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Algérie : Violences contre les femmes et citoyenneté

dimanche 13 septembre 2020, par siawi3

Source : El Watan - Dimanche 13 septembre 2020

DALILA LAMARENE DJERBAL. Sociologue et membre du réseau Wassyla
« Des mesures pratiques peuvent être mises en place rapidement »

Y a-t-il une augmentation des féminicides et une banalisation des vies des femmes et de la violence faite aux femmes ?

La violence contre les femmes a toujours été considérée comme un « droit » des membres masculins pour remettre la femme, la fille « sur le droit chemin », la « corriger, l’éduquer ». L’éducation dès la prime enfance fixe à chacun sa position, pour l’un l’exercice de l’autorité, avec la violence comme moyen de s’imposer, pour l’autre la soumission, l’enfermement physique ou symbolique dans la sphère privée avec la dépendance économique, et la loi (la femme est une mineure dans le code de la famille) a institué ce statut.

Les assassinats de femmes ont toujours été considérés comme des « faits divers », des « drames familiaux », des « crimes passionnels », des « dérapages », alors que le criminel aurait dû user « d’une juste violence ». Rappelez-vous, en
1984, les députés de l’APN pour le code de la famille avaient discuté du calibre du bâton avec lequel un homme pouvait battre sa femme, pour dire combien la violence est « légitime » pour ces « représentants » du peuple ! Les
« circonstances atténuantes » et la « clause du pardon » (loi de 2015) attribuée à la violence des proches aggravent la banalisation de ces crimes, la femme est « corps exploitable et destructible ».

Cette violence a connu un paroxysme durant la période terroriste islamiste, avec l’enlèvement des femmes, des viols collectifs dans les maquis et surtout avec le long silence de la société. Les femmes violées n’ont pas été considérées comme des victimes du terrorisme et on a parlé d’indemnisation que 20 ans après les faits ! Là on a vu que la vie des femmes, l’exploitation de leur corps était un fait mineur, accepté et justifié. Le long retour à une « vie normale » dans l’après-terrorisme nous a montré que les séquelles sont encore importantes, puisqu’on a vu la multiplication des enlèvements des jeunes filles et des enfants violés et assassinés.

Comment expliquer que les personnes qui sont censées être vos « tuteurs », ceux qui vous prennent en charge se transforment en bourreaux ?

D’abord, parler de « tuteur » est un scandale quand on se revendique « République démocratique et populaire », une société qui a lutté des décennies contre la sujétion, après le fort prix payé par femmes et hommes pour se libérer, et qui accepte que la moitié de sa population vive l’oppression. En dehors des textes officiels, Constitution etc, qui parlent d’égalité des droits et de garantie de l’Etat contre les discriminations, droits tout à fait formels, en fait la société donne le droit comme dans le système
de l’esclavage, au « maître » d’avoir des droits sur le corps, sur le temps de l’esclave et droit de vie et de mort. Dans notre système, l’homme peut user de violence mais doit se contrôler un peu quand même, car tuer fait « désordre » dans une société qui se veut « moderne » et « respectueuse » des diverses conventions internationales des droits humains signées.

En fait, la pratique de la justice ne garantit pas son intégrité physique et morale, car la femme n’est pas considérée comme une citoyenne, mais comme un sujet sous autorité dans une famille. Vous pouvez écrire les plus
beaux textes que vous voulez, tant que la femme est mineure dans le code de la famille, tant qu’il n’y a pas de lutte contre l’idéologie qui en fait des citoyennes de seconde zone, tant que des médias et le discours religieux en font une population sous autorité, nous compterons les coups et les femmes assassinées. Aussi longtemps que la société ne voudra pas reconnaître l’égalité des droits entre les femmes et les hommes, elle continuera à être torturée par ses démons et ce sont les catégories les plus vulnérables qui en paieront toujours le prix fort.

Quelle prise en charge des post-drames familiaux, particulièrement pour les enfants ?

Parler de « drames familiaux », c’est mettre sur le même plan victime et assassin, où personne n’est responsable du « drame » en fait du crime. Il ne faut pas noyer la victime dans le terme de « famille », terme qui fait penser
à l’affection, la solidarité... dues entre ses membres, alors que c’est le contraire ici, un homme a tué une femme, une fille. C’est effacer le fait que l’assassin a usé du pouvoir que lui donne la société pour asservir l’autre,
mais c’est effacer aussi la responsabilité de la société dans ce crime. Un crime ne vient pas tout à coup comme un orage dans un ciel serein. C’est une longue destruction, psychologique, physique, qui trouve son terme dans un coup plus fort que les autres. Tout le monde était au courant, souvent même les autorités judiciaires, le secteur de la santé. Tout le monde se tait pour avoir la paix, mais c’est la « paix des cimetières » à laquelle on arrive.
Les conséquences sur les autres membres de la famille sont terribles, mais sont-ils suivis par les services de médecine, par les services sociaux ? C’est rare et la délinquance des jeunes est souvent la transmission de ces violences qui n’ont jamais été réparées, parce que les agresseurs sont restés impunis. Dans la région de Blida, il y a quelques années, un enfant qui
avait assisté au meurtre de sa mère par son père a attendu d’être adulte pour la venger. Voilà le résultat de ces violences et de l’impunité, des
vies perdues, gâchées.

Comment la société doit-elle traiter les « problèmes domestiques » ?

On parle ici de violences : physiques, psychologiques, humiliations, menaces, violences sexuelles, violences économiques, etc., violences d’un agresseur, qui par sa position sociale impose sa vérité, sa loi à une autre
personne.
C’est un problème politique et public et non un problème privé entre deux personnes. Ce qui caractérise jusqu’à présent cette violence, c’est qu’elle est très souvent impunie et légitimée dans le discours social de la grande majo-
rité. Voilà la source des meurtres de femmes.

Il faut d’abord sanctionner cette violence quotidienne, qui ne laisse pas toujours de traces physiques mais qui est destructrice. Il peut y avoir des conflits au sein d’une famille, dans le couple, entre parents et enfants, mais quand l’un des membres a le droit d’user de violences psychologiques, physiques, un pas est franchi qui détruit chaque membre de cette famille et
c’est une atteinte à la citoyenneté.

N’y a-t-il pas un travail à faire sur le plan social sur la notion d’honneur et sur l’appartenance des femmes et de leur corps à la famille, au groupe ?

Bien sûr, car le principe important à relever dans la définition de la place de chacun, homme, femme, dans une société patriarcale comme la nôtre, est que la femme ne s’appartient pas. Elle appartient aux autres, à la fa-
mille, à son père, son frère, son mari, pour qui elle doit des tâches domestiques, son fiancé, son copain, au mec dans la rue ou au travail qui peut la harceler, parce qu’il lui conteste le droit d’être dans l’espace public, etc. Elle sera toujours sous autorité d’un autre, même d’un
étranger.

Il n’y a qu’à voir l’aberration de l’imposition d’un tuteur matrimonial « qu’elle choisit » en l’absence du père ou du frère. Elle doit se mettre « volontairement » sous l’autorité d’un homme, n’importe lequel, parce qu’elle n’est pas un « sujet de droit » pour passer un contrat de mariage par elle-même. Elle ne peut donc décider de sa propre vie, de ses déplacements, s’il elle veut travailler, sortir se promener, ni comment s’habiller, sans composer, donner des gages. Des milliers de femmes se battent tous les jours, individuellement ou collectivement, pour imposer leur revendication de citoyenneté, leur volonté d’autonomie par le travail, les études, mais c’est un effort répété et continuellement négocié avec leurs proches,
avec la société.
Cette histoire « d’honneur » de la famille, du groupe, du quartier ne se pose pas aux hommes, car quand on parle « d’honneur », il s’agit bien sûr de sexualité féminine. Or elle n’a pas de droit sur son corps ni sur son
ventre et donc de décider de sa sexualité, car l’enfantement doit être contrôlé dans la société patriarcale. L’enfant appartient à un homme
pas à la mère qui l’a porté, élevé, éduqué, sauf si elle est mère célibataire, là le géniteur est totalement effacé par la loi, encore qu’elle devra passer par un juge, pour obtenir certaines autorisations pour des actes de la vie quotidienne de son enfant.

La violence contre les femmes est structurelle, parce qu’elle est liée au statut de chacun.

Les discriminations entre femmes et hommes sont posées comme des « caractéristiques naturelles » éternelles, une « garantie de protection de la famille » mais en fait une garantie pour un statu quo politico-social d’une société archaïque, pas d’une société de citoyens et de citoyennes. On fantasme sur une famille « mythique », d’une « grande famille » qui protège tous les membres et prend en charge tout le monde, alors que c’est faux, la structure de la famille a profondément changé comme ont changé les positions et les fonctions de ses membres du fait de la précarisation et des différenciations sociales. Nous parviendrons à une société pacifiée, à des relations sociales et humaines équilibrées entre femmes et hommes, lorsque les changements profonds qui ont bouleversé la société seront pris en considération, quand chaque membre sera l’égal de tous les autres, et qu’il se sentira protégé par un Etat de droit garantissant son intégrité physique et
moral, à travers des mesures concrètes. Je ne dis pas que cela suffira à faire disparaître les violences. Le chemin est très long, le combat est sur tous les plans : lois égalitaires, application de la loi, sanction de la violence directe, de la violence symbolique, changement dans l’éducation dans la famille, à l’école, à la mosquée, etc. Mais des mesures pratiques peuvent être mises en place rapidement : protection des victimes pour éviter de plus grandes violences, encadrement des hommes violents par la jus-
tice etc. N. O.

DALILA LAMARENE DJERBAL. Sociologue et membre du réseau Wassyla