Subscribe to Secularism is a Womens Issue

Secularism is a Women’s Issue

Accueil > fundamentalism / shrinking secular space > Quand le Moyen-Orient s’exporte au Haut-Karabakh

Quand le Moyen-Orient s’exporte au Haut-Karabakh

lundi 5 octobre 2020, par siawi3

Source : https://www.lorientlejour.com/article/1235145/quand-le-moyen-orient-sexporte-au-haut-karabakh.html?utm_source=olj&utm_medium=email&utm_campaign=alaune

Quand le Moyen-Orient s’exporte au Haut-Karabakh

Par Anthony SAMRANI,

le 05 octobre 2020 à 00h00

Photo : Un manifestant azéri avec des drapeaux turc et azéri à Istanbul le 4 octobre 2020. Ozan Kose/AFP

Prenez un conflit territorial vieux de trente ans, né sur les ruines de l’empire soviétique. Ajoutez-y une dimension religieuse, avec d’un côté un pays musulman à majorité chiite et de l’autre un pays chrétien orthodoxe. Puis un narratif quasi sacré des deux côtés avec des protagonistes qui veulent prendre leur revanche sur l’histoire, l’un sur le génocide arménien perpétré par les Turcs, l’autre sur sa défaite lors des années 1990. On est encore dans le Caucase mais on flirte déjà avec le Moyen-Orient. On y entre encore un peu plus quand interviennent les puissances extérieures. La Russie de Poutine ? C’est encore l’espace post-soviétique. L’Iran de Khamenéi ? Une puissance ayant un pied dans le Caucase. La Turquie d’Erdogan ? Elle partage une frontière avec l’Arménie et une longue histoire avec cette région. L’Israël de Benjamin Netanyahu ? C’est déjà plus difficile à expliquer. Mais ça l’est encore plus lorsqu’il s’agit de répondre à la question suivante : que viennent faire des mercenaires syriens dans le Haut-Karabakh ?

En caricaturant à peine, on dirait qu’il ne manque plus que l’on apprenne que l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis financent des mercenaires soudanais pour prêter main forte à l’Arménie pour que l’on décrète officiellement l’entrée de la Transcaucasie dans le Moyen-Orient. Un Moyen-Orient toutefois un peu différent de la version originale puisqu’ici l’Azerbaïdjan chiite est armé par Israël et soutenu par la Turquie, tandis que l’Iran, qui apparaîtrait presque comme un voisin accommodant dans le Caucase, est plus proche de l’Arménie.Le rôle croissant de la Turquie, principal allié de l’Azerbaïdjan qu’il considère comme un peuple frère, est néanmoins en train de changer la nature de ce conflit. C’était une guerre territoriale et mémorielle, typique de l’ère post-soviétique, c’est devenu un conflit qui sent la poudre du Moyen-Orient, susceptible de se transformer en une guerre par procuration entre des acteurs régionaux dont les calculs dépassent largement la question de ce petit territoire qui a proclamé son indépendance en 1991 mais que presque aucun État ne reconnaît dans le monde. Ce n’est sûrement pas un hasard si Ankara se retrouve en première ligne de ce conflit à un moment où la Turquie est suractive dans son environnement régional, tentant de faire bouger les lignes partout et en même temps à la faveur d’une stratégie du fait accompli. L’interventionnisme turc change la donne en ce qu’il contraint tous les acteurs à revoir leurs calculs. L’Iran ne peut accepter que la Turquie devienne trop influente dans cette région et qu’un nationalisme azéri trop assumé donne des idées aux 15 millions de personnes issues de cette minorité qui vivent de son côté de la frontière. Israël peut-il pour sa part continuer à fournir Bakou en armement si la Turquie, avec qui les relations sont tendues, s’impose comme le capitaine à bord ? C’est toutefois pour la Russie que le nouveau jeu turc complique le plus la situation. La présence turque pourrait ainsi pousser la Russie à soutenir plus fermement l’Arménie, malgré la réserve de Moscou par rapport au plutôt libéral Premier ministre arménien Nikol Pachinian.

Ankara avance ses pions dans une zone d’influence russe. Moscou était devenu le véritable arbitre de ce conflit plus ou moins gelé, comme il les aime tant, reléguant les Occidentaux à un rôle de second couteau. Mais cette séquence pourrait permettre à la Turquie de devenir un acteur incontournable dans le Caucase, ce qui contraindrait Moscou à passer systématiquement par Ankara pour obtenir des avancées.

Et c’est là que le Moyen-Orient s’invite à nouveau. Les deux puissances sont déjà dans une logique de coopération/rivalité en Syrie et en Libye, où ils soutiennent à chaque fois des camps opposés. Le parrainage russo-turc a ses avantages : Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine parlent le même langage et partagent le même désir de mettre les Occidentaux à l’écart. Mais il a aussi ses limites : les deux puissances ont des intérêts fondamentalement divergents et le gain d’influence de l’un se fait le plus souvent au détriment de celui de l’autre. Le Caucase pourrait entrer dans l’équation et devenir une nouvelle carte de marchandage entre les deux puissances. Au point de lier le destin de la région, dans une certaine mesure, à celui du Moyen-Orient.