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France : La femme est l’avenir de l’homme : hommage à Gisèle Halimi

mercredi 30 septembre 2020, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/agora/humeurs/la-femme-est-l-avenir-de-l-homme-hommage-gisele-halimi

La femme est l’avenir de l’homme : hommage à Gisèle Halimi

Par Henri Peña-Ruiz

Publié le 29/07/2020 à 17:28

Émancipation... Ce mot désigne toute sortie de la dépendance et de l’aliénation, quel qu’en soit le registre. Il pourrait résumer l’ensemble des combats de Gisèle Halimi, décédée mardi 28 juillet à 93 ans. Anticolonialiste, altermondialiste, généreuse avocate des plus démunis et militante admirable de la libération des femmes, elle fut l’inspiratrice majeure de la loi Veil qui libéralisa l’avortement. Sa conception du droit fut assez exigeante pour ne pas se contenter de libertés formelles inaccessibles à ceux qui n’ont pas les moyens de leur donner chair et vie. Ainsi, non contente de conquérir pour les femmes le droit de disposer librement de leur corps, elle milita pour qu’elles jouissent des moyens de le faire, notamment par la gratuité de l’avortement et de la contraception.

Elle restera un bel exemple d’universalisme humaniste. Dans une préface à une réédition de son livre La cause des femmes en 1993 elle écrivait ceci : « Enfermée dans son rôle féminin, la femme ne mesure pas à quel point son oppresseur est lui-même prisonnier de son rôle viril. En se libérant, elle aide à la libération de l’homme. En participant à égalité à l’Histoire, elle la fait autre. […] » C’est en ce sens que « la femme est l’avenir de l’homme », comme disait Aragon. Affranchi de son rôle de macho dominateur, l’homme noue avec la femme une relation d’amour et de respect dans la sensibilité qui fait qu’en se donnant librement l’un à l’autre les deux partenaires jouissent d’une plénitude nouvelle. Une leçon très actuelle au regard des nouvelles formes de féminisme prétendu, qui croient devoir convertir en vengeances réactives les luttes émancipatrices. Étrangère à toute idée de guerre des sexes ou des races elle rappelait inlassablement que c’est l’humanité tout entière qui se libère quand elle surmonte les oppressions et les aliénations dont sont victimes certains êtres humains.

Émancipation et Oppressions

Cette boussole lui a permis d’intervenir à chaque fois de façon juste, même s’il lui arrivait de déclarer modestement qu’elle hésitait sur les meilleures modalités juridiques pour promouvoir l’émancipation. Cela la conduisit à soutenir de façon limpide la loi laïque de 2004 qui mettait les établissements scolaires à l’abri de tous les prosélytismes religieux en y interdisant les signes religieux ostensibles : croix charismatique, kippa, et pas seulement voile. Elle le faisait en rappelant que l’instruction doit pouvoir se faire sereinement, sans entraves liées aux manifestations d’appartenance religieuse. En revanche, il lui parut difficile de faire une loi sur le voile intégral, dont elle reconnaissait pourtant le caractère profondément aliénant pour la femme, mais dont elle disait craindre un effet de stigmatisation. Elisabeth Badinter, quant à elle, plaidait pour le « droit au visage », et dans un sens similaire Natacha Polony rappelait que l’ordre public républicain est porteur de valeurs qui doivent s’incarner dans des règles fondées sur le droit. « Entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit » (Lacordaire).

Ces différences ne portèrent pas sur les fins visées, à savoir la conjugaison des diverses modalités de l’émancipation. Elles n’altéraient pas la solidarité, mais relevaient d’un débat sur les meilleures façons d’atteindre ces fins dans une situation complexe. Mêmes différences concernant le choix de la parité pour promouvoir un égal accès aux fonctions et aux postes. Aucune femme, et aucun homme, ne doit tenir de son sexe un privilège. L’égalité des droits est à ce prix. Mais comment briser le terrible héritage du patriarcat qui assigna si longtemps les femmes au statut de deuxième sexe ? Les partisans d’une inscription de la parité dans le droit fondamental n’allaient-ils pas au-delà de son rôle incitatif de déverrouillage de l’accès des femmes aux postes qu’elles méritent d’obtenir non du fait de leur sexe, mais du fait de leurs compétences ? La question méritait des débats, et ils eurent lieu. Voici en forme d’hommage un bref inventaire des luttes menées par Gisèle Halimi.

De nombreux engagements

En Tunisie d’abord, pays de sa naissance en 1927, elle eut à défendre des syndicalistes. En France, elle dénonça avec force l’oppression coloniale et la torture pratiquée en Algérie, et elle lutta contre toutes les formes de racisme. Elle s’engagea aux côtés du FLN qui luttait pour l’indépendance de l’Algérie, en lien avec Simone de Beauvoir et Jean Paul Sartre. Plus tard, elle prit part à la lutte contre la peine de mort. Mais c’est surtout dans la lutte pour l’émancipation des femmes qu’elle s’illustra avec constance, remportant de belles victoires par son travail, son talent, et son dévouement infatigable.

Sa hauteur de vue donna ses lettres de noblesse à la lutte des femmes en en montrant les enjeux majeurs pour l’épanouissement humain. Ainsi elle souligna la finalité générale de cette lutte en l’inscrivant dans le droit de disposer librement de son corps et de choisir sa sexualité, comme dans celui de donner la vie quand elle le veut. Cette liberté éthique est aussi une liberté ontologique. Comme dirait Sartre, l’être humain se choisit et pour cela il doit pouvoir décider librement de son être. Entre autres, les libertés de faire l’amour pour le plaisir, dans le respect d’autrui, ou pour la procréation, de se marier ou de vivre en union libre, d’enfanter par choix et non par accident ou par violence, de gagner sa vie avec les mêmes droits que les hommes.

Choisir la cause des femmes

De façon significative, Gisèle Halimi crée en 1971 l’association « Choisir la cause des femmes » pour mettre en évidence de telles libertés. Trois objectifs conjugués : « la contraception et l’éducation sexuelle », « la suppression de la loi de 1920 » (qui définit l’avortement comme un crime et interdit toute propagande pour la contraception). Pour la première fois l’avocate prend publiquement position pour l’avortement en 1971. Elle signe le manifeste des 343 « salopes », publié dans Le Nouvel Observateur le 5 avril. Parmi ces femmes, des personnalités, actrices, intellectuelles qui déclarent publiquement avoir avorté. Gisèle Halimi elle-même a avorté à trois reprises. La première fois a lieu pendant ses études de droit en France. Elle a 19 ans, et une poussée de fièvre, la conduit aux urgences à l’hôpital. Le médecin lui fait un curetage à vif, avec ce commentaire : « Comme ça, tu ne recommenceras plus ». Elle écrit dans La Cause des femmes : « Ces quelques heures restent l’un de mes plus abominables souvenirs. [...] On m’avait torturée pour sanctionner ma liberté de femme ».

En 1972 l’avocate militante s’illustre dans le Procès de Bobigny non seulement en défendant de façon admirable Marie Claire Chevalier, jeune fille violée qui avait avorté avec l’aide de sa mère, mais aussi en retournant le procès contre la loi qui réprimait l’avortement. Elle obtient une double victoire, à la fois juridique et politique, qui a profondément marqué le progrès des droits des femmes en France, et largement ouvert le chemin à la loi qui libéralise l’IVG de Simone Weil en 1975. En 1978 a lieu le procès d’Aix. Elle défend alors un couple de jeunes femmes violées quatre ans auparavant par trois hommes près de Marseille. On accuse au départ les deux victimes, Anne Tonglet et Araceli Castellano d’avoir été consentantes. Araceli Castellano a dû avorter en se rendant compte qu’elle était tombée enceinte lors de ce viol.

Après une rude bataille judiciaire l’avocate fait condamner les violeurs à des peines de quatre à six ans de prison. Peu après elle lance auprès de la sénatrice Brigitte Gros, une proposition de loi qualifiant le viol de crime et non de simple délit. Cette loi est adoptée en 1980. Elue députée socialiste en 1981, Gisèle Halimi a toujours poursuivi son combat pour l’émancipation, jusqu’à militer pour que toute l’Europe fasse siennes les clauses sociales et sociétales les plus favorables existant dans les pays qui la constituent ! Bref, une femme et une œuvre exemplaires.