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Algérie : L’indépendance et la reconstruction du pays

mardi 27 octobre 2020, par siawi3

Source : siawi.org

L’INDEPENDANCE DE L’ALGERIE
ET AUDELA

par Lalia Ducos

25.10.20

Cher(e)s camarades, chers ami(e)s, chers compatriotes.

En cette période de Hirak révolutionnaire où la jeunesse entend prendre son destin en main, il me parait important de revenir sur un passé pas si lointain bien que nous soyons de moins en moins à l’avoir vécu .
Je suis de celles et de ceux qui ont vécu le colonialisme et en cette veille de 1er Novembre, je veux tout d’abord saluer la mémoire de celles et ceux qui ont combattu le colonialisme pour faire de nous des citoyens algériens. Je voudrais décrire ce qui, à mes yeux, furent les années 62-90 : années enthousiastes mais également premières luttes pour la démocratie.
Je suis simplement une militante de base qui veut transmettre un peu de ce qu’elle a vécu au cours de la période exaltante de la reconstruction du pays.

1962 :UN PAYS EXSANGUE

I. Une économie à l’arrêt
Certains trouveront « accessoire » de revenir sur ce qui est déjà un passé, cependant notre jeunesse ne peut imaginer l’état dans lequel la colonisation a laissé l’Algérie.
Tout d’abord, l’indépendance acquise, les Algériens, aux cris de « Sebbaa snin barakat » mettent fin à un affrontement armé pour le pouvoir. C’est alors que Ben Bella est élu Président.
L’Algérie est exsangue : le départ massif des Européens laissent le pays en d’énormes difficultés pour faire fonctionner l’économie. Sur 10 millions d’habitants 40% vivent dans la misère. En 1954 , 4,5% savent lire et écrire. L’unique université , celle d’Alger, compte 503 étudiants dont 22 filles (1). D’après la sociologue algérienne Marieme HELIE Lucas,(2), à l’indépendance , l’Algérie se retrouve avec 4 ingénieurs de haut niveau et parmi les Algériens à avoir une formation universitaire ils sont pour la plupart avocats ou médecins, la colonisation ayant toléré ces formations afin de servir « les besoins spécifiques des Indigènes. »
Il faut donc faire marcher ce qui existait : les fermes abandonnées des colons, les très rares entreprises industrielles, les écoles, la seule université existante, les hôpitaux… Tout un chantier ! C’est avec un immense enthousiasme et un grand dévouement que la population se met au travail. Par exemple la population renonce au sacrifice de l’Aïd El Kebir pour participer à la reconstitution du cheptel ou encore, elle se démunit de ses bijoux pour le Sandouk ettadhamoun (fond de solidarité nationale ) dont on ne sait ce qu’il en a été fait.
Le reboisement, indispensable, puisque des milliers d’hectares de nos forêts avaient été brûlées au napalm. C’est un immense succès. De nombreux cars emportent une foule joyeuse encadrée par les organisations nationales. Les militaires y participent plantant les arbres qu’ils transportent par camions entiers.
Au moment de l’indépendance, sur le plan économique, le pétrole, le gaz restaient entre les mains des compagnies françaises ainsi que les chemins de fer, les mines. La France conservait aussi les bases militaires. Claude SIXOU.(3)

II. L’analphabétisme.

-  Formation des enseignants et volontariat :Exaltation collective.
Le premier défi à relever est de faire face à l’analphabétisme qui s’élevait à 80 à 90% en 1954.
En 1962, au lendemain de l’indépendance, 80% d’enfants entre 6 ans et 15 ans ne fréquentent pas l’école. Il faut trouver rapidement des solutions aux infrastructures. Un vaste programme de constructions d’écoles est lancé avec le volontariat et l’aide de l’Armée Nationale Populaire. Puis, il faut faire face au déficit d’enseignants en français en recrutant ceux qui ont un certain niveau de français et en formant une catégorie d’enseignants, « les moniteurs » La scolarisation est mixte et obligatoire
Les cours d’alphabétisation sont une priorité et dans les sections de quartier de l’UNFA, dont je faisais partie, les femmes étaient heureuses de signer au lieu d’apposer leur doigt, faible signe d’autonomie qu’elles accueillaient avec joie.
Je me souviens des jeunes Français venus dans le cadre de la coopération convenue dans le cadre fixé par les Accords d’Evian et aussi des brigades de « pieds rouges », militants de gauche, d’extrême gauche, chrétiens démocrates, « porteurs de valises », tous volontaires et enthousiastes pour l’édification du socialisme. Pour ne citer que Simon Blumenthal, Hélène Cuenat, Boeglin, Vautier parmi tant d’autres…

III. La création des organisations nationales

Les étudiant(e)s , les jeunes, les femmes, les travailleurs se regroupent dans les Organisations Nationales Les étudiants à l’UNEA , la jeunesse à l’UNJA, (1000 lycéennes vont dans le Sud soigner la population atteinte de trachome), les femmes à l’UNFA, les travailleurs à l’UGTA ainsi que les moudjahidines et moudjahidates à l’ONM.

L’UNEA
Au 10 Bd Amirouche, siège de l’UNEA, se trouvait le restaurant universitaire, une véritable ruche où se côtoyaient étudiantes et étudiants dans une mixité parfaite. C’était aussi un lieu de rencontres et de débats de haut niveau, parfois houleux .Dès 1963, se reflètent les courants politiques et religieux. Des élections libres élisent Houari Mouffok, président de l’organisation qui a si bien su fédérer les étudiants. C’est avec beaucoup d’émotion, et je ne suis certainement pas la seule, que je pense aux camarades décédés ; Nourredine Zenine, Bouzid Bennalègue, Fatima Medjahed, Aziz Belgacem , Houari Mouffok et Ahmed Mahi, plus récemment et tant d’autres

L’UGTA
— Historique. — C‘est le 24 février 1956 que Le Front de Libération Nationale annonce la création de l’Union en faveur de l’indépendance.
Elle organise une grande mobilisation le 1er Mai 1956 , sauvagement réprimée par les autorités françaises au cours de laquelle son leader AÏssat Idir est arrêté puis assassiné lors de son incarcération.
Après la grève de 8 jours en janvier 1957, l’activité syndicale passe au second plan pour laisser la priorité a la lutte armée pour l’indépendance nationale.
— 1962. — Au lendemain de l’indépendance, l’ UGTA essaye de s’affranchir du pouvoir et du parti et s’insurge contre les directives portant atteinte à ses libertés.
Le régime du président Boumediene adoptera alors une politique répressive vis- à -vis des travailleurs et le parti exercera un contrôle absolu sur le choix des candidats aux postes de responsabilités de l’UGTA mais également sur les autres organisations de masse.

L’UNFA
Historique
Les femmes. En prenant part à la guerre de libération nationale, dans les maquis, les villes, les campagnes et montagnes, les femmes transgressent tous les tabous et démontrent qu’elles font partie intégrante de la société.
Les témoignages des moudjahidates soutiennent que dans le contexte de la lutte pour l indépendance, il n’était pas possible de réclamer des droits spécifiques, le but étant d’abord de libérer le pays du joug colonial.
Pourtant le FLN s’engageait, lors du congrès de la Soummam en 1956, pour un pouvoir laïc, démocratique et social et dans la Charte de Tripoli , en 1960, le FLN s’engageait à supprimer tous les freins à l évolution de la femme et à son épanouissement. Cependant les instances politiques FLN/ALN ne comptaient aucune femme. La candidature au Comité National de la Révolution Algérienne (CNRA) de la première femme médecin à prendre le maquis, Nafissa Hamoud est rejetée.
Le soulèvement populaire du 11décembre 1960 a vu l’ importance de la participation des femmes et des enfants qui a su attirer le regard du monde entier au moment où la« question » algérienne était portée à l’ONU.
Dans l’euphorie de l’indépendance c’est également côte à côte que les femmes et les hommes sont dans les manifestations, au sein des organisations de masse. Mais, bien qu’ ayant répondu à l appel fait aux forces vives de la nation de participer à l édification du pays, la femme algérienne est toujours écartée des responsabilités nationales.
Les forces religieuses conservatrices s’organisent autour de l’association « El Qiyam » qui, le 5 janvier 1964 réunit plus de 3000 hommes à la Maison du Peuple réclamant une politique théocratique.
Pourtant, Ben Bella, lors du 1er congrès du parti, le 16 avril 1964, déclarait : « La libération de la femme n’est pas un aspect secondaire qui se rajoute à nos autres objectifs. Elle est un problème dont la solution est un préalable à toute espèce de socialisme. »

Dès l’indépendance UNFA devient l’organisation nationale des femmes .Une organisation très active au sein de laquelle Akila Ouared Abdelmoumene arrive, élue démocratiquement, à la fédération nationale d’Alger. En 1965, les femmes ont considéré qu’il était temps de revendiquer leurs droits .Le 8 Mars fut déclarée journée officielle de la femme. La manifestation grandiose des femmes, ce 8 mars 1965, initiée par Akila et Zhor Zérari, journaliste, est marquée historiquement par une vague puissante qui déferle, brisant les grilles du cinéma Magestic déjà plein , afin d assister au meeting de Ben Bella, croyant toujours à la reconnaissance de l’égalité homme /femme.
Le FLN nous impose alors une direction nationale.

L’UNjA
Les lycéens collégiens et étudiants vont aider les paysans. C est le volontariat
Dans les entreprises agricoles tous les travailleurs qui possédaient quelque savoir doivent immédiatement faire face aux récoltes mais aussi aux commandes de semences. Les collégiens, lycéens et étudiants vont aider les travailleurs illettrés à passer les commandes et à tenir les comptes. il n’y a pas de limites au dévouement de chacun, à la dévotion, à la patrie. Le volontariat devient naturel. « La pratique de l’autogestion est d abord une stratégie de survie et non une directive politique » Damien HELIE (4)Le désenchantement commence avec les décrets de mars 1963 qui donnent un cadre légal à l’autogestion mais surtout qui vient l’encadrer, la contrôler en plaçant un directeur nommé par l’administration , non élu par les travailleurs, les voilà, ainsi, dépossédés, écartés des décisions qui les concernent.
Notons cependant que, en ce qui concerne les industries, le simple fait de rouvrir les entreprises et de démarrer la production est un succès compte tenu des conditions catastrophiques au lendemain de l’indépendance. Les ouvriers acceptent de sacrifier leurs premières payes pour permettre le redémarrage de l’entreprise. « Les décrets de mars1963 ont empêché l’accaparement des entreprises ou les transactions par des personnes privées. Mais en 1964 le gouvernement choisit d’en faire des sociétés nationales » .Damien HELIE (2)

ONM
C’est également en 1962 que l’Organisation Nationale des Moudjahidines voit le jour.

IV. La santé : formation et dévouement.

Les hôpitaux ayant été désertés par les médecins et infirmiers français, les besoins sont énormes.
Comment les quelques milliers d intellectuels et cadres algériens allaient-ils pouvoir remplacer les centaines de milliers de Français qualifiés ? Comment prendre en charge les problèmes de santé de la nouvelle Algérie indépendante ? 88% de la population souffraient d’ une infrastructure sanitaire conçue en fonction d’une classe privilégiée avec un déséquilibre entre villes et campagnes. En 1963 ne restaient que 600 médecins algériens et étrangers, 200 pharmaciens, une centaine d infirmiers et d ’aides soignants. Le défi est relevé. Des infirmiers de l’ALN sont immédiatement affectés à des postes civiles. Des cours accélérés sont dispensés dans des instituts pour former des Adjoints Médicaux de Santé Publique, les AMSP, afin de prendre en charge les besoins immédiats des populations de zones rurales. Et nous avons tout le dévouement des médecins algériens qui rentraient de Tunis ou revenaient du maquis.
Tout d abord le Dr Mohamed Seghir NekKache, un exemple d’humanisme et de patriotisme . Il avait assuré la formation de secouristes pour la révolution avant de rejoindre lui-même le maquis dès 1954. Premier ministre de la santé de Ben Bella, on lui doit la création de la Pharmacie Centrale Algérienne ainsi que l’Institut National de Santé Publique.
Nous devons la naissance de la médecine algérienne au Dr Aldjia Benallegue, première femme médecin pédiatre algérienne qui créa l’école algérienne de pédiatrie. Nafissa Hamoud Laliam créa, quant à elle, le premier centre de régulation de naissances. Puis Les docteurs, Marie Moati, Suzanne Benabdellah-Laribere, Janine Belkhodja, Alice Cherki, Dr Chaulet, Dr Grangaud, Dr Boukheloua, Dr Mazouni, Dr Belkhenchir et j’en oublie certainement.
Combien de contingents de jeunes médecins ont ils été formés grâce à l’enseignement gratuit et à la disponibilité de nos pionnières et pionniers de la médecine algérienne ?

V. La culture

La cinémathèque
Certains se souviennent peut être de la Cinémathèque Algérienne, rue Larbi Ben M’hidi, de René Vautier. Ce haut lieu de culture populaire a marqué une génération d’Algériens. Ce lieu de débats, d’échanges quelquefois houleux a formé bien des cinéphiles. L’Institut National du Cinéma créé en 1964 a formé des réalisateurs comme Merzak Allouache, le regretté Farouk Belloufa (qu’il repose en paix) Mais cette institution est vite nationalisée.
Ahmed Bédjaoui est nommé Directeur des Archives Algériennes de 1966 à 1989. C’ est une véritable encyclopédie ambulante que nous avons aujourd’hui avec nous !
Nous assisterons, sous Boumediene, à un regain de l’activité culturelle dans tout le pays. En 1976 le magnifique film de Merzak Allouache, Omar Gatlatou, à La Nouba des femmes du mont Chenoua d’Assia Djebar qui nous offraient déjà une réalité des conditions de vie de notre jeunesse et de ses rêves !

Le théâtre
Le théâtre a d’abord existé sous forme radiophonique durant la colonisation et le mouvement nationaliste s’en servait comme moyen d’éducation, de mobilisation, avec Mustapha Kateb et Bachtarzi.
A l’indépendance de jeunes comédiens font leur apparition et prennent le relais de leurs aînés. Kateb Yacine, Slimane Benaissa et Abelkader Alloula ( que les islamistes nous ont tué) ont contribué à l’éveil de la conscience, tant leurs pièces témoignent d’une grande écoute de la société.

La presse
La reparution d’Alger Républicain et la création de Révolution Africaine aident à la réalisation de toutes les tâches exaltantes qui nous attendent et contribuent au travail mobilisateur et à l’éducation politique. L’Algérie est en pleine effervescence et, sans tenir compte des luttes de clans, « la révolution socialiste » est en marche et le FLN se déclare « Parti Révolutionnaire d Avant garde ».

BEN BELLA

I. Le régime politique
Est-ce que le régime de Ben Bella est un régime démocratique ? Non. C’est un régime populiste et le FLN, imbriqué dans l’appareil d’Etat, caporalise peu à peu toutes les organisations et les syndicats.
On ne peut parler de dictature comme je l’entends dire mais, en effet, le FLN avait la main mise sur toutes les organisations et a fini par régner en maître en tant que parti unique. Le Parti Communiste Algérien est interdit en novembre 1962 et le Front des Forces socialistes est dissous par arrêté ministériel en septembre 1963.

II. Le code de la nationalité

Le 27 mars 1963, le code de la nationalité est voté à l’Assemblée Nationale. Dans l’alinéa 1, l’article 34 définit le sens du mot« Algérien » en matière de nationalité d’origine. Il s’agit de toute personne dont au moins deux ascendants en ligne paternelle sont nés en Algérie et qui jouissent du statut musulman. Par conséquent, les Européens et les juifs nés en Algérie depuis de nombreuses générations, qui ont lutté contre le colonialisme et qui demeurent en Algérie indépendante ne sont pas considérés comme des Algériens « d’origine » et s’ ils veulent être Algériens, ils doivent en faire la demande selon l’article 9 du Code de la Nationalité.
On voit, là, que la nationalité est définie selon des critères religieux. La qualité d’Algérien est liée à la notion de musulman et cette confusion est prégnante encore de nos jours. L’abbé Bérenger, représentant du FLN en Amérique Latine pendant la guerre, proteste sans succès et démissionne de l’Assemblée Nationale.
La première constitution est promulguée le 10 septembre 1963 institutionnalisant le FLN en parti unique tout puissant. L’islam est religion d’Etat, La République garantit à chacun le respect de ses opinions, de ses croyances et le libre exercice des cultes. La langue arabe est la langue nationale officielle de l’Etat. Un ministère des Habous est crée. Le congrès du FLN en 1964 adopte La charte d’Alger et L’Etat se prétend socialiste.
Notons que sous le régime Ben Bella, tout le monde est pour le socialisme, un socialisme « spécifique ». L’Algérie marquait sa solidarité avec les mouvements de libration nationale et offrait l’asile aux révolutionnaires. Alger était d’ailleurs qualifiée de « Mecque révolutionnaire »

BOUMEDIENE

Le coup d’Etat militaire du 19 juin 1965.
Dans la nuit du 18 au 19 juin 1965, le Président Ben Bella est renversé et le colonel Houari Boumediene, alors Ministre de la Défense, prend le pouvoir. On sentait bien les divisions du pouvoir mais le coup d’Etat a pris tout le monde au dépourvu. Le colonel Boumediene proclame Le redressement révolutionnaire Il devient Président du Conseil Révolutionnaire, Président du Gouvernement et Ministre de la Défense.
Ben Bella est arrêté et accusé de pouvoir personnel, de concentration de pouvoir. Le coup d’État est réussi.

I. L’opposition : La période noire

Des étudiants de l’UNEA tentent de manifester mais le déploiement de l’armée et de la police les en empêchent. A Annaba une manifestation pacifique a lieu ; elle est sauvagement réprimée. Un jeune meurt d’une balle dans la tète tirée par le commandant Attailia qui a tiré sur la foule. Le même commandant tire
à nouveau sur la foule en 1988.
Une opposition au coup d’Etat s’organise dès juillet 1965 constituée du parti communiste et des membres progressistes du FLN : l’Organisation de la Résistance Populaire. l’ORP Les membres de la direction sont Bachir Hadj Ali, Sadek Hadjeres, Mohamed Harbi, Hocine Zahouane.
La répression ne se fait pas attendre et les premières arrestations commencent par celles de Mohamed Harbi , de William Sportisse, qui assurait la liaison entre les dirigeants, suivies de celles de Bachir Hadj Ali, Hocine Zahouane et une soixantaine d’autres militants dont Gilberte-Taleb-Sportisse. C’est un coup dur pour l’organisation naissante qui, malgré tout, continue sa lutte tout en se renforçant
Les titres du journal El Moudjahid affiche un complot de « la main de l’étranger » pour justifier les arrestations. Nouvel organe de presse El Moudjahid se présente comme né de la fusion d’Alger Républicain et du journal Le peuple. En réalité les journalistes et la direction d’Alger Républicain n’y ont jamais été représentés.
Après des jours et des jours passés à « la question » à la Sécurité Militaire pour la plupart et à la rue Cavaignac à la DGSN pour d’autres. les familles apprennent le lieu de détention ( la prison d’EL Harrach )après plusieurs semaines de silence. Les familles se demandaient si leurs parents étaient toujours vivants.
Des témoignages ont été recueillis et publiés en France tels Les torturés d’El Harrach (5), Manuscrit collectif qui dénonce la torture comme produit du système et L’arbitraire de Bachir HADJ ALI (6).
Nous, ( mon mari faisait partie des détenus d’El Harrach) n’avions aucun soutien de notre peuple qui, mal informé ou par un anti communisme bien entretenu, croyait peut être à la thèse du complot de l’extérieur. Les avocats algériens que nous avions sollicités pour nous défendre se sont dérobés. Seuls, des avocats venus de France, ont entrepris des démarches et ont pu rendre visite aux détenus.
La mobilisation des familles a été très importante et nous avons été soulagées quand, enfin, nous avons retrouvé nos frères ou maris saufs et que Gilberte-Taleb-Sportisse ait été transférée avec tous les détenus à la prison d’El Harrach. Bachir Hadj Ali, Mohamed Harbi et Hocine Zahouane étaient gardés au secret dans un lieu inconnu.
La première revendication des détenus a été celle du statut de prisonniers politiques et, par principe, la séparation avec les prisonniers de droit commun, et des conditions de détention améliorées. La bataille pour leur libération a été longue. Je pense, au moment où j’écris, à nos détenu(e)s du Hirak et à leurs familles.
Après une grève de la faim de 13 jours, les détenus d’El Harrach sont dispersés et isolés dans les prisons du pays puis assignés à résidence dans ces mêmes lieux ou ailleurs jusqu’en 1970. Ils rentreront chez eux encore bien plus tard.
Le parti de l’Avant Garde Socialiste, le PAGS, constitué en 1968, continue la lutte et, grâce aux camarades ayant échappés aux arrestations, se déploie peu à peu au sein des organisations nationales et des syndicats et ce, jusqu’en 1998.

II. La contestation de la jeunesse

Les jeunes sont toujours présents aux grands moments de l’histoire
Deux organisations d’importance ont émergé au lendemain de l’indépendance. La jeunesse du Front de Libération Nationale, la JFLN, et l’Union Nationale des Etudiants Algériens, l’UNEA, issue de l’Union Générale Nationale des Etudiants Musulmans Algériens, l’UGEMA.
Ces organisations ont grandement contribué à la formation et à la conscientisation de notre jeunesse.
Rappelons la grève des étudiants et lycéens en 1956. Ce jour-là, filles et garçons répondent à l’appel de l’UGEMA (L’union Générale des Étudiants Musulmans Algériens) et des centaines d’étudiantes et d’étudiants rejoignent la lutte de libération nationale, soit dans les maquis, soit dans les villes et aussi à l’extérieur du pays comme représentants de la lutte.
Après le coup d’Etat de 1965 la répression est massive, les uns arrêtés et torturés ou disparus,, les autres contraints à l’exil ou à la clandestinité. Les progressistes du FLN , les communistes et les étudiants de gauche de l’UNEA sont les plus réprimés.
En janvier 1966, les manifestations contre l’arrestation de Mehdi Ben Barka par les autorités marocaines sont réprimées et le comité de section d’Alger de l’UNEA est dissous. Les étudiants s’organisent alors au sein de l’Union Nationale de la Jeunesse FLN.
En avril 1967, lors de la journée contre l’impérialisme, les étudiants manifestent devant le Centre Culturel Américain, rue Abane Ramdane.
Le 5 juin 1967, ils appellent à une manifestation contre Israël et dans un élan de patriotisme demande l’instauration du service national pour une armée nationale et non professionnelle, les filles y sont inclues, pour une durée de 45 jours.
En 1968 une nouvelle répression s’abat à nouveau sur le mouvement et des arrestations ont lieu à l’intérieur même de l’université dont celles de Fatima Medjahed, et Mahdi Mahmoud dit « Zorba ». Une grève est entamée mais interrompue à l’annonce de la tentative d’assassinat du Colonel Zbiri visant le Président Boumediene
En 1971, les étudiants portent leur soutien à l’option socialiste déclarée de Boumediene par les nationalisations Boumediene s’appuie alors sur la jeunesse et les hommes marqués à gauche.

III. Des mesures nouvelles

Des mesures administratives
Lors du Festival Panafricain où les étudiants sont très actifs dans les débats organisés en ville, Boumediene voit sa popularité acquise et entreprend des mesures administratives
Il procède à un découpage en communes et en préfectures : la mise en place, en janvier 1967 d’une charte communale afin que des Assemblés Populaires (APC) puissent gérer les affaires de chaque commune, ainsi qu’une charte de wilaya le 25 mai 1969 pour des Assemblées Populaires de wilaya (APW) afin de doter l’État de structures pyramidales pour une participation plus active de la population avant l’Assemblée Nationale mais toutes ces élections se font sur propositions du parti.( Benjamin STORA. (7)

Le mouvement conservateur se développe
Dans le souci de « préserver » la société, Boumediene laisse le mouvement conservateur se développer.
Le 8 mars 1966, à la Maison du Peuple, Boumediene déclare pourtant : « Il y a des ennemis à l’évolution de la femme. Certaines rumeurs circulent depuis quelque temps à propos du Code de la Famille...Cette propagande avance que tous les droits acquis par la femme lui seront ôtés ...Ce code , nous devons le consolider par les acquis de la femme et par des lois. Nous ne pouvons pas parler du socialisme et de la révolution sans que les lois soient socialistes et révolutionnaires. »
Il formule ainsi le vœu de voir les femmes représentées dans chaque commune.
En fait, le ministère de la justice met sur pied une commission qui élabore un projet, le ministère en dément l’existence mais le texte circule « sous le manteau », il est publié dans un ouvrage de Fadila M’rbet. (8). Il fait grand bruit et mobilise l’opinion publique. Plusieurs projets, de 1968 à 1984, ont été reportés grâce à la vigilance et la mobilisation incessante des militantes féministes, des anciennes moudjahidates et des collectifs d’avocats.
Le journal « El Moudjahid » titre, le 20 septembre 1969, au sujet de la mini jupe : « les jeunes filles et la liberté, des adolescentes livrées à elles-mêmes, sont des exemples dégradants ».
Un sociologue va jusqu’à considérer que « Le malaise sociétal vient de l’imitation de milliers de signes de culture occidentale qui véhiculent toutes les tendances dégénérées de cette civilisation en décadence » Driss CHABOU(8)
L’association Al Qiyam (les valeurs) qui avait pourtant soutenu le coup d’État est dissoute en mars 1970 mais Boumediene permet la création d’Instituts Islamiques et change le Week End de repos le samedi-dimanche pour le jeudi-vendredi .
La voix des moralisateurs religieux se fait de plus en plus entendre. L’idée d’une dégradation mœurs paraît dans « Le Monde » du 29 octobre 1970. La vente d’alcool est encadrée par des prix prohibitifs.

Les nationalisations

Dans « la proclamation du Conseil de la Révolution » Boumediene affirme œuvrer pour l’édification d’une société véritablement socialiste et pour le renforcement de notre indépendance nationale choisissant de s’appuyer sur l’armée et les forces de la sécurité militaire, la SM
Sur le plan de l’indépendance nationale, la base de Mers El Kebir (Oran) est reprise au bout de 5ans au lieu des 15 ans prévus par les Accords d’Evian. La France a procédé à plusieurs essais nucléaires dans le sud algérien dont on compte encore des victimes. Les bases sont évacuées en 1967.
Sur le plan économique, le pétrole, le gaz, les chemins de fer et les mines restaient encore entre les mains des compagnies françaises .Après la nationalisation de Sonatrach en 1963 par Ben Bella, Boumediene nationalise le secteur minier et bancaire en 1966 et continue par la nationalisation des hydrocarbures.
Pour l’histoire : Lors de la crise diplomatique avec la France à la suite de la nationalisation du pétrole, Paris menace de ne plus acheter de vin algérien qui était la deuxième source de revenu en devises pour le trésor public. Boumediene décide alors l’arrachage des vignobles sur des milliers d’hectares de terre. Grave erreur sur le plan économique et aussi sur le plan écologique car les vignes empêchaient l’érosion des collines.

La réforme agraire
La loi sur la réforme agraire touche les grands propriétaires fonciers algériens parmi lesquels figurent ministres et cadres du FLN ou de l’armée, ce qui vaut à Boumediene beaucoup d’inimitié. Cette loi généralise le salariat et la protection des travailleurs.
Cette révolution agraire bénéficie à 10.000 petits paysans, elle touche un quart des surfaces du pays et pas seulement les structures agraires héritées du colonialisme. Pour la première fois depuis l’indépendance un groupe social lié au pouvoir (ministres, FLN, armée) est touché et directement mis en cause par le régime.
Le PAGS s’en félicite et appelle à lutter contre les résistances des « gros colons algériens » mais critique la mise en œuvre de la réforme, notamment son administration mécanique et sans concertation avec les paysans. (William SPORTISSE).(9)

L’ industrie et le commerce
De plus, de nombreux projets industriels, aussi bien dans l’industrie lourde (Le complexe d’El Hadjar, la Société Nationale de Sidérurgie -la SNS- que dans l’industrie légère, (textile, agro-alimentaire) ouvrent à des emplois et à l’élévation du niveau de vie des Algériens. Les syndicats s’organisent, bien que sous le contrôle du FLN, et les militants du PAGS y apportent leur contribution.
Boumediene, dont Belaïd Abdesslam est le ministre de l’industrie instaure un monopole d’Etat sur l’importation, le commerce et la distribution. La précipitation de ce monopole d’Etat ainsi que le sabotage dans sa mise en œuvre font que nous assistons alors à des pénuries chroniques sur certains produits favorisant ainsi la spéculation et la corruption. Certains se souviennent des heures passées dans les « souk el fellah » pour acquérir un produit : un jour c’est les pommes de terre, un autre les œufs ,etc...
Soulignons que le FLN n’avait que peu d’influence sur le gouvernement dont la plupart des membres n’avait pas de lien avec le parti.

L’éducation, l’enseignement et l’arabisation
Au niveau social, l’éducation se généralise, la mixité scolaire est encouragée, les universités s’ouvrent sur tout le territoire pour les filles et les garçons.
L’arabisation est décidée et bien que nécessaire elle n’est ni réfléchie ni étudiée. S’est-on posé la question de savoir quels seront les enseignants ? Où les trouver ?
Le principal artisan en est Taleb Ibrahimi, ministre de Boumediene de 1965 à 1970 Ce dernier considérait la langue arabe et l’islam comme référents à l’identité algérienne. Cependant, cette précipitation n’a pas pris en compte la réalité du pays
Dès 1965, des textes ont été promulgués régissant la politique d’arabisation. Pour pallier le manque d’enseignants on fait appel à des enseignants syriens, égyptiens qui, dans leur majorité, ne maîtrisent ni les fondamentaux ni les éléments culturels pour pouvoir enseigner correctement la langue, la grammaire, la littérature, l’histoire ...
Ce recrutement a ajouté un autre facteur de détérioration par l’idéologisation de la langue arabe : le discours religieux s’est substitué aux matières à enseigner. Au bilinguisme enrichissant ( par exemple le lycée de jeunes filles de Kouba a formé les meilleures élites bilingues que certaines ont eu la chance d’avoir comme professeures !) on oppose un enseignement archaïque destiné aux couches sociales moyennes ou défavorisées alors que la nomenklatura envoie ses enfants étudier et se former à l’étranger
En 1967, la faculté de droit est entièrement arabisée, quand la première promotion est sortie, elle ne trouve pas de place dans l’administration dont les textes demeurent encore en français et nous avons là les premières victimes et les premiers frustrés de l’arabisation.
En 1976, le ministère de l’Education Nationale présente le projet de réforme dit « Ecole Fondamentale » avec une rupture entre un enseignement de base arabisé et un enseignement francophone pour les filières scientifiques et technologiques à l’université. Deux idéologies s’opposent : l’une conservatrice, l’autre logique, économique et pragmatique pour les élites dites « modernistes ». Dans ce schéma, aucune place à la langue amazigh ; la chaire de berbère à l’université est supprimée.

Au fil des ans, l’espace scolaire devient l’otage d’un endoctrinement de millions de jeunes. L’éducation civique est remplacée par l’éducation religieuse.
Même si le constat est amer, il est important de souligner que nombre de jeunes ont été diplômés à partir de cette période. En effet, combien de médecins et d’ingénieurs de la promotion Boumediene exercent en France et ailleurs ? Ceci s’explique aussi par des mesures exceptionnelles : Pas de frais d’inscription à l’université, bourse pour tous les étudiants , repas à 1 dinar dans les restaurants universitaires, accès gratuit aux livres. Malgré ces mesures, notons le sacrifice des parents qui se saignaient pour des cours particuliers en français pour l’admission aux filières scientifiques dont l’enseignement se faisait en français . La volonté de cette jeunesse était aussi inébranlable.
Comme disait le regretté Kateb Yacine : « Le français est notre butin de guerre » pour signifier que cette langue pour laquelle certains traitent ses tenants de « Hisb frança » que cette langue a été arrachée car la colonisation n’a jamais voulu que les Algériens apprennent le français, l’école n’étant pas obligatoire. Il n’y a qu’à revoir le taux d’analphabètes à l’indépendance.

La santé
La santé devient gratuite. Ainsi que nous l’avons vu, au lendemain de l’indépendance, le gouvernement de Ben Bella a réservé une place importante à la médecine préventive et à la médecine sociale. grâce aux efforts et au dévouement de nos pionnières et pionniers de la médecine.
Boumediene continue dans cette optique. Grâce à un contexte économique favorable (les recettes pétrolières) beaucoup d’efforts sont consentis : des infrastructures hospitalières sont réalisées, des formations de personnel de santé contribuent à l’amélioration de l’état de santé de la population et l’élargissement de l’accès aux soins. Des campagnes, avec l’aide des organisations de masse et de l’armée, sont menées dans les zones rurales contre les épidémies, les maladies contagieuses ainsi que l’enseignement de l’hygiène de la santé.
La première vaccination« de masse » pour les enfants, celle du BCG est effectuée dans les années 1966-1967 pour combattre la tuberculose.
En ce qui concerne la santé maternelle et néonatale, le docteur Nafissa Hamoud, un des membres fondateurs de la médecine algérienne, crée en 1967 le premier centre de Planning Familial à l’hôpital Mustapha Bacha. A cette époque, le taux de fécondité des Algériennes est l’un des plus élevé au monde.7 enfants par femme avec le taux de mortalité qui l’accompagne.En effet la révolution sanitaire provoque une chute de mortalité mais n’est pas accompagnée d’une chute de la natalité. Cette politique nataliste a lourdement pesé sur le problème de l’emploi, de l’habitat, de l’instruction et de la santé.
La gratuité des soins et le programme de l’espacement des naissances sont lancés en 1974 avec la médecine préventive, l’ouverture d’un important réseau de Centres de Prévention Maternelle et Infantile. Le Conseil Islamique déclare par une fetwa l’espacement des naissances licite.
L’allongement de l’espérance de vie est de 30 ans depuis 1962, mais l’accès aux soins est de plus en plus difficile aux citoyens. Le système est mis à mal par la désorganisation, les passe-droits et une corruption qui va des responsables de la santé au planton.

MORT DE BOUMEDIENNE : BILAN DE SON REGIME

Le 27 décembre 1978 Boumediene meurt. A-t il était un dictateur ? Houari Boumediene n’a été ni un Pinochet ni un Pol Pot .
Ce n’était pas un démocrate, c’était un président autoritaire, austère, un nationaliste sincère . Il a gouverné en s’octroyant tous les pouvoirs et en s’appuyant sur l’armée et la sécurité militaire. En modernisant l’armée , l’ALN est devenue l’ANP .En réalité Ben Bella et Boumediene, deux personnalités complètement différentes, ne différaient pas tellement dans leurs choix politiques et idéologiques et tous les deux déclaraient édifier le socialisme.

I. Edification d’un Etat-Nation : Souveraineté nationale

L’activité du gouvernement Boumediene a porté sur l’Edification d’un Etat-Nation de la souveraineté nationale avec sa politique de nationalisations et sa gestion socialiste d’industrialisation, de réforme agraire et de médecine gratuite et surtout sur une politique d’enseignement massif mixte et gratuit. Rappelons que la réforme agraire figurait dans la plate forme de la Soumamm et la Charte de Tripoli. Sa mise en œuvre s’est heurtée à l’hostilité des gros propriétaires terriens.algériens dont plusieurs étaient membres du FLN. Comme l’explique si bien William Sportisse (9) « Entre Cheikh Kheirredine qui possédait des palmeraies dans le Sud Constantinois et Cheikh Redha Houhou qui ne possédait rien, il n’y avait pas les mêmes intérêts de classe S’ils étaient unis dans la lutte contre le colonialisme, leurs options politiques pour l’avenir du pays étaient bien différentes. »
Si la période Boumediene est caractérisée par le renforcement de l’armée en une armée moderne, de la sécurité militaire et du part FLN, paradoxalement c’est la période la plus significative de la récupération des richesses, de la réforme agraire, de construction de logements sociaux et d’infrastructures sanitaires, scolaires et universitaires.
Dans les années 70, nous assistons à une véritable exode rurale. La crise agricole, la croissance démographique provoquent des déplacements entre les villes algériennes et même à l’extérieur du pays.
Le barrage vert. Après l’urgence du reboisement des forêts brulées au napalm pendant la guerre de libération, le projet du « barrage vert » est lancé dans les années 70. L’objectif est de constituer une ceinture contre l’avancée du désert. Ce projet « écologique » a été pris en charge par le Haut Commissariat au Service National et exécuté par des jeunes militaires après une formation technique.
Le producteur agricole est le plus gros noyau de la classe ouvrière algérienne, mais aussi le moins organisé et le plus exploité par la bureaucratie et ces années 70 ont connu un développement considérable des emplois ouvriers dans le secteur industriel : des villes naissent de ces créations industrielles comme Drâa Ben Khedda pour le textile, Hassi Messaoud et Hassi Rmel pour le pétrole et le gaz.
La création de l’industrie légère publique et privée (textile, chaussure et cuir, de l’industrie alimentaire) a permis l’augmentation des emplois. Je me souviens de la chemise de qualité « Redman » de l’entreprise Hamiani.
Les syndicats, même sous contrôle du FLN, étaient présents et le pouvoir à l’écoute des revendications des travailleurs. Ceux des entreprises publiques étaient déclarés à la sécurité sociale et bénéficiaient d’une couverture sociale, médicale et des allocations familiales.
C’est la naissance de la classe ouvrière et des luttes ouvrières.

II. Sur la scène internationale

C’est dans ce contexte que l’Algérie se hisse au premier rang sur la scène internationale, prend la tête du mouvement des « Non Alignés » pour un nouvel ordre économique mondial. Boumediene fait un discours mémorable aux Nations Unis en 1974 où il plaide pour une révision des mécanismes internationaux et pour le droit des peuple à disposer de leur richesse .Le peuple algérien retrouve sa dignité.
Musulman, il se méfiait du charlatanisme et à Lahore, au Pakistan, au sommet islamique, il fait une déclaration qui déclencha une polémique : « Les hommes ne veulent pas aller au paradis le ventre creux ; un peuple qui a faim n’a pas besoin d’écouter des versets, avec toute ma considération pour le Coran que j’ai appris à l’âge de dix ans. Les peuples qui ont faim ont besoin de pain, les peuples ignorants de savoir et les peuples malades d’hôpitaux. »
A la polémique qui a suivi ce discours, Houari Boumediene tient à le réaffirmer le 1er mai 1974 à la fête du travail : « Celui qui a faim ne peut se suffire de la lecture du Coran ou de la promesse du paradis. »
Le second plan quadriennal de Boumediene, 74/77 est suivi d’une période de bilan, de réflexion et de remise en cause. Il tenait tête aux islamiques conservateurs et malgré le soutien de ceux qui soutenaient sa politique anti-impérialiste il a toujours préféré s’appuyer sur l’armée et la sécurité militaire.
En 1977/1878 . Boumediene fait appel à des hommes marqués à gauche comme Saïd Mazouzi, Redha Malek et Mustapha Lacheraf et préconise la pause de l’arabisation.

Malheureusement, sa mort prématurée vient bloquer les ajustement prévus. Une mort qui reste suspecte pour beaucoup.
Une foule nombreuse a assisté à ses funérailles. Le peuple voyait en Houari Boumediene l’homme qui avait su rendre aux Algériens leur dignité. On reconnaît en lui l’homme intègre, sans enrichissement personnel.
Pas de nomenklatura arrogante ni de richesse ostentatoire. Les femmes pouvaient circuler sans crainte, aller au cinéma ou au théâtre.

CHADLI : LE GRAND TOURNANT

L’armée désigne Chadli Bendjedid à la succession de Boumediene. Chadli se débarrasse des proches collaborateurs de Boumediene, crée un Etat Major Général et la sécurité militaire devient Direction Centrale Avec son premier ministre, Taleb Ibrahimi et le nouveau patron du FLN Messadia, il écarte les progressistes et engage des réformes.

I. Les changements

Sur le plan économique, sous prétexte d’ajustements économiques, il procède au démantèlement des entreprises étatisées et à la privatisation de nombreuses terres, encourage le secteur privé et le passage au libéralisme et à l’économie de marché.
Des discours sur les bienfaits de l’islamisation de la société se font entendre à travers des prêches à la télévision algérienne, des livres et des cassettes de prédicateurs du Moyen Orient. Dans les universités et les cités universitaires , les « fréros » ou « barbéfèlenes »(ainsi nommés à cause des barbes et des tenues dites afghanes) se montrent de plus en plus agressifs vis à vis des étudiantes et des étudiants de gauche.
Abassi Madani alors enseignant à l’université d’Alger organise un rassemblement pour exiger l’arabisation intégrale de l’enseignement et de la société.
Cela se traduit par la suppression de l’enseignement bilingue dans le primaire et le secondaire et l’arabisation des filières non scientifiques à l’université en 1980/1981 suivie par l’arabisation de l’administration. L’éducation islamique est renforcée dans les écoles.
Le 8mars, les étudiantes, déclenchent un mouvement de protestation contre une directive interdisant la sortie du territoire national sans l’autorisation d’un tuteur mâle et obtiennent l’annulation de la directive.
Les femmes, de plus en plus nombreuses dans le monde du travail et dans les universités s’organisent et se regroupent dans les mouvement syndicaux, culturels et scientifiques. Elles prennent une place active dans les luttes sociopolitiques tout en restant mobilisées contre le code de la famille.
C’est ainsi qu’en1981, un autre projet, subtilisé et divulgué, déclenche un mouvement de protestation initié par les anciennes combattantes suivies par les étudiantes, les travailleuses de l’UGTA, universitaires et hommes démocrates. Un pétition est remise à la présidence et le projet est retiré.
En 1984, le code de la famille est adopté en catimini à l’Assemblée Nationale sans faire l’objet d’un débat public. Il institutionnalise l’infériorité d’une moitié de la société . Les conservateurs, au nom de l’islam, remportent une importante victoire alors que le président Boumediene avait réussi à contenir un islam fanatique.

II. Le Printemps berbère

En mars / avril 1980 une conférence de l’écrivain Mouloud Mammeri ,sur l’ancienne poésie berbère, devant se tenir à l’université de Tizi Ouzou est interdite. Cette mesure provoque l’indignation et la révolte en Kabylie.( la discrimination culturelle au profit de l’arabité existait depuis longtemps, par ex.le refus à Taous Amrouche de chanter au festival panafricain !)
Une opération militaire est déclenchée pour déloger les grévistes qui occupent l’université de Tizi Ouzou. Le refus des étudiants est violemment réprimé Au bout de 4 jours d’affrontements l’opération se solde par 32 morts et des centaines de blessés essentiellement du côté des jeunes et de la population et des centaines d’arrestations. C’est ce l’on appellera « Le Printemps berbère » Les protestations s’étendront à l’université d’Alger. Pour la première fois, une grande manifestation populaire réclame la démocratie et la reconnaissance de la culture et de la langue berbère. Cette immense contestation reprendra en 2001 plus sanglante, comptant des centaines de jeunes torturés, assassinés ou disparus sous le régime de Bouteflika.

III. L’émergence des islamistes

Chérif Messadia reprend en main le FLN et lors du congrès de juin de 1980, l’article 120 stipule que les postes à responsabilité dans les organisations nationales et dans les syndicats ne peuvent être assumés que par les militants du FLN. Une véritable « épuration » se met en place au sein des syndicats de l’UGTA, des organisations de femmes, d’étudiants, de jeunes, d’enseignant .etc... C’est l’ordre de la pensée unique.
Les affrontements entre étudiants de gauche et étudiants islamistes se multiplient dans les cités universitaires. Les étudiantes sont sommées de ne pas sortir le soir, elles sont agressées, les jambes lacérées à coup de rasoir. Un étudiant est éventré à coup de sabre en 1982 à la cité universitaire de Ben Aknoun.

C’est également en 1982 que Mustapha Bouali déclenche le « djihad » en créant le Mouvement Islamique Armé (MIA). Le maquis Bouali se fait connaître par des attaques meurtrières contre les forces de l’ordre et la population. Il sera tué en janvier 1987.
C’est dans ce contexte que le pouvoir algérien promulgue, en 1984, le Code de la Famille qui institutionnalise l’infériorité de la femme, la polygamie et la répudiation, l’interdiction, pour la femme d’épouser un non musulman.
Grâce à la« tolérance » de Chadli les islamistes remportent là une importante victoire.
En 1983, les cours de pétrole s’effondrent et le pouvoir adopte un plan d’austérité draconien. L’émergence des islamistes est visible dans tous les espaces publics. Ils se développent à travers des mosquées qui s’ouvrent en grand nombre dans les quartiers et dont les prêches alimentent le désenchantement de la population. « Les foires du livre musulman » s’organisent annuellement avec la bénédiction de l’administration. L’imam Ghazali, renvoyé d’Egypte, a son temps d’antenne à la télévision pour ses prêches alors que Mohammed Arkoum, Kateb Yacine et Mouloud Mammeri sont interdits de parole

IV. Les nouveaux riches et l’ultralibéralisme

La déstructuration du commerce monopolisé d’État, le démantèlement du secteur public remplace le système de production, même imparfait, qui a caractérisé les années 1970. De nombreux affairistes s’investissent dans un commerce parallèle avec la complicité de l’appareil d’Etat. On sait que, nombre de produits subventionnés, tels que l’huile et le sucre, les denrées alimentaires importées pour que les plus pauvres en bénéficient, étaient stockés pour être revendus à des prix plus élevés à l’intérieur du pays ou dans les pays limitrophes.
Les « barons de l’import-export » prospèrent, protégés par le pouvoir et par les islamistes qui considèrent « tidjara » halal. Un système de consommation est mis en place, un commerce informel qui échappe à la réglementation et au contrôle de l’État et qui transfère ses bénéfices en devises étrangères.
Les lobbys de l’import-export bénéficient d’exonérations, ils n’ont aucun impact sur l’économie nationale, enrichissant les producteurs étrangers et la pratique des 10% en commission devient courante. Ces prédateurs, qui ne paient pas d’impôts, qui échappent aux cotisations sociales profitent le plus des subventions publiques alors que la société civile est représentée comme « assistée ».
La situation sociale s’aggrave avec cet ultra libéralisme et l’arrogance des nouvelles richesses. Des manifestations sporadiques ont lieu demandant l’amélioration des conditions de vie des jeunes qui sont les plus touchés par le chômage, le manque de logement et l’injustice. Des cris de révolte surgissent lors des matchs de foot, seul loisir pour les jeunes.
« Chadli, barkana min viss, koul li ouledek irred devises » ! (Chadli, assez de vices, dis à ton fils de rendre les devises)
« Messadia serraq el maliya ! »( Messadia voleur de richesses)
« Boumediene erdjaâ fina, Halima tehkem fina ! »( Boumediene reviens nous, Halima nous gouverne)
En juillet et septembre 1988 une vague de grèves ouvrières secoue le pays. Elle commence à l’usine de Rouiba et s’étend ensuite d’Est en Ouest, de Oued Smar à El Harrach et Belcourt. La répression s’abat sur les syndicalistes et les militants de gauche du PAGS.
Les jeunes réagissent. Des émeutes éclatent dans les lycées à Alger et Oran.
Des manifestations de jeunes éclatent à Alger pour protester contre la hausse des prix et la raréfaction des produits de première nécessité. Dans la soirée du 4 octobre 1988 des bâtiments publics sont incendiés , des magasins pillés et des entreprises publiques saccagées.Tout laisse croire à une manipulation de la colère des jeunes des couches populaires.
La répression est atroce, l’armée réagit et tire sur la foule faisant des centaines de morts. On parle de 500 à 600 morts.
Les islamistes tentent de récupérer le mouvement de contestation en initiant, sans succès, une marche le 10 octobre.
Chadli reçoit trois dirigeants islamistes : Ali Benhadj, Mohammed Sahnoun et Hahfoud Nahnah, les considérant comme représentatifs et demande de l’aide pour un retour au calme.

Ouverture démocratique...
Dans la soirée du 10 octobre, Chadli annonce des réformes mettant fin au parti unique autorisant le multipartisme. Un comité contre la répression et contre la torture se constitue ainsi que des avocats bénévoles. Le comité organise un grand meeting le 3 novembre qui sera relayé par la presse internationale.
Des manifestations de jeunes continuent. Le 24 novembre place du 1er mai et un grand meeting organisé par les étudiants se tient au stade de Tizi Ouzou le 25 novembre.
La démission de Chadli est demandée mais la réponse est une révision constitutionnelle qui aboutit en février 1989 sans débat politique. Le parti unique est supprimé ainsi que l’article 120 qui exigeait la carte du parti à tout responsable politique ou d’organisation. La mention du « socialisme » est retirée, les libertés d’associations sont consacrées et nous assistons à la création d’associations à caractère politique, les ACP et à la parution de nouveaux journaux. La nouvelle constitution consacre le pluralisme syndical. Le droit syndical ne se limite plus au seul syndicat existant, l’UGTA, et une centaine de syndicats voit le jour.
...Naissance du FIS
De cette « ouverture démocratique » est né le Front Islamique du Salut, le FIS, alors que la loi interdit la formation de tout parti sur une base religieuse.
La faiblesse de la gauche, dont la plupart des éléments étaient en clandestinité, la faiblesse des organisations politiques progressistes et le manque de projet réel de société n’ont pas permis un repère aux jeunes. C’est ainsi que la démocratisation de façade de l’Algérie et surtout l’autorisation de la création d’un parti à caractère religieux ont favorisé la montée en puissance du FIS dont le projet d’un État islamique n’a jamais été abandonné.
ON RETIENDRA QUE LA PERIODE CHARNIERE DE CHADLI A OUVERT LES PORTES AU LIBERALISME ET A L’ISLAMISME.

La suite de l’histoire ?
De mémoire plus récente et d’écrits plus nombreux ce sont, aujourd’hui, les jeunes qui s’en saisissent, la contestent, la récrivent, l’inscrivent pour demain.
Le Hirak reprend le combat des aînés pour leur rêves confisqués et leurs revendications pour une Algérie souveraine qui préserve le secteur d’État et ses richesses, une République non théocratique qui garantit la liberté de conscience, une République démocratique par le peuple et pour le peuple qui garantit l’indépendance de la justice, la liberté d’expression et l’égalité femmes/hommes...tout un vaste chantier à reconstruire pour que nos jeunes n’aient plus envie de fuir !

BIBLIOGRAPHIE.

(1)) Daniele-Djamila Amrane-Minne:les femmes dans la guerre d’Algérie Editions Karthala , page 17
(2)Marieme Helie Lucas:préface du livre de Damien Helie « les débuts de l’autogestion industrielle en Algérie » co- éditions Pecos et Robin, L’Asymétrie sous les tropismes
(3) Claude SIXOU. "Espoirs et réalités. Les choix économiques algériens entre 1962/1965.Sou’al n°1dec.1981 page 33-34
(4) Damien Helie « les débuts de l’autogestion industrielle en Algérie »
(5) « Les torturés d’El Harrach ». Manuscrit collectif.1966. Editions de Minuit.
(6) Bachir HADJ ALI « L’arbitraire » 1966, Editions de Minuit. 2005 Les Editions APIC.
(7)Benjamin Stora « « Algérie contemporaine de 1830 à 1988 » 2004 Casbah-Edition.
(8) Driss CHABOU. Revue de sociologie 266. La vie de l’AAE 1977.
(9) Fadila M’RABET Les Algériennes » 1967.Edition Maspero.
(10) William SPORTISSE« Le camp des oliviers » 2012. Editions, Presses universitaires de Rennes. DOCUMENT CONSULTES : Hors Serie de l’Humanité : Algérie 50 ans d’Indépendance, Hassan Zerouky