormément de témoignages me montrant que les choses étaient loin de s’être améliorées. Les chiffres de l’Education nationale et les résultats de l’enquête de l’Ifop pour le Comité national d’action laïque (2018) n’ont fait que confirmer mon inquiétude. Cette dernière révélait que 38 % des enseignants avaient observé des contestations de la loi sur les tenues ou les signes religieux de la part d’élèves. Il y a deux ans, j’ai donc décidé d’écrire ce livre. Pour ce faire, j’ai relancé mes réseaux dans les académies. Et j’ai enquêté sur le premier degré, l’école primaire, que je connaissais moins [le rapport Obin concernait le secondaire] car, en 2004, l’école primaire n’était pas encore concernée. Désormais, si : plus d’un tiers des incidents concernent le premier degré. On voit des garçons de dix ans faire le Ramadan, une petite fille du même âge arriver voilée devant l’école…

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Au total, je me suis appuyé sur plusieurs dizaines des témoignages directs ou rapportés. Ils racontent toujours les mêmes histoires : le refus de manger de la viande non halal à la cantine, et jusqu’au refus que de la viande touche et donc souille les légumes. Des parents qui contestent la lecture en classe du conte « les Trois Petits Cochons », car il met en scène des porcs. La multiplication des « allergies au chlore » pour éviter la piscine, etc.

Même certains de mes étudiants stagiaires pouvaient tenir des propos limites. A mes cours présentant la laïcité, ils m’opposaient leur relativisme culturel, en disant : « Il faut laisser les gens tranquilles », « Les femmes ont le droit de s’habiller comme elles veulent ». Chez certains jeunes issus de l’immigration, la laïcité est même perçue comme un concept orienté contre la religion musulmane. Quand je leur ai simplement expliqué que la laïcité obligeait l’Etat, les hôpitaux, l’école, les agents publics à être neutres ; et que la liberté de conscience, d’avoir une religion ou pas, la pratique d’un culte et l’égalité entre les religions, étaient garanties pour tous, leurs yeux se sont ouverts. Ils m’ont dit qu’on ne leur avait jamais expliqué la laïcité comme cela !

L’institution n’est donc pas capable de faire comprendre la laïcité, et ce durant toute une scolarité ?

Le ministère de l’Education nationale ne contrôle pas vraiment la formation de ses enseignants. Il y a une tradition de liberté à l’université, qui n’est pas neutre. Et ça vire donc à l’anarchie : les professeurs peuvent dire tout et parfois n’importe quoi sur la laïcité, selon leur prisme (historique, sociologique…) et leur opinion personnelle. C’est effrayant ! J’oppose à cela une approche juridique de la laïcité, telle qu’elle est définie dans la Constitution et par la loi de 1905.

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Quelle est la situation rapportée qui vous a le plus marquée ?

Mon livre s’articule autour du comportement des élèves, des parents, et celui des enseignants et des chefs d’établissement. Ce qui m’a le plus frappé, c’est l’autocensure et la confusion qui règnent chez les enseignants. Celui qui se censure ne le clame évidemment pas… L’enquête Ifop révèle que, sous le sceau de l’anonymat, 37 % des professeurs déclarent s’être personnellement autocensurés dans leur enseignement afin d’éviter des incidents, et ce chiffre monte à plus de 50 % en zone d’éducation prioritaire (ZEP) ! C’est énorme. Il faut donc, par exemple, cet appel d’une mère de lycéen au proviseur pour apprendre que des enseignants, en classe d’anglais et de géographie de terminale, ont pris la latitude de ne plus traiter des Etats-Unis car c’est « l’ennemi des musulmans » selon la déléguée de classe ! Le rapport de l’inspection générale de novembre 2019, auquel j’ai eu accès, évoque aussi ces « évitements ». Les enseignants ont trop peur des conflits, ils sont échaudés par des précédents… Même les jeunes professeurs stagiaires ont déjà conscience de ce problème. Parfois, par précaution, ils n’essaient même plus.

Quelle défaite…

Et c’est massif. Il y a d’autres situations plus connues, comme les incidents lors des sorties scolaires. C’est arrivé à 30 % des enseignants : des élèves musulmans refusent catégoriquement d’entrer dans un édifice religieux catholique, alors qu’il s’agit juste d’une visite d’un monument qui appartient au patrimoine.

Le rapport de 2004 avait été quelque peu contesté. Ce jugement a-t-il été révisé avec le temps ?

La ministre de l’Education Najat Vallaud-Belkacem, après les attentats de « Charlie Hebdo » et de l’Hyper Cacher de janvier 2015, a reconnu dans plusieurs allocutions que notre rapport expliquait déjà le phénomène d’islamisation. Manuel Valls, alors Premier ministre, lui aussi. Le groupe à l’origine du rapport rassemblait des personnes de droite comme de gauche, et nous étions objectifs : nous décrivions juste ce que nous avions vu. Le ministre actuel, Jean-Michel Blanquer, est, je pense, arrivé avec la conscience de ce qu’il se passait, de ce qu’il faudrait faire. Il a mis en place un dispositif permettant à chaque enseignant de signaler les atteintes à la laïcité dont il a été témoin, ce qui est déjà bien. Mais je serais plus critique quant à la formation de ces derniers. En 2018, en formation initiale, seul un quart d’entre eux avait été formé à la laïcité (la moitié jugeant cet enseignement « de mauvaise qualité »), et 6 % l’avaient été en formation continue.

Cette étude sur la laïcité tord le cou à l’idée d’une école déchirée par les questions religieuses

Vous vous dites pessimiste à court terme mais optimiste à long terme…

L’islamisme est un phénomène mondial, qui prend sa source dans le wahhabisme dès le XVIIIe siècle et s’inscrit dans une tendance longue. Cette idéologie ne s’arrête pas aux frontières. La France ne pourra pas l’éradiquer à court terme sur son sol, juste par quelques mesures. Il faut concevoir cette lutte comme un combat beaucoup plus large qui va se dérouler avant tout dans les pays musulmans (les musulmans sont d’ailleurs les premières victimes de l’islamisme). Il faudra s’allier aux forces démocratiques de ces pays, les soutenir. Mais l’islamisme échouera, la raison et la démocratie l’emporteront.

Que faire en France ?

Chez nous, l’islamisme se nourrit de la ghettoïsation de certains quartiers. On ne pourra pas le combattre si « l’archipellisation » de la société française, pour reprendre le terme du sociologue Jérôme Fourquet, se poursuit. Le combat à mener est celui de la mixité sociale. L’Education nationale n’en est qu’une des parties prenantes nécessaires ; il faut aussi travailler l’aménagement du territoire et mobiliser tous les acteurs. Actuellement, les établissements scolaires « surségrèguent ». C’est-à-dire que s’il y a 30 % d’habitants issus de l’immigration dans un quartier, ils peuvent être 60 % dans le collège. Ça s’explique par le fait que les classes moyennes, depuis longtemps, et même les classes populaires, dorénavant, fuient pour mettre leurs enfants dans le privé, ou dans des établissements publics qu’ils estiment plus protégés.

La France se disloque-t-elle ? Le face-à-face Jean Viard / Jérôme Fourquet

Or les études Pisa de l’OCDE montrent bien que moins la ségrégation est forte, plus l’école est efficace à faire progresser les enfants. Accompagnés de pédagogies adaptées par lesquelles les plus forts entraînent les plus faibles, la mixité sociale et le mélange des niveaux scolaires dans une classe sont un puissant vecteur de réussite pour tous. Y compris pour les élites parce qu’elles sont recrutées dans un vivier plus large. Je pense notamment au modèle scolaire finlandais, où ces classes coopératives et ces expériences de tutorat entre élèves sont bien développées. Au total, je suis persuadé qu’une politique de mixité sociale est plus efficace et coûte moins cher qu’une politique redistributive.

Propos recueillis par Cécile Deffontaines