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France : Chems-Eddine Hafiz, le franc-parler d’un islam modéré

vendredi 23 octobre 2020, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2020/10/22/chems-eddine-hafiz-le-franc-parler-d-un-islam-modere_6056898_4500055.html

22/10/2020 17’05

Chems-Eddine Hafiz, le franc-parler d ?un islam modéré

Photo : Chems-Eddine Hafiz, à la Grande Mosquée de Paris, le 14 octobre. SIMONE PEROLARIPOUR « M LE MAGAZINE DU MONDE »

Après l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine, celui qui dirige la Grande Mosquée de Paris depuis janvier condamne les extrémistes qui se réclament de sa religion. Une clarté et un art de la nuance qui ont marqué son parcours, de l’Algérie aux prétoires français.

Par Samuel Blumenfeld

Publié aujourd’hui 23.10.20 à 00h58, mis à jour à 11h53

Chems-Eddine Hafiz, le nouveau recteur, depuis ?janvier, de la Grande Mosquée de Paris (GMP), également vice-président du Conseil français du culte musulman (CFCM), refuse l’ambiguïté. Dans une tribune publiée par Le Figaro le 4 septembre, à l’occasion du début du procès des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher de janvier 2015, il soutenait : « Que Charlie Hebdo continue d’écrire,de ?dessiner, d’user de son art et surtout de vivre. Que le drame qui a frappé cette publication, des policiers et nos compatriotes juifs serve de leçon à la communauté nationale, mais aussi à ceux qui se réclament de l’islam, à ceux qui se disent “amis des musulmans” et qui ne condamnent pas clairement ces crimes terroristes. »

« Je ne peux pas m’empêcher de faire un parallèle avec l’Algérie de la fin des années 1980. Les premières poussées violentes de cet islamisme radical s’y sont manifestées par l’élimination de journalistes et d’intellectuels. »Chems-Eddine Hafiz

Celui qui a succédé à Dalil Boubakeur à la GMP privilégiait la même clarté dans une autre tribune,parue dans Le Monde, le 1er octobre. Il y décrit l’islamisme comme une idéologie mortifère, une pensée politique aux relents totalitaires. « Le séparatisme, écrit-il, est une attitude qui amène certains milieux extrémistes, tantôt partisans d’un islam sectaire, ?tantôt militants pour un islam politique, à refuser les lois de la République et à leur substituer leurs “interprétations” religieuses, voire des “lois coutumières”. »

Près de soixante-douze heures après l’assassinat de Samuel Paty, décapité le 16 octobre devant le collège du Bois-d’Aulne à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), les paroles de Chems-Eddine Hafiz se montrent tout aussi graves.

Dans son bureau de la GMP, ce lieu si symbolique pour l’islam de France, inauguré en 1926, cet avocat franco-algérien de 66 ans lâche : « Le ciel m’est tombé sur la tête. »

« Je ne peux pas m’empêcher de faire un parallèle avec l’Algérie de la fin des années 1980. Les premières poussées violentes de cet islamisme radical s’y sont manifestées par l’élimination de journalistes et d’intellectuels. Et quand je vois tout ce qui s’est tramé autour de l’assassinat de ce professeur qui enseignait la liberté d’expression, je me rends compte qu’il y a eu une préparation minutieuse de sa mise à mort. C’est tellement violent car cet acte barbare, horrible, a été commis par un homme au nom d’une religion qu’il partage avec moi. »

Respect de deux héritages

Longtemps, l’histoire de ce pénaliste de formation, arrivé en France en 1990, et dont le cabinet de droit des affaires est ?installé avenue des Champs-Elysées, s’est confondue avec celle de l’Algérie.

Comme il le souligne, il est né quatre mois avant le début de la révolution algérienne, lorsque le1er novembre 1954 le Front de libération lançait son premier appel au peuple, ?marquant le début de la guerre d’indépendance.

Il a grandi dans une famille nationaliste, épousant la cause de son pays contre la puissance coloniale française. Un engagement payé au prix du sang. Le frère aîné de Chems-Eddine Hafiz est mort à 20 ans dans les maquis algériens, un autre frère a pris une balle dans la tête au combat, ce qui ne l’a pas empêché de devenir professeur agrégé de médecine. Il y a enfin cette sœur de 13 ans ?arrêtée et torturée par les parachutistes français.

Il a fallu survivre à ces drames humains, à la douleur de parents qui avaient perdu leur fils, et relever le défi d’un pays à bâtir. « Mais je n’ai jamais eu de ressentiment contre cette France que j’avais appris à connaître par la littérature. » Chez cet avocat, l’arabe et le ?français sont parlés avec le même souffle, dans un respect de deux héritages : celui d’une Algérie indépendante et d’une République française laïque.

Canaliser le débat

La carrière d’avocat de Chems-Eddine Hafiz est marquée par plusieurs procès. Il y a eu ceux liés à des faits divers, qui racontent à leur manière une histoire de la France. La mort, en 1996, à Sens (Yonne),de Mohammed Khouas, un adolescent qui venait d’obtenir son bac, abattu d’une balle par deux toxicomanes dans un meurtre aux motivations racistes. « Le père de la victime était venu me voir dans mon bureau, se souvient l’avocat, il pleurait en silence. En revanche, durant l’audience, à aucun moment il n’a flanché. »

Et plus tard, en 2002, l’assassinat de Sohane Benziane, retrouvée brûlée vive dans un local à poubelles de sa cité de Vitry, victime d’un caïd de quartier. Il y a aussi le procès intenté, en 2001, à Michel Houellebecq, pour injure raciale et incitation à la haine religieuse, suite à des propos tenus par le romancier qui venait de publier Plateforme, et expliquait au mensuel Lire : « La religion la plus con,c’est quand même l’ ?islam. » L’avocat représentait la Grande Mosquée de Paris, et l’écrivain sera ?finalement relaxé en 2002.

Photo : Chems-Eddine Hafiz (à gauche) a été l’avocat de Dalil Boubakeur (centre), alors recteur de la Grande Mosquée de Paris, lors du procès de Michel Houellebecq pour injure raciale et incitation à la haine religieuse. Ici, le 17 septembre 2002. JACK GUEZ / AFP

Une action qui préfigure la décision de l’avocat, en 2006, aux côtés de ses confrères Francis Szpiner et Christophe Bigot, de poursuivre Philippe Val, directeur de publication de Charlie Hebdo après la publication des caricatures de Mahomet parues dans un journal danois et traitant de façon satirique le prophète de l’islam. « On ne peut pas me contester le droit d’aller devant les tribunaux », soulignait alors le recteur de la GMP. Il s’agissait pour lui de canaliser le débat vers les ?prétoires, et d’éviter qu’il ne se déroule dans les rues.

« Je représente une partie de la population musulmane qui ne s’inscrit pas dans une forme de militantisme. » Chems-Eddine Hafiz

Dans ce procès, la Mosquée de Paris ne poursuivait pas l’hebdomadaire satirique pour blasphème,lequel n’est pas réprimé en France, mais pour « injure publique à l’égard d’un groupe de personnes à raison de leur ?religion ».

Deux caricatures sur les douze publiées par le journal, dont l’une représentait Mahomet portant une bombe sur son ?turban, étaient en cause. « Ici, c’était l’idée qu’on assimile un musulman à un terroriste qui n’était pas acceptable », se souvient Francis Szpiner. Et l’avocat de préciser que le tribunal, dans son verdict, avait reconnu que, pris isolément, ce croquis était de nature à outrager les musulmans.

D’ailleurs, la Mosquée de Paris ne fera pas appel du jugement, à la différence de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) et de la Ligue islamique mondiale qui poursuivaient également Charlie.« L’UOIF a pollué notre procès », précise Christophe Bigot qui est aujourd’hui l’avocat du Monde sur les dossiers « presse ». Face à la Mosquée de Paris, Richard Malka assurait la défense de Charlie Hebdo. « Paradoxalement, j’aime beaucoup Chems-Eddine Hafiz, dit-il. L’action de la Mosquée était légitime. Il y avait en revanche un mode de défense de la Ligue islamique mondiale et de l’UOIF qui étaient beaucoup plus problématiques. »

La tâche est immense

Quand on l’interroge sur le projet du gouvernement de dissoudre le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), Chems-Eddine Hafiz se montre prudent : « Ce n’est pas moi qui décide. Je représente une partie de la population musulmane qui ne s’inscrit pas dans une forme de militantisme. Nous sommes des croyants et nous voulons exercer librement, sereinement et dignement notre culte, et nous ne sommes pas là pour imposer aux autres notre façon de voir les choses. »

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Aujourd’hui, la tâche du recteur de la GMP est immense. Il y a la perspective de faire acte de candidature à la tête du CFCM. L’immense chantier de formation des imams français dans l’Hexagone. La nécessité de lutter contre la ghettoïsation de ?certains quartiers, en restant le partenaire des pouvoirs publics pour lutter contre la radicalisation. « Il est admirable, poursuit Richard Malka. C’est une chance de l’avoir, une chance ?historique. » Et pour le recteur de la GMP, les rendez-vous avec l’histoire sont déjà le quotidien.