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France : Derrière la haine d’Israël

mardi 13 octobre 2020, par siawi3

Source : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/article-revue/derriere-la-haine-disrael/

Éditorial
Derrière la haine d’Israël

Valérie Toranian

Octobre 2020

L’antisionisme est « une incroyable aubaine », écrivait Vladimir Jankelévitch : « Car il nous donne la permission – et même le droit, et même le devoir – d’être antisémite au nom de la démocratie ! L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite. Et si les juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. Il ne serait plus nécessaire de les plaindre : ils auraient mérité leur sort. (1) »

Paradoxalement, alors qu’Israël est en train de normaliser ses relations avec les États arabes sunnites voisins (la signature récente de l’accord avec les Émirats arabes unis en atteste), alors que la cause palestinienne est de moins en moins la cause des pays arabes, la détestation d’Israël est toujours aussi vivace dans de nombreuses franges de notre société. On ne parle pas ici d’une critique du gouvernement, de ses dirigeants, ou de tel ou tel aspect de sa politique.
Cette critique existe, tant mieux, et les Israéliens, citoyens de la seule véritable démocratie dans la région, sont les premiers à se déchirer sur les orientations de leur gouvernement, sur la politique de Benyamin Netanyahou, comme ils l’ont fait à d’autres époques avec d’autres dirigeants. Non, il s’agit bel et bien d’une impossibilité de reconnaître Israël comme foyer national légitime du peuple juif, et de reconnaître son droit à vivre en sécurité dans ses frontières.
Après Auschwitz, l’antisémitisme était devenu tabou. Le nazisme
l’avait « disqualifié » à jamais. Mais la création de l’État hébreu en
1948 a changé la donne. « À l’image du bon juif, humble et persé-
cuté, s’est substituée celle du colon arrogant et agressif, écrit Pascal
Bruckner. On admire le premier, déraciné, vagabond, témoin exemplaire de la condition humaine ; on le vomit normal, citoyen ordinaire d’une nation qui défend chèrement sa peau. »
État-nation revendiqué à l’heure où les démocraties occidentales sont séduites par le multiculturalisme, peuple de l’enracinement et de la tradition, Israël semble du mauvais côté de l’histoire.
À quel autre peuple réserve-t-on cette proscription, ce bannissement moral unique ? Ce que Ran Halévi nomme « la nouvelle élection » d’Israël : « À l’heure de la “diversité heureuse”, [...] un État-nation fondé sur l’ethnie et cimenté par un principe national [...] ne peut qu’être intrinsèquement raciste. » Élie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France, le note : « Comme l’ont bien vu Pierre-André Taguieff et Alain Finkielkraut, on haïssait les juifs au nom de leur race ; il est de bon ton désormais de les haïr au nom de l’antiracisme. Il n’y a pas d’insulte plus infamante dans le monde arabe que de se faire traiter de juif ou de sioniste, les deux termes étant exactement équivalents. Les pouvoirs, souvent des dictatures, ont besoin de la haine des juifs et d’Israël, “ce puissant aphrodisiaque du monde arabe”, selon la formule du roi du Maroc Hassan II, pour servir de chiffon rouge à la rue lorsque leur légitimité est contestée. Et elle l’est grandement depuis les “printemps arabes”. »
Pour Renaud Girard cependant, « la première reconnaissance d’Israël par
un État arabe du Golfe [les Émirats arabes unis] demeure une nouvelle stratégique importante. Elle signale qu’au Moyen-Orient la thématique du conflit israélo-palestinien a été éclipsée par celle de la rivalité sunnites-chiites. » La rhétorique anti-Israël est désormais soutenue par l’axe chiite, formé de l’Iran, de l’Irak, de la Syrie et du Liban.

Plus près de chez nous, comment ne pas s’inquiéter avec Boualem
Sansal de la progression de l’antisémitisme arabo-musulman dans le
monde occidental pourtant « nourri aux Lumières » ? Dans les quartiers populaires en France, un antisémitisme alimenté par des prêches islamistes et les télévisions par satellite s’exhibe sans complexe. Sur Internet, durant la première moitié de l’année 2019, les contenus liés à la haine d’Israël augmentent de 79 % et ils constituent 39 % des contenus antisémites sur le Net. Par l’assimilation directe d’Israël à l’Allemagne nazie et de l’ensemble des juifs à la politique criminelle de l’État hébreu. Face à certaines classes de plus en plus hostiles, les enseignants sont soit dans la complaisance idéologique soit désemparés et sommés de ne surtout « pas faire de vagues ».
Le sionisme, écrit Élie Barnavi, est perçu « comme la manifestation
contemporaine ultime de l’aspiration occidentale à dominer le cœur du
monde islamique et arabe. »
Israël, incarnation ultime du mâle blanc dominant ? « Rien ne justifie que l’on confonde la politique des gouvernements d’Israël avec son idéologie fondatrice. Après tout, les méfaits du colonialisme français n’ont pas frappé d’illégitimité la France. »
Pour Charles Enderlin, « il est du droit de tout juif de se déclarer non-sioniste, voire antisioniste, et de refuser l’idée selon laquelle un
juif a le droit de devenir israélien en immigrant en Israël. C’est une
position politique qui n’a rien à voir avec l’antisionisme des djihadistes
et des identitaires, qui n’est autre que de la haine antijuive ».

En 2020, Israël et les juifs ne sont jamais loin lorsqu’il s’agit de
dérouler des théories complotistes. Qu’elles soient politiques, interna-
tionales, économiques, financières. Et même sanitaires...

Hannah Arendt peut-elle nous aider à penser la crise ?
Sans aucun doute, répond la philosophe Michela Marzano, car elle
est par excellence la philosophe de l’évènement : « à chaque époque,
l’être humain, s’il abandonne la pensée, est menacé de ne plus être
capable de distinguer vérité et mensonge. La manipulation n’est pas
seulement une tentation du pouvoir totalitaire, elle est aussi une démission du sujet, qui peut être pris dans le cercle infernal de l’obéissance au pouvoir établi, qu’il soit politique, économique ou médiatique ».

« Lire Arendt, écrit à son tour Bérénice Levet, dans ce moment
d’entre-deux qui est le nôtre, c’est concevoir une philosophie, et une
politique, à hauteur d’homme, loin des furies constructivistes des
apôtres du “monde d’après”. » C’est réapprendre « à articuler la liberté
et le donné de l’existence ». « À l’heure où l’homme se trouve rétréci
aux dimensions de ses appartenances les plus particulières, [...] vivre
et penser en compagnie d’Arendt, c’est être rapatrié sur Terre dans le
chatoiement des êtres et des choses. »

1. Vladimir Jankélévitch, L’Imprescriptible. Pardonner ? Dans l’honneur et la dignité, Seuil, 1986.