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USA : « Une déroutante cécité américaine face au phénomène du djihadisme dans l’Hexagone »

mercredi 21 octobre 2020, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/21/une-deroutante-cecite-americaine-face-au-phenomene-du-djihadisme-dans-l-hexagone_6056765_3232.html

« Une déroutante cécité américaine face au phénomène du djihadisme dans l’Hexagone »

Par Bernard Haykel et Hugo Micheron

Publié aujourd’hui à 02h01, mis à jour à 06h48Lecture 5 min.

Ni la droite trumpiste, accusant tous les musulmans, ni le camp progressiste, qui préfère la « bonne parole » à la liberté de parole, n’arrivent à analyser l’assassinat de Samuel Paty et la spécificité du djihadisme, considèrent Bernard Haykel et Hugo Micheron, spécialistes de l’islamisme radical et du Moyen-Orient, dans une tribune au « Monde ».

Tribune. Les réactions dans la presse outre-Atlantique à la suite de la décapitation de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie, vendredi 16 octobre à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), se construisent à mille lieues du débat français.

Elles illustrent la polarisation en cours de la politique américaine et un rapport de plus en plus distancié avec la liberté d’expression. De ces dynamiques ressort une cécité déroutante face au phénomène du djihadisme dans l’Hexagone.

La couverture américaine tend à reproduire le clivage politique du pays. Les grands titres de la presse progressiste américaine ont jusqu’alors minimisé la portée de l’événement. A l’inverse, la presse conservatrice a multiplié les articles, des émissions en direct sur la chaîne Fox News aux flots infinis de commentaires sur Breitbart.

Outre la faible place conférée à l’événement, les médias progressistes apparaissent mal à l’aise devant la nature des faits. Dans les articles du New York Times comme du Washington Post, les deux journaux les plus influents à gauche, le terme « djihadisme » n’apparaît jamais. Le premier article mis en ligne par le New York Times, vendredi 16 octobre, était d’abord intitulé : « La police française tire et tue un homme après une attaque meurtrière au couteau », laissant planer le doute sur une éventuelle bavure policière… Il a été timidement reformulé le lendemain : « Un homme décapite un enseignant dans la rue en France et est tué par la police ».

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Dans un autre article, la menace semble venir non pas du djihadisme, mais de ceux qui réagissent à ce crime et qui auraient offensé l’islam. Le mot « islamisme » n’est utilisé qu’à deux reprises, une fois entre guillemets – attribué au président Macron –, une seconde en conclusion du propos évoquant « des tensions dimanche après-midi, du fait que certains n’ont pas hésité à pointer directement l’islamisme du doigt ».

De son côté, le Washington Post publiait deux dépêches de l’agence Associated Press. Il est précisé dans l’une d’elles que « l’islam interdit toute forme de représentation du prophète, considérant que cela conduit à l’idolâtrie », une prétention essentiellement formulée par les salafistes qui voient effectivement une hérésie (shirk) dans pareille initiative ; l’acte terroriste en lui-même semble découler d’une réponse excessive à cette offense, qui apparaît alors comme compréhensible.

« Free speech » et « correct speech »

Plus surprenant, la dépêche met en avant les propos du président et autocrate tchétchène Ramzan Kadyrov, connu pour sa cruauté. Ses mots semblent intervenir comme l’expression de la voie médiane entre une République française intolérante et un tueur qui surréagit, il « condamne catégoriquement les manifestations de terrorisme », mais « incite à ne pas provoquer les croyants et à ne pas offenser les sentiments religieux ». La citation se poursuit, « quand la France aura une bonne gestion des relations interethniques et interreligieuses, alors elle aura une société saine ».

Ces approches dissimulant le caractère djihadiste d’une attaque terroriste en France répondent à deux préoccupations majeures de la gauche américaine : premièrement, dans le contexte électoral, les nouvelles susceptibles d’aider le candidat Trump sont fréquemment filtrées ou occultées. Deuxièmement, depuis le meurtre de George Floyd [étouffé lors de son interpellation par un policier en mai, à Minneapolis], les médias progressistes défendent l’idée d’un traitement médiatique spécifique pour l’islam, dans le cadre de la lutte contre un racisme « systémique ».

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En l’occurrence, les musulmans, qui recouvrent une immense diversité d’origines et de situations aux Etats-Unis, sont tous considérés comme des « Noirs, indigènes, personnes de couleur » ou Bipoc (Black, Indigenous, Persons of Color).

Face à ces nouvelles préoccupations, qui définissent désormais de nouveaux canons intellectuels pour une large part de la gauche américaine, la liberté d’expression doit s’incliner devant les faits sélectifs. Au nom de la justice sociale, la priorité est à la « bonne parole » (correct speech) et non plus à la liberté de parole (free speech). Pour ne pas heurter une prétendue « sensibilité » des « musulmans », il convient d’omettre la dimension djihadiste d’un acte de décapitation d’un professeur aux abords de son collège.

Polarisation politique

L’abandon de la défense de la liberté d’expression par la gauche américaine a permis au candidat Trump de s’en faire le chantre. Toutefois, le camp républicain se livre, lui aussi, à une lecture singulière des faits, souvent outrancière et, sur les thématiques propres à l’islam, ouvertement antimusulmane. Cette grille de lecture binaire verse donc dans l’indécent. The Gateway Pundit, un site Internet défendant une ligne populiste, n’hésite pas, par exemple, à diffuser la photo floutée de la tête de l’enseignant postée par le djihadiste.

Le président Trump en campagne, relayé par Breitbart et Fox News, lui, dénonce une attaque non pas « islamiste », mais « islamique ». Il insiste sur la nécessité d’interdire le territoire américain aux musulmans [le décret anti-immigration surnommé « muslim ban » a été instauré dès son arrivée à la Maison Blanche], tandis que sa justification politique se limite à une formule depuis 2016 : « L’islam nous déteste. »

La couverture de l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine par la presse américaine révèle l’étendue de la polarisation politique en cours dans le pays, mais aussi, et de façon moins attendue, des points communs. Les deux interprétations abandonnent l’analyse raisonnée au profit d’une lecture post-factuelle, émotionnelle et opportuniste des événements. De façon encore plus préoccupante, elles confèrent toutes deux aux djihadistes la position de représentants légitimes de l’islam, une reconnaissance dont rêvent tous les activistes islamistes depuis leur origine.

Faillites intellectuelles

La gauche « progressiste », armée des meilleures intentions, interdit le droit au blasphème et transforme les « offensés » qui soutiennent les tueurs de Charlie Hebdo en des victimes à qui l’on doit réparation ; la droite trumpiste développe un discours martial et englobant, transformant ces individus en symbole emblématique d’une religion de plus d’un milliard et demi de fidèles.

Dans les deux cas, la problématique djihadiste ne peut pas être pensée, la réalité politique du phénomène est évacuée, au profit d’une paralysie intellectuelle ou d’un réflexe pavlovien en guise de raisonnement. La religion et ses dépositaires en sont réduits à des caricatures, dans leurs véritables expressions.

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A deux semaines d’un scrutin historique, la campagne pour l’élection américaine offre un aperçu de certaines faillites intellectuelles dont l’origine commune est la prise de distance avec la liberté d’expression. La liberté de penser s’en réduit d’autant et empêche donc de concevoir la réalité du djihadisme et d’en analyser les effets au cœur des sociétés démocratiques. La politique des identités et des races et le populisme, qui rencontre un certain écho dans l’Hexagone, ouvrent des brèches que les islamistes savent exploiter.

La décennie 2020 débute face à un défi : celui de faire société autour d’un enjeu qui pèse lourdement sur le tissu sociétal. La démocratie française est à un tournant, gageons qu’elle va prendre le bon.

Bernard Haykel est professeur au département des études proche-orientales et directeur de l’Institut des études transrégionales de l’université de Princeton (Etats-Unis) ;

Hugo Micheron est chercheur associé au département des études proche-orientales de l’université de Princeton, auteur du « Jihadisme français. Quartiers, Syrie, prisons » (Gallimard, 416 pages, 22 €).