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France : Kahina Bahloul, l’islamologue qui veut ouvrir une mosquée « inclusive »

samedi 24 octobre 2020, par siawi3

Source : https://www.lepoint.fr/societe/kahina-bahloul-l-islamogue-qui-veut-ouvrir-une-mosquee-inclusive-09-01-2019-2284608_23.php

Kahina Bahloul, l’islamologue qui veut ouvrir une mosquée « inclusive »

La première femme imam de France veut ouvrir un lieu de culte où hommes et femmes prieraient côte à côte et promouvoir un islam libéral.

Par Baudouin Eschapasse

Modifié le 10/01/2019 à 09:36 - Publié le 09/01/2019 à 18:30 | Le Point.fr

Future imam de la mosquee Fatima a Paris, Kahina Bahloul est doctorante à l’Ecole pratique des hautes etudes. Elle prepare une these sur le theologien musulman Ibn Arabi qui, des le XIIe siecle, ne voyait aucun obstacle a ce que des femmes dirigent la priere.

Photo : Future imam de la mosquée Fatima à Paris, Kahina Bahloul est doctorante à l’École pratique des hautes études. Elle prépare une thèse sur le théologien musulman Ibn Arabi qui, dès le XIIe siècle, ne voyait aucun obstacle à ce que des femmes dirigent la prière.
© DR

Depuis qu’elle a annoncé, début janvier, vouloir ouvrir une mosquée « inclusive » à Paris où hommes et femmes prieraient côte à côte, son téléphone ne cesse de sonner. « L’initiative que je porte, avec Faker Korchane, provoque beaucoup de réactions. Soutiens et questions pleuvent. L’attente est visiblement très grande », note Kahina Bahloul. Entre un rendez-vous avec un reporter italien du Corriere della Serra et une interview au journal brésilien d’O Globo, Le Point a rencontré la jeune femme. Si celle-ci se réjouit de l’intérêt suscité par son projet, elle assure que l’objectif de sa démarche n’était pas de « faire sensation ».

Juriste de formation, cette Franco-Algérienne de 39 ans, née à Paris mais qui a grandi en Kabylie, rêvait depuis plusieurs années de trouver un endroit où elle pourrait pratiquer l’islam que lui a transmis son père : « Un islam empreint d’humanisme et de progressisme, une religion où le dogme n’étouffe pas la réflexion, où la tradition peut se conjuguer avec la modernité », explique-t-elle. Ne se sentant pas en adéquation avec ce qui se pratique dans les mosquées actuelles, surtout celles qui se réclament du salafisme, la jeune femme a décidé d’ouvrir son propre lieu de culte. « Ma décision a résulté du fait que je ne parvenais pas à trouver un lieu qui réponde à mes attentes », explique-t-elle.

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Mosquée libérale

Le projet de mosquée inclusive vise à permettre aux femmes de prier au côté des hommes. « La salle sera divisée en deux pour éviter une trop grande promiscuité, notamment lors des prosternations, mais les enseignements seront mixtes, délivrés alternativement par un homme et une femme », indique Kahina Bahloul.
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Son projet de mosquée baptisé « Fatima » vise à accueillir « dignement » les femmes, poursuit-elle. « Il est temps que les femmes musulmanes se fassent entendre et que l’islam leur fasse la place qu’elles méritent. Le Coran a trop longtemps été lu avec des lunettes d’homme. Les textes peuvent être interrogés autrement », expose-t-elle. Au lendemain des attentats, de janvier 2015, Kahina Bahloul avait créé le site « Parle-moi d’islam ». Une chaîne YouTube, qui propose des cycles de conférences online, destinée à offrir un autre visage à l’héritage culturel et religieux légué par le prophète Mahomet. « Le succès de ces vidéos m’a encouragé à aller plus loin », énonce Kahina Bahloul. L’écho rencontré par l’appel lancé le 3 janvier dernier la conforte dans l’idée qu’une mosquée libérale répondrait aux aspirations de nombreux musulmans français.

Accoler le qualificatif « libéral » à côté du mot « islam » ne va pas de soi. Il fait même bondir certains musulmans. L’expression, calquée sur celle de « judaïsme libéral », dont la figure la plus médiatique est la femme-rabbin Delphine Horvilleur, désigne simplement un mouvement religieux réformateur envisageant le dogme sous le prisme de la modernité. « Notre mosquée proposera une approche historico-critique des enseignements du Prophète. Ce qui ne veut pas dire que nous rejetons cet héritage, mais que nous souhaitons au contraire l’envisager de manière contemporaine », précise Faker Korchane, 40 ans, qui porte, lui aussi, ce projet. Ce professeur de philosophie, Français d’origine tunisienne, regrette que l’on oppose trop souvent « Esprit des Lumières » et religion. « De nombreux exégètes ont pourtant examiné les textes dans une perspective moderne. Aujourd’hui, leur pensée n’est exposée qu’à l’université. Notre souhait est que leurs enseignements soit aussi disponibles dans une mosquée », expose ce jeune père de famille, par ailleurs fondateur de l’Association pour la renaissance de l’islam mutazilite (ARIM). Le mutazilisme est une école théologique musulmane rationaliste, apparue dès le VIIIe siècle de l’ère chrétienne qui aborde le Coran dans une double approche de réflexion (le fikr) et de discernement (le furqân).

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Genèse du projet

Photo : Kahina Bahloul, ici à la mosquée de Phoenix aux États-Unis, cite souvent Amina Wadud, première femme imam outre-Atlantique, comme modèle.
© DR

Kahina Bahloul, que n’a jamais quitté la foi mais que rebutait, à l’adolescence, une lecture trop normative des textes, a redécouvert l’islam au moment de la mort de son père, en lisant notamment le poète d’origine syrienne Khaled Roumo. « Bien que j’ai étudié la religion quand j’étais enfant, je n’avais pas pris la mesure de l’apport que la spiritualité peut constituer pour les individus avant cette grande épreuve qu’a été la disparition de mon père », émet-elle. Ce décès a constitué, dans sa vie, un tournant. Au point de bouleverser son existence.

Il y a quatre ans, elle quitte le secteur des assurances où elle travaillait depuis 12 ans et décide de reprendre des études d’islamologie à l’École pratique des hautes études. Kahina Bahloul s’investit alors dans diverses associations cultuelles de sensibilité soufie. « La mystique occupe désormais une place très importante dans ma vie », explique la jeune femme, dont le père entrepreneur n’était pas particulièrement versé dans la religion. Sa mère (d’origine juive par sa mère et catholique par son père) se revendiquait comme athée. Kahina Bahloul s’engage, parallèlement, très activement dans le dialogue interreligieux avec la femme rabbin Pauline Bebe et le père Antoine Guggenheim, ancien directeur du pôle de recherche du Collège des Bernardins.

Après avoir créé des ateliers dédiés à l’enseignement de l’histoire des prophètes au sein de l’association Alawya, à Drancy, elle participe à la fondation de l’association La Maison de la paix à Paris, avec la femme imam norvégienne Annika Skattum, au sein de laquelle l’Irakienne Fawzia Al-Rawi, vivant aujourd’hui en Autriche, dispense des enseignements d’inspiration soufie. « L’expérience a tourné court puisque la Maison de la paix a dû fermer ses portes au bout d’un an, faute de financement (en 2017). Mais il est clair que cette première expérience a été déterminante dans mon itinéraire », émet-elle.

Le délicat sujet de l’imamat féminin

Photo : Si de nombreuses femmes prêchent dans des mosquées étrangères, Kahina Bahloul est le première à le faire en France.
© DR

Pour l’islamologue, l’accès des femmes au statut d’imam ne pose aucun problème d’ordre théologique. « Il est acquis, depuis le XIIe siècle, et les écrits d’Ibn Arabi que rien n’interdit à une femme de diriger la prière », note-t-elle. « Il faut juste déconstruire près d’un millénaire de discours sexiste, car même si les textes ne l’interdisent pas, les croyants restent parfois heurtés par l’idée qu’une femme soit en chaire », glisse Faker Korchane. « La société où s’est forgé l’islam que nous connaissons était très patriarcale, mais nous pouvons soulever cette chape de plomb », veut croire Kahina Bahloul, qui cite de nombreux pays étrangers où des femmes prêchent dans des mosquées.

« En dehors de France, les femmes s’emparent de la question de la transmission de la tradition, dirigent la prière et cela ne pose aucun problème », relève Kahina Bahloul citant la Danoise Sherin Khankan, reçue l’année dernière à l’Élysée, ou encore Amina Wadud, professeure d’études islamiques de l’université du Commonwealth de Virginie et imam depuis 2005. Il n’empêche. Même si l’imam de Bordeaux Tareq Oubrou a publiquement exprimé que l’imamat féminin n’était pas interdit par le Prophète, aucun représentant officiel de l’islam de France n’a encore pris position officiellement en faveur de Kahina Bahloul, qui se réjouit que d’autres projets de mosquées « libérales » aient fleuri depuis l’annonce de son projet.

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L’islam selon Tareq Oubrou

Les réactions outrées de certains, exprimées sur les réseaux sociaux, qui moquent le projet de mosquée Fatima comme une sorte de centre de « yoga spirituel » ou les attaques et menaces reçues ne font pas peur à Kahina Bahloul. Cette dernière pense que son refus de porter le voile en dehors de la mosquée est peut-être la cause de cette « hostilité », provenant de la frange la plus conservatrice de la communauté musulmane. « S’ils pensent que cela me fera changer d’avis, ils se trompent. C’est peut-être lié à mon prénom, qui renvoie à une reine berbère inflexible, mais je ne cède pas aux pressions (l’autorité de la reine Dihya, surnommée Kahina en arabe, s’étendit au VIIe siècle sur toute la Numidie : du Maghreb en Égypte, NDLR) », sourit la jeune femme. « Kahina est extraordinairement forte », confirme Faker Korchane.