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France : Catherine Kintzler : “Le terrorisme islamiste considère que l’école est à sa disposition et entend lui dicter sa loi”

samedi 24 octobre 2020, par siawi3

Source : https://www.philomag.com/articles/catherine-kintzler-le-terrorisme-islamiste-considere-que-lecole-est-sa-disposition-et

Entretien
Catherine Kintzler : “Le terrorisme islamiste considère que l’école est à sa disposition et entend lui dicter sa loi”

Catherine Kintzler,

propos recueillis par Michel Eltchaninoff

publié le 23 octobre 2020 6 min

Que l’école ait dévié de sa mission originelle en s’ouvrant systématiquement sur la société n’est pas étrangère au tragique assassinat de Samuel Paty. C’est ce que déplore la philosophe de l’éducation et de la laïcité Catherine Kintzler. Elle appelle à une lutte sans aucune concession contre l’islamisme, qui passe par la liberté de montrer, à condition de les expliquer, les caricatures de Mahomet dans les écoles, et de critiquer l’islam.

Existe-t-il un lien entre l’évolution de l’école en France et l’assassinat de Samuel Paty ?

Catherine Kintzler : Oui, car l’école vit sous pression depuis des décennies. Elle est sommée de s’adapter à la demande sociale et aux exigences du marché, les savoirs sont relativisés comme « élitistes » au profit du « savoir-être » et des « compétences », les élèves et les parents, relayés par l’institution, se sentent autorisés à désavouer les professeurs.

Ce qui est visé, c’est la libéralité du savoir et celle des esprits qui le produisent ou qui se l’approprient, c’est la constitution d’un espace critique où les seules autorités sont la raison et l’expérience, où l’enfant, en devenant élève, est considéré pour lui-même et non comme « fils ou fille de... » ou « originaire de... » ou « appartenant à... » : c’est là le véritable travail d’émancipation qu’il importe de remettre au centre de l’école en restaurant sa mission principale, qui est d’instruire.

Il faut préserver l’activité scolaire du tourbillon social, la soustraire aux interventions indiscrètes, donner à l’école la sérénité et le calme contemplatif sans lesquels aucune instruction n’est possible, sans lesquels personne ne peut se saisir de sa propre puissance.
Il s’agit aussi d’offrir à chaque élève le luxe d’une double vie : l’école à l’abri des parents et de l’environnement quotidien ; la maison et l’environnement à l’abri du maître.

Mise en place dès le début des années 80, la politique d’« ouverture de l’école sur le monde » et de mise en suspicion des savoirs, que j’ai critiquée notamment en écrivant un livre sur Condorcet en 1984, n’a sans doute pas été faite pour l’islamisme, mais l’islamisme aurait été bien bête de ne pas s’en emparer pour imposer insolemment son agenda.
L’assassinat de Samuel Paty en révèle tragiquement une vérité profonde. Le commanditaire, en l’occurrence le terrorisme islamiste, s’est clairement manifesté sous la forme d’une extériorité qui considère que l’école est à sa disposition et qui entend lui dicter sa loi.

Comment l’école doit-elle réagir au meurtre d’un de ses enseignants ?

Il est nécessaire de marquer l’événement sans en atténuer la dimension traumatique. Comment comprendre que l’institution scolaire ne s’inscrive pas dans la continuité de l’hommage national qui a été rendu à Samuel Paty ? C’est un devoir d’organiser des cérémonies simples et solennelles dans les établissements scolaires auxquelles devront participer les élèves accompagnés de leurs professeurs, et auxquelles seront invités les citoyens et leurs élus. Il me semble opportun d’y faire figurer telles ou telles caricatures : par sa solennité, ce geste revêt une fonction symbolique et emblématique, il est une condensation des événements qui, au moins depuis 2015, appellent les citoyens à se ressaisir de la liberté d’expression et à la défendre.

“La question du blasphème est impertinente : il n’y a de blasphème que pour des croyants et cette notion est inconnue de la législation”

Faut-il passer du droit au devoir de blasphème ?

La question du blasphème est impertinente : il n’y a de blasphème que pour des croyants et cette notion est inconnue de la législation ; mettre en symétrie un « devoir de blasphème » et un « droit au blasphème » serait introduire une perspective religieuse qui, en l’occurrence, est étrangère à la laïcité de l’école publique.

Le martyre de Samuel Paty marque un point de non-retour, il entre dans l’histoire. S’en détourner en refusant toute manifestation marquante appelant à la mobilisation républicaine s’ajouterait à une longue et honteuse série de dénis. On mesurera aussi la persistance ou le recul de ces dénis lorsque le nom de Samuel Paty sera proposé pour nommer un établissement d’enseignement, une rue, une place...

Vous êtes donc favorable à ce que l’on montre les caricatures de Mahomet à tous les élèves ?

Faut-il nécessairement montrer ceci ou cela dans le cadre d’un enseignement ? Un cours ne se réduit pas à des raccourcis symboliques ni à des emblèmes, à plus forte raison s’ils sont imposés par un commandement extérieur – du reste, seuls les programmes sont impératifs. Une leçon n’est pas une manifestation qui assène des slogans, on n’y réclame pas l’adhésion (qui a pour corollaire le rejet pur et simple) mais l’intelligibilité.

Jamais un professeur ne « montre » un objet sous le régime de l’exhibition, de l’exhortation ou de la détestation. Un professeur explique, établit des relations, et il illustre son propos, il s’appuie sur des exemples qu’il choisit. En l’occurrence, il ne s’agit pas d’exercer la liberté d’expression en affirmant telle ou telle opinion, en brandissant une pancarte ; il s’agit d’exposer le fonctionnement de cette liberté : c’est à cette condition que les élèves peuvent être amenés à accepter les diverses formes de son exercice.

“Je ne vois pas pourquoi on devrait s’interdire de critiquer l’islam, y compris de manière virulente”

Comment lutter contre l’extension de l’islamisme sans attaquer l’islam comme religion et les musulmans comme fidèles ?

Je ne vois pas pourquoi on devrait s’interdire de critiquer l’islam, y compris de manière virulente. Pourquoi faudrait-il lui épargner le moment critique que rencontrent heureusement toutes les religions, toutes les philosophies, y compris et surtout par le travail de leurs propres penseurs ? Faut-il considérer ces derniers comme quantité négligeable, ou, pire, s’associer à ceux qui prétendent leur fermer la bouche ? Et ce serait faire un sort bien particulier à l’islam que de se croire obligé de le protéger en l’exemptant de la critique.

Laissons donc, au contraire, mille et mille débats se développer et gardons-nous de ne laisser la parole, au prétexte de ne pas « stigmatiser », qu’aux courants les plus rétrogrades qui entendent imposer l’uniformité de la pensée et des mœurs. Les musulmans méritent, comme tous les autres, cette liberté et nombreux sont ceux qui souhaitent l’exercer : en soutenant la liberté d’expression, ce sont eux, aussi, que l’on soutient et que l’on soulage d’un discours autoritaire qui prétend capter leur parole.

Sans compter que la connaissance ne peut que gagner à un tel déverrouillage : aucune ignorance n’est une bonne chose. En outre, les fidèles eux-mêmes sont protégés par la loi : les doctrines n’ont pas de droits, seules les personnes en ont. Je peux donc dire tout le mal que je pense de telle ou telle religion, de telle ou telle doctrine, mais je ne peux pas m’autoriser de cela pour insulter et a fortiori pour attaquer ses adeptes.

“Il faut cesser de se laisser intimider à coups de culpabilisation et de retournement victimaire, il faut cesser d’exercer la liberté d’expression à sens unique”

Vous parlez de contamination de l’islamisme. Comment la stopper ?

La lutte contre la contamination dont il est question consiste d’abord à faire obstacle à ceux qui, s’autorisant d’une lecture unique et dite « fondamentaliste », prétendent se soustraire aux lois de l’autorité civile, érigent les préceptes religieux en lois civiles et passent à l’acte en exigeant d’abord de leurs coreligionaires, puis de l’ensemble du corps social, la soumission à ce régime théologico-politique totalitaire qu’est l’application de la charia.

La législation en vigueur offre déjà bien des possibilités – je pense par exemple au Titre V de la loi de 1905, ainsi qu’au contrôle plus rigoureux des subventions publiques accordées à telles ou telles associations. La représentation nationale peut élargir cette législation, la renforcer, en durcir les sanctions. La question est plutôt de l’appliquer avec fermeté, et l’on peut penser que sur ce point, le chantier est bien encombré.

En parlant de contamination, en disant que les terroristes islamistes se meuvent dans bien des lieux « comme des poissons dans l’eau », je désigne aussi un phénomène qu’on a laissé se développer en détruisant les services publics et en détournant le regard devant l’odieux ordre moral qui s’installe dans les « territoires conquis de l’islamisme » (expression empruntée à l’ouvrage collectif Les Territoires conquis de l’islamisme, sous la direction de Bernard Rougier, Paris, PUF, 2020).
Faire revenir les classes moyennes dans des ghettos qui sont le produit d’une politique constante depuis trente ans, cela suppose une politique de la ville, une restauration des services publics avec un maillage national dense et homogène : c’est une affaire qui prendra du temps et qui demande une volonté politique. Mais lutter contre l’ordre moral qui entend imposer une loi politico-religieuse, c’est aussi l’affaire de la société elle-même : il faut cesser de se laisser intimider à coups de culpabilisation et de retournement victimaire, il faut cesser d’exercer la liberté d’expression à sens unique.