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France : La gauche est borgne, camarades, juste pas du même œil

vendredi 30 octobre 2020, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/28/raphael-glucksmann-l-integrisme-islamiste-a-beneficie-d-une-myriade-d-aveuglements-volontaires_6057607_3232.html

La gauche est borgne, camarades, juste pas du même œil

Raphaël Glucksmann

Publié le 28.10.20 à 05h30, mis à jour à 06h52

Où avons-nous failli ?, s’interroge l’eurodéputé, relevant l’échec des deux gauches, celle qui place l’antiracisme au-dessus de tout, minimisant l’intégrisme, et celle qui le dénonce mais élude les ségrégations structurelles

Il est dans la vie des nations des moments de bascule, des nuits noires que les bougies aux fenêtres ou les hashtags compatissants n’éclairent plus. La décapitation de Samuel Paty nous plonge dans l’une de ces nuits. Le lynchage dont il fut la victime sur les réseaux sociaux et les complicités dont bénéficia son bourreau nous effraient. Sa solitude face à la haine qui préparait le crime nous fait honte. La carence de nos institutions nous fait peur. Nos manifestations post mortem ne procurent plus ni remède ni catharsis.

Lorsque le surgissement du mal radical ébranle nos architectures mentales et fracture nos habitats intellectuels, seuls subsistent l’exigence de vérité et l’impératif de sincérité, la parrêsia – ou le « franc-parler » –, que les Athéniens placèrent au fondement de leur démocratie et que Foucault explora dans ses derniers cours au Collège de France. La parrêsia, c’est le risque pris de la vérité, le discours qui met en péril le locuteur, l’auditeur et le lien qui les unit. Une manière d’être et de dire qu’une classe politique rentière et pavlovienne pratique peu. Et qui aujourd’hui est inévitable.

La douloureuse vérité, donc, est que nous avons failli. Individuellement et collectivement failli. A nos principes comme à nos devoirs. La vérité est que l’intégrisme islamiste a bénéficié d’une myriade d’aveuglements volontaires et de silences gênés. La vérité est que des progressistes chevronnés ont trop souvent partagé la tribune avec d’insupportables bigots, trop longtemps toléré les intolérants. Pourquoi ? Par mauvaise conscience sociale et historique. Par crainte de n’être plus que des bourgeois parlant à des bourgeois. Par impuissance face aux relégations et aux discriminations. Par mémoire des crimes coloniaux. Par confort aussi. Et lâcheté, sans doute.

Notre cité s’est repliée

La vérité, si l’on va au bout et si l’on est prêt à se fâcher avec tout le monde, y compris avec soi, est que la gauche est divisée, mais qu’elle a en partage le fait d’être borgne. Toutes et tous borgnes, camarades ! Juste pas du même œil. Une gauche qui place l’antiracisme au-dessus de tout a sous-estimé, minoré, voilé le danger intégriste. Qui a accepté de traiter les Français musulmans différemment des autres, ce qui, en soi, est une forme de racisme compassionnel. En tolérant chez des imams ce qu’elle ne supporterait pas chez des curés. En refusant de défendre une jeune fille comme Mila, menacée de mort pour blasphème [après qu’elle a posté une vidéo critiquant l’islam sur Instagram]. En laissant entendre que Charlie Hebdo était raciste, tirant un trait d’égalité entre les caricaturistes laïcards et les éditorialistes de Valeurs actuelles. En ne disant rien quand les juifs quittèrent le 93. En laissant sans réponse les alertes des professeurs face aux insultes des enfants ou aux récriminations des parents. En dissolvant l’idéologique dans le social.

Face à elle, une autre gauche, dite « républicaine », a dénoncé le radicalisme islamiste. Mais elle a éludé les ségrégations et les exclusions structurelles qui sont le terreau sur lequel il prospère. Elle a mené une lutte idéologique pure, sans se soucier des discriminations et des abandons qui empêchent de la gagner. Comme si les idées s’affrontaient hors-sol. Elle a zappé la question sociale. Zappé la question du racisme. Zappé que ce nom de « République » qu’elle répète rituellement finit par chanter plus qu’il ne parle quand vous vivez dans un quartier délaissé par les services publics et que vous ne trouvez pas de travail parce que vous vous appelez Saïd. Elle a choisi d’être borgne de l’autre œil. Or, comment mener un combat sans désigner clairement l’adversaire ou sans comprendre ce qui lui permet de grandir ? Gagner ce combat suppose de voir des deux yeux.

Voir qu’une idéologie totalitaire gagne du terrain face aux Lumières qui fondent notre cité. Voir que les libertés de pensée, d’expression, de conscience sont attaquées. Et qu’il faut les défendre, en promouvant ce principe de révision logé au cœur du projet républicain laïque et qui s’énonce ainsi : il n’existe aucun système de croyances, aucune vérité religieuse, aucune pratique sociale ou culturelle que des citoyens libres ne soient en mesure de critiquer, d’abandonner ou de rejeter. Les défendre donc, en garantissant ce « droit de sortie » de l’identité héritée, de l’appartenance sociale et familiale, de toutes les déterminations qui pèsent sur nous et que l’école – d’abord, mais pas que – doit mettre à distance pour nous permettre de les quitter. Ou de les embrasser. Librement.

Voir que notre cité a failli à sa promesse et s’est retirée, repliée, recroquevillée. D’elle-même, sur elle-même. Voir qu’une république ne peut fonctionner quand ses enfants nés à Trappes (Yvelines), dans le 4e arrondissement de Paris ou à Guindrecourt-sur-Blaise (Haute-Marne) ne se croisent plus, même symboliquement, à aucun moment de leur vie. Voir que, sans brassage, de gré ou de force, il n’y a plus de nation possible. Alors que régnaient en maître le mythe de la fin de l’histoire et son corollaire immédiat, le rejet de toute contrainte publique pesant sur nos existences particulières, nous avons supprimé le service militaire sans jamais nous poser la question de le remplacer par quoi que ce soit. Nous sommes désormais libres de vivre en autarcie parmi les nôtres, captifs de nos environnements sociaux, culturels, religieux. Séparés.

Lutter contre la séparation

Il nous faut rompre avec la religion du laisser-faire, laisser-passer. A nouveau former des citoyens, et non plus seulement laisser s’affirmer des individus. Commençons par instaurer un service civique universel et obligatoire, mixant toute une classe d’âge en la mettant au service du commun, de la transformation écologique, de la solidarité sociale. Pas quelques jours en uniforme de policier pour faire trois photos et rassurer un électorat déboussolé en quête d’autorité, non : une longue sortie de nos meubles et de nos certitudes, de nos quartiers et de nos préjugés. Réhabilitons nos services publics, pour qu’ils réinvestissent les territoires délaissés et redonnent de la substance à nos discours creux sur la République et la nation. Rebâtissons des partis politiques et des syndicats qui servaient jadis de ponts entre les Français de différentes classes sociales et communautés. En bref : pour lutter contre le séparatisme, luttons aussi contre la séparation.

Et parlons aux jeunes là où ils sont et non là où nous voudrions qu’ils fussent. Ils s’informent sur les réseaux sociaux ? Allons-y au lieu de le déplorer sur des plateaux télé qu’ils ne regardent plus ou dans des journaux qu’ils ne lisent plus. Les algorithmes de ces réseaux sont faits pour que vous n’y croisiez que des gens qui vous ressemblent ? Ils vous enferment dans des groupes d’affinités religieuses, sexuelles ou culturelles, qui forment des maisons closes mentales peu propices à la sortie de soi ? C’est donc là qu’il faut porter nos combats politiques dépassant les identités et les communautés respectives. Nous avons ainsi mobilisé, pour défendre les droits des Ouïgours parqués dans des camps de concentration en Chine, des centaines de milliers de jeunes Français venant de tous les quartiers et de toutes les origines, pour exhorter notre pays à être fidèle à son message universaliste.

J’ai vu, je vois tous les jours la quantité phénoménale d’énergie civique qui habite ces jeunes, une énergie en quête d’un récit véritablement commun. Et je vois aussi à quel point les médias traditionnels et les partis constitués ne savent plus ni l’informer ni la canaliser. Ni même la voir.

Quête de transcendance

Sans jeunesse républicaine, il n’y a pas de République. Or, aujourd’hui, on demande tout à l’école. Y compris de remplir des tâches qu’elle ne peut remplir. Lorsque les riches et les pauvres habitaient les mêmes quartiers à des étages différents, l’école pouvait un minimum brasser les classes sociales. Ce n’est plus le cas lorsque les pauvres habitent loin des riches et que les quartiers se transforment en ghettos.

On va achever l’école à force de lui faire compenser l’ensemble des failles et des renoncements de notre société. Et on envoie nos professeurs au casse-pipe en leur demandant d’assurer une mission civique que rien ne vient seconder ailleurs. Lorsque les hussards noirs de la IIIe partaient à l’assaut de la France, la République était un projet global, un récit mobilisateur. Ils étaient l’avant-garde d’un ensemble d’institutions tirant dans le même sens et d’une idéologie de transformation du monde. Ils sont désormais les postes avancés d’un Etat en pleine retraite. C’est intenable. Soigner l’école suppose de réparer la République.

Dans une société post-épique, ayant fait du bien-être des individus l’horizon de toute chose, la quête de transcendance n’a plus de débouché politique, mais elle n’a pas disparu pour autant. L’idéologie islamiste fournit une vision du monde totale, conciliant aventure collective et promesse de salut personnel. Face à elle, la République n’est plus qu’un faisceau d’institutions et de règles dont le sens n’est plus clair pour personne. Or, seule une vision du monde arrête une vision du monde. Seul un récit terrasse un récit. La répression policière du terrorisme est nécessaire. Elle n’est pas suffisante. Combattre l’idéologie qui le sous-tend est vital. Combler le vide qui la fait prospérer l’est aussi.

Raphaël Glucksmann est député européen (Alliance progressiste des socialistes et démocrates)