Subscribe to Secularism is a Womens Issue

Secularism is a Women’s Issue

Accueil > fundamentalism / shrinking secular space > France : Féminisme - les Croisées et les hérétiques

France : Féminisme - les Croisées et les hérétiques

vendredi 25 septembre 2020, par siawi3

Source : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/feminisme-les-croisees-et-les-heretiques/

Féminisme : les Croisées et les hérétiques

Par
Sabine Prokhoris

Sep 24, 2020

Le présent billet fut initialement écrit pour être publié dans le cadre des « philosophiques » de Libération. Pendant trois ans, j’y ai contribué un vendredi par mois, en alternance avec trois autres chroniqueurs. Nous avions, sur nombre de sujets, des positions différentes, voire des désaccords. Cela dans le respect du travail d’argumentation des uns et des autres. C’est tout l’intérêt, pour des lecteurs, de pages de débat d’idées.

En juillet dernier, j’ai été brutalement éjectée de ces pages, par un coup de téléphone de Cécile Daumas, responsable de la rubrique « Idées » du quotidien. Motif allégué : non-conformité à la « ligne » idéologique jugée « bonne » par la journaliste. Pour autant, alors que les règles du CDI s’appliquent à mon statut, aucune procédure de licenciement n’a été engagée à mon encontre par la direction du journal. Si bien que, alors que je n’ai pas été licenciée, mon éviction a pourtant été publiquement actée dans les pages du journal, le nom de ma remplaçante ayant été mentionné au bas de la rubrique en place du mien.

Au-delà du fait qu’un journal – de gauche – s’affranchit ainsi des règles élémentaires du droit du travail, il est inquiétant de constater qu’une voix, certes quelque peu décalée – c’est-à-dire universaliste, républicaine, et attachée à l’État de droit – par rapport à une doxa de plus en plus irréfléchie et sectaire dans une partie de la gauche, soit devenue à ce point intolérable dans les pages Idées de Libération.

De telles pratiques d’oukase abîment l’esprit d’un journal dont la liberté de ton, la curiosité, le goût pour la vivacité du débat démocratique ont fait la singularité, précieuse pour les lecteurs. Souhaitons que la nouvelle direction sache redonner un nouveau souffle à ces qualités plus que jamais indispensables.

Et si, pour commencer, elle donnait comme exercice à son actuelle responsable des pages « Idées » de méditer ces mots : « Oui, vous avez le droit d’exprimer vos opinions et de critiquer celles des autres, qu’elles soient politiques, philosophiques ou religieuses, pourvu que cela reste dans les limites fixées par la loi. […] » ? (Extrait de l’appel lancé le mercredi 23 septembre par Charlie Hebdo pour une défense intransigeante de la liberté d’expression – auquel Libération s’est associé, publiant comme tous les signataires ce texte dans ses colonnes.)

Je remercie vivement Valérie Toranian et la Revue des Deux Mondes d’accueillir cette contribution.

°

« Il y a encore plus inconnu que le soldat inconnu, sa femme. » On se souvient de ce slogan imaginé par les militantes féministes qui, le 26 août 1970, voulurent déposer une gerbe sur la tombe du Soldat inconnu en hommage à la femme ignorée du garçon « glorieusement » réduit en bouillie dans les tranchées – revoir ou relire Johnny Got His Gun (1). Acte de naissance du MLF. Le 26 août commémorait aussi l’anniversaire du droit de vote des femmes aux États-Unis en 1920, deux ans après la Grande-Bretagne, où à l’issue de la Grande Guerre, les suffragettes britanniques avaient enfin vu leurs luttes tant décriées aboutir (quoique de façon partielle encore). Les Françaises quant à elles durent attendre l’ordonnance du 21 avril 1944 votée par 51 voix contre 16 (sur 67 votants).

« Le féminisme post #metoo pourrait être qualifié de total, plus encore que de « radical » – le caractère « radical » n’étant pas en soi une nouveauté considérable, n’en déplaise à certaines néophytes qui semblent croire qu’avant elles, il ne s’est rien passé, ou en tout cas rien qui vaille. »

Ces très brefs rappels ne sont pas inutiles, dans le moment militant qui se fait jour à la faveur de la tournure prise par le féminisme post #metoo. Un féminisme qu’on pourrait qualifier de total, plus encore que de « radical » – le caractère « radical » n’étant pas en soi une nouveauté considérable, n’en déplaise à certaines néophytes qui semblent croire qu’avant elles, il ne s’est rien passé, ou en tout cas rien qui vaille.

À la suite de la pitoyable auto-éjection de Christophe Girard consécutive aux actions musclées de quelques total-féministes conduites par Alice Coffin, Mazarine Pingeot s’interrogea sur un féminisme mutant en loi des suspects. Suivit une salve de rappels à l’ordre du nouveau catéchisme. Par exemple : « En re ?duisant le fe ?minisme a ? un combat pour l’e ?galite ? des droits et des chances, elle [Mazarine Pingeot] reste aveugle a ? ce scandale qui voit les corps des femmes demeurer des corps “a ? disposition” au sein me ?me de nos socie ?te ?s de l’e ?mancipation. C’est pre ?cise ?ment cela que les “ne ?ofe ?ministes” ont de ?cide ? de re ?ve ?ler. » Pour dépasser ces conquêtes obsolètes qui auraient maintenu en réalité les femmes en esclavage, rien de tel que « les analyses intersectionnelles » : « Il a fallu quelques de ?cennies pour que les fe ?ministes franc ?aises se de ?barrassent de leur solipsisme blanc […] (2) ». « Blanc » : autant dire « patriarcal ». Phraséologie quelque peu prophétique de la « révélation », qui peut interroger sur le degré de rationalité et sur l’exigence de précision analytique, historique et factuelle d’un propos tout en généralités. Lequel méconnaît un pan entier des luttes féministes largement pré-#metoo – notamment les combats des femmes pour la libre disposition de leur corps, de la liberté procréative à la criminalisation du viol, où Gisèle Halimi décédée cet été joua un grand rôle.

« Devant des « survivantes » – selon le lexique néoféministe –, on n’a le droit que de se taire. Contester leur parole ? Complicité dans le « crime ». On le voit, la rhétorique déployée contre la tribune blasphématrice est d’intimidation morale. »

Pareilles positions, que l’autorité académique de leurs auteures ne saurait suffire à légitimer, pourraient faire l’objet d’un débat argumenté. Or la grandiloquence et le pathos convenu de formules ici telles que : « Sa morgue […] rend plus fortes les vivantes et survivantes que nous sommes » disqualifient par avance toute contestation. Devant des « survivantes » – selon le lexique néoféministe –, on n’a le droit que de se taire. Contester leur parole ? Complicité dans le « crime ». On le voit, la rhétorique déployée contre la tribune blasphématrice est d’intimidation morale – culpabiliser, faire honte –, non de libre discussion, si vif, si implacable même puisse – voire doive – être le débat.

Le féminisme avancera-t-il de cette façon ? Peut-il obéir à des logiques de type de plus en plus clairement religieux ? Les femmes ont-elles à y gagner ? Au temps de la cancel culture, où la phrase favorite de Donald Trump dans le show de téléréalité The apprentice : « You are fired » (« Vous êtes viré ») semble être devenue l’arme de dissuasion massive contre toute voix dissonante, peut-on encore poser ce genre de questions ? Espérons-le. En nous souvenant que les combats politiques de toute nature – sans exception féministe, comme le montre l’histoire mouvementée du MLF –, ont été traversés de conflits, de doutes, de fulgurances, d’erreurs. Qu’il n’est pas impossible non plus que des militants se fourvoient, à l’abri douillet des meilleures intentions du monde. Gardons alors précieusement à l’esprit cette phrase d’Erving Goffman, dont on ne saurait trop recommander ici le subtil et déstabilisant essai L’Arrangement des sexes (3) : « Un rassemblement social, même lâchement défini, reste une pièce exiguë : il présente plus de portes permettant d’en sortir, et plus de raisons normales […] de vouloir les franchir que ne peuvent l’imaginer ceux dont la loyauté à la société situationnelle reste inébranlable. »

Les impératives convenances total-féministes de l’heure peuvent-elles tolérer les « offenses situationnelles » dont se rendent coupables quelques « outsiders », selon la belle expression de Virginia Woolf ?

Notes :
1 Dalton Trumbo publia Johnny Got His Gun en 1939 et l’adapta au cinéma en 1971.
2 Le Monde, 13 août. Néoféminisme : « La morgue de Mazarine Pingeot ne nous tuera pas »
3 Erving Goffman, L’Arrangement des sexes, La Dispute, coll. « le genre du monde », traduit par Hervé Maury, 2002.

Photo  : Paris, le 10 juillet 2020 (© Darmon Georges/Avenir Pictures/ABACA).

Sabine Prokhoris : Psychanalyste et philosophe, a publié L’insaisissable Histoire de la psychanalyse (PUF, 2014) et Déraison et raisons. Les juges face aux nouvelles familles (PUF,2018).