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France : Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris :« Je ne suis même pas un musulman aux yeux de certains »

vendredi 23 octobre 2020, par siawi3

Source : https://www.lepoint.fr/societe/interview-chems-eddine-hafiz-je-ne-suis-meme-pas-un-musulman-aux-yeux-de-certains-20-10-2020-2397364_23.php

« Je ne suis même pas un musulman aux yeux de certains »

INTERVIEW. Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris, explique comment reconquérir les territoires passés sous la coupe des fondamentalistes.

Propos recueillis par François-Guillaume Lorrain

Modifié le 20/10/2020 à 17:47 - Publié le 20/10/2020 à 16:30 | Le Point

Chems-Eddine Hafiz. Recteur de la Grande Mosquée de Paris.
Nous devions nous voir plus tard dans la semaine à la Grande Mosquée que l’avocat franco-algérien Chems-Eddine Hafiz, 66 ans, successeur de Dalil Boubakeur, dirige depuis le début de l’année. Nous souhaitions discuter de la tribune qu’il venait de publier dans Le Monde sur le séparatisme islamiste : il y pointait du doigt les défaillances de l’État, exprimait son souhait de travailler avec Emmanuel Macron à condition que le projet de loi sur le séparatisme ne relève pas encore de manœuvres électorales. Soulignant l’extrême gravité de la situation, il y condamnait aussi le plus fermement les fondamentalistes et appelait à un rassemblement des bonnes volontés. Après l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine , il a avancé notre rendez-vous. Dès le vendredi, il s’était déclaré « horrifié par cet attentat commis au nom de ma religion, l’islam ». Mais le recteur se distingue par son intention de ne pas se payer de mots et de passer à l’action, ce qu’il nous décrit dans cet entretien où il met les points sur les i.

Le Point : Quand vous écriviez votre tribune pour « Le Monde » Pensiez-vous possible un acte d’une telle barbarie ?

Chems-Eddine Hafiz : Tous les observateurs avisés l’appréhendaient, les prémices d’un tel attentat étaient en germe. Si j’ai rédigé une telle tribune, c’est parce que j’estime qu’il y a un danger pour notre société où le laisser-aller l’a emporté.

Qu’entendez-vous dans les mosquées ?

Nous constatons la montée en puissance d’une société parallèle, des enseignements sauvages dans des écoles coraniques de fait, où se déploie l’endoctrinement d’imams autoproclamés. Nous sommes diabolisés par les islamistes et peu soutenus par l’administration, qui, je le crois, ne sait plus identifier les partenaires sérieux. Il faut que celle-ci, dans le sillage des discours courageux du président, apprenne à séparer le bon grain de l’ivraie. Nos imams subissent des attaques de fondamentalistes qui estiment que nous sommes trop proches de la République. Face à ces accusations à l’emporte-pièce, nos imams sont les premières sentinelles.

Comment peuvent-ils leur répondre ?

Nous devons reconnaître qu’ils sont discrédités au regard de ceux qui se sont tournés vers le wahhabisme prêché dans certaines mosquées, des jeunes qui n’ont pas l’instruction religieuse ni la lucidité pour comprendre le message radical des « prédicateurs ».

Comment rattraper une jeunesse sous l’emprise d’une loi coranique dévoyée qui fait fi des lois de la République ?

Depuis mon élection, j’ai établi une relation de confiance avec les 160 imams rattachés à la Grande Mosquée. Nous avons établi un manifeste de 20 recommandations afin de lutter contre la radicalisation. Nos imams ont un niveau suffisant pour répondre à la critique, mais, jusque-là, ils ont pratiqué dans un cadre serein, en bons pères de famille. Il faut leur apprendre à croiser le fer, car en face, dans les quartiers défavorisés, on trouve des adeptes des arts martiaux prêts à tout pour s’accaparer le terrain déserté et porter la parole de la violence. Nos imams doivent être soutenus de façon dynamique. Je leur ai montré une feuille avec deux colonnes : dans la première étaient reportés les versets coraniques et hadiths qui légitiment un acte terroriste ; dans l’autre j’ai énuméré les arguments coraniques qui contestent ces comportements. Il faut faire du contre-discours, nécessaire sur les réseaux sociaux.

Après la mort de Samuel Paty, vous avez tweeté : « Toutes les mosquées doivent agir - et vite. » N’est-ce pas en dehors des mosquées qu’il faut agir ?

Dès le mois prochain, en coopération avec Xavier Emmanuelli, fondateur du Samu social, nous lançons une université populaire itinérante dans les quartiers d’Île-de-France où le lien social a été détruit. J’ai désigné cinq imams aguerris qui tiendront des journées de discussion dans des salles de villes choisies de concert avec Valérie Pécresse, la présidente de la région. Nous voulons convaincre que notre religion est compatible avec la laïcité et avec tous les principes de la République. Dans une France régie par la séparation de l’Église, des cultes et de l’État, c’est aussi aux instances dirigeantes des cultes de reconstruire du lien dans ces quartiers.

Pensez-vous que ces jeunes entreront dans ces salles, ne faudrait-il pas, comme ces prédicateurs, aller au pied des immeubles ?

Ce serait une initiative frontale vouée à l’échec. Je ne vais pas là-bas en conquérant, je viens vers ceux qui nous regardent de manière dubitative. C’est un lien à construire, un travail de longue haleine, chaque ville ayant sa particularité. On dispose d’autres réseaux à l’intérieur de ces quartiers. De nombreux présidents de région ont été contactés, notamment Xavier Bertrand, qui sont prêts à nous aider. Nous savons qui est l’ennemi, à présent il faut entrer dans la phase pratique. Par ailleurs, on forme beaucoup d’imams à prendre la parole en public, on leur enseigne aussi le français, afin de remédier aux effets d’une trop grande présence d’imams étrangers. On est seuls à former notre personnel religieux, or on a besoin de créer un statut de l’imam, qui pour l’heure est calqué de manière inadaptée sur celui du curé.

Quel soutien attendez-vous de l’État français ?

Je vous invite à poser la question aux représentants de l’État : veulent-ils véritablement nous aider ? Soutenir les imams qui refusent le diktat islamiste, notamment dans les quartiers ghettos ? Je suis déterminé à propager un islam pacifié, totalement compatible avec la République, je ne cesse de tendre la main. Je suis ouvert à toutes les discussions, projets, actions. Je lance un appel à tous les musulmans pour qu’ils expriment leur désapprobation du fanatisme, car je sais qu’ils sont contre la haine, contre le meurtre, et n’aspirent qu’à vivre en paix avec leurs compatriotes.

Vous évoquez les imams étrangers. Au-delà d’une fracture avec les fondamentalistes, vous êtes, dans un islam difficile à structurer, confrontés à des divisions nationales : Turquie, Arabie saoudite, Algérie, Maroc…

La France a sollicité ces pays à divers moments. Mais il faut distinguer les pays qui ont une communauté dans l’Hexagone, comme l’Algérie et le Maroc, avec lesquels il y a un vrai partenariat à nouer, du Qatar et de l’Arabie saoudite, qui n’en ont pas. Quel est leur intérêt à s’intéresser à l’islam de France, sinon pour des raisons idéologiques ? L’État a ouvert les banlieues aux Qatariens, on déroule le tapis rouge pour le président de la Ligue islamique mondiale, alors que nous n’avons pas besoin d’eux. Pour les Turcs, qui ont le plus d’imams détachés en France [150, pour 120 Algériens et 30 Marocains, NDLR], il faut engager une discussion franche avec eux.

Reconnaissez-vous le droit au blasphème, alors que vous aviez assigné en justice, au nom de la Grande Mosquée, Michel Houellebecq, puis « Charlie Hebdo » ?

Saisir le juge est la seule manière démocratique quand vous estimez que votre sensibilité est atteinte. À l’époque, j’avais invité les dirigeants de Charlie Hebdo à la Mosquée pour essayer de sortir de cette situation. Avec l’ouverture du procès de l’attentat, j’estime qu’un musulman, même heurté, doit s’accommoder de la satire. J’ai soutenu la jeune Mila, que je devais d’ailleurs rencontrer. Hélas, l’institution où elle est scolarisée lui a interdit tout contact. Quant à la liberté d’expression, telle que l’enseignait Samuel Paty, j’estime qu’elle doit être transmise et défendue, car elle ouvre l’esprit. S’agissant du blasphème, un recteur n’est pas un pape. Il ne donne pas l’onction ni l’absolution.

Emmanuel Macron a appelé à un islam des Lumières. Y croyez-vous ?

J’y crois car cet islam a existé, c’était celui de Cordoue. Mais nous avons perdu beaucoup de terrain. Nous avons une grande responsabilité, l’État aussi. C’est pourquoi je me suis adressé au président en lui demandant de bien choisir ses partenaires. Lors de ma tournée en France, j’ai vu combien de musulmans de qualité pourraient être sollicités, et non des escrocs qui tentent de tirer profit de la situation. Il faut chercher ces penseurs, ces intellectuels musulmans que les médias n’invitent jamais.

Votre diagnostic sur le séparatisme suggère donc une coresponsabilité de l’État et des autorités du culte musulman ?

En effet. L’État a mené une politique détestable d’urbanisme et de ghettoïsation sociologique et économique. L’islam politique a ensuite exploité les faiblesses de la démocratie en pratiquant l’entrisme. Aujourd’hui, la référence religieuse, ce n’est plus le recteur de la Grande Mosquée de Paris, je ne suis même pas un musulman aux yeux de certains.

Et vous, considérez-vous ceux qui vivent selon la loi salafiste comme des musulmans ?

Un musulman n’a pas le droit d’excommunier. Les salafistes sont des musulmans, puisqu’ils se disent musulmans. Mais ce sont des musulmans qui représentent mal l’islam et qui causent du tort à son image