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France : Après l’attentat de Nice, les zones d’ombre du parcours du suspect, Brahim A., arrivé en Europe le 20 septembre

vendredi 30 octobre 2020, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/10/30/apres-l-attentat-de-nice-les-zones-d-ombre-du-parcours-du-suspect-brahim-a-arrive-en-europe-le-20-septembre_6057849_3224.html

Après l’attentat de Nice, les zones d’ombre du parcours du suspect, Brahim A., arrivé en Europe le 20 septembre

Le Tunisien, né en 1999, a débarqué en Italie sur l’île de Lampedusa, avant de rejoindre Bari, dans les Pouilles, le 9 octobre. Il a tué deux fidèles et le sacristain de la basilique Notre-Dame-de-l’Assomption, jeudi.

Par Nicolas Chapuis

Il suffit de trois mots pour faire basculer une journée, surtout quand ceux-ci sont envoyés de bon matin, par des sources policières, dont le laconisme est proportionnel à la gravité des faits : « Décapitation à Nice. » Le résumé est cru, incomplet, et pourtant parfaitement adapté pour décrire les événements qui viennent de se dérouler dans la basilique Notre-Dame-de-l’Assomption. Parce qu’ils disent la violence de l’acte qui vient d’être commis. Et parce qu’ils ne disent pas, comme si cela n’était pas utile de le préciser, tant le pli semble pris, qu’un nouvel attentat vient d’être perpétré en France. Un terroriste islamiste a frappé l’église au cœur, deux semaines après que l’un de ses semblables a frappé l’école au cœur, cinq semaines après qu’un autre de ses semblables a frappé la presse au cœur, en l’occurrence Charlie Hebdo, ou plutôt ce qu’il croyait être Charlie Hebdo, ce qui revient au même.

« Décapitation à Nice. » Le résumé est incomplet donc : en réalité, une femme de 60 ans a subi « un égorgement très profond de l’ordre d’une décapitation », selon les mots de Jean-François Ricard, le procureur national antiterroriste. Le sacristain de l’église, âgé de 55 ans, a été poignardé à mort à la gorge. Une autre femme de 44 ans a été blessée, est parvenue à s’enfuir pour se réfugier dans un restaurant à proximité. Répit de courte durée : elle est décédée des suites de ses blessures, après avoir eu un mot d’amour pour ses enfants.

La scène d’horreur a duré presque une demi-heure entre 8 h 29, heure à laquelle le terroriste est entré dans l’église, et 8 h 57, celle à laquelle quatre fonctionnaires de la police municipale ont à leur tour pénétré dans l’édifice religieux. Ils ont longé un couloir étroit, sont tombés nez à nez avec l’assaillant qui criait « Allahou Akbar ! » (« Dieu est grand ! » en arabe) un couteau de 30 cm à la main, ont tenté sans succès de le neutraliser avec un pistolet à impulsion électrique, avant de lui tirer dessus à quatorze reprises, soit le nombre de douilles qui ont été retrouvées sur place. L’homme, touché à la jambe, au torse et à l’épaule, a été grièvement blessé et a été évacué vers l’hôpital en urgence absolue. Il n’était pas encore sorti d’affaire jeudi soir.

Un parcours à trous

Sur lui les enquêteurs ont trouvé un document de la Croix-Rouge italienne l’identifiant comme Brahim A., un Tunisien né en 1999, arrivé en Europe par l’île de Lampedusa, le 20 septembre, et dont le parcours présente à ce stade beaucoup de zones d’ombre. Tout juste sait-on que le jeune homme a débarqué à Bari, dans les Pouilles, le 9 octobre, vraisemblablement après avoir subi une quarantaine en raison d’une contamination par le coronavirus, selon une source policière.

Après cela, les services de la direction centrale de la police judiciaire, chargée de l’enquête aux côtés de la Direction générale de la sécurité intérieure, ne retrouvent sa trace que sur la vidéosurveillance de la gare de Nice, jeudi 29 octobre au petit matin. A 6 h 47, il pénètre dans le bâtiment et semble vouloir modifier son apparence. Il retourne sa doudoune, change de chaussures. Il reste un bon moment dans la gare, dont il ne ressort qu’à 8 h 13. Il marche jusqu’à l’avenue Jean-Médecin où se trouve la basilique, située à 400 mètres de là. Il est alors prêt à passer à l’acte.

Quel a été le parcours de Brahim A. entre son arrivée sur le continent et l’attaque de la basilique ? Difficile de le reconstituer précisément, même s’il semble acquis que l’homme n’était en France que depuis quelques jours. Il n’est pas « connu » des services, ni de renseignement, ni de police. Il n’a pas cherché non plus à effectuer des démarches administratives et ne s’est donc enregistré nulle part. Quelles autres traces a-t-il pu laisser, notamment en Italie, où il semblait avoir des contacts ? Les enquêteurs devront le déterminer. Jean-François Ricard, le patron du parquet national antiterroriste, qui s’est immédiatement saisi de l’affaire jeudi matin, s’est ému pendant sa conférence de presse du fait que certains médias avaient publié le nom complet de l’assaillant, entravant les investigations.

Celles concernant les motivations de l’assassin ne devraient pas s’éterniser. L’homme a crié à de multiples reprises « Allahou Akbar ! », dans la basilique puis à nouveau à l’extérieur, alors même qu’il était dans un état critique et pris en charge médicalement. Est-il venu exprès de Tunisie pour perpétrer son attentat ou a-t-il trouvé sa motivation dans la polémique mondiale sur la republication des caricatures du prophète Mahomet, dont la France est l’épicentre ?

A l’intérieur de l’église, les policiers ont retrouvé un sac avec ses affaires personnelles, ainsi que deux couteaux qui n’ont pas servi. Ils ont également mis la main sur un exemplaire du Coran et deux téléphones portables dont l’exploitation est en cours. La cible semble, elle, évidente. Les trois personnes ont été attaquées « pour la seule raison qu’elles se trouvaient dans l’église », a expliqué Jean-François Ricard. C’est bien l’Eglise catholique et ses fidèles qui ont été directement visés à travers cet attentat.

Succession d’alertes

Il suffit de quelques mots pour faire basculer une journée et ce 29 octobre a bien failli chavirer tout à fait, quand, à la mi-journée, les alertes se sont soudain succédé. Un écho d’abord lointain, avec l’attaque au couteau d’un garde du consulat de France à Djeddah, en Arabie saoudite. La victime a été transportée à l’hôpital et l’auteur a été interpellé. Puis plus proche, avec l’interpellation à Lyon, dans le quartier Victor-Hugo, d’un jeune Afghan de 26 ans. Porteur d’une tenue traditionnelle, d’un gilet tactique et surtout d’un grand couteau de 30 cm, l’homme, connu des services de renseignement, semblait prêt à passer à l’acte. Une alerte jugée très sérieuse.

Quelques minutes plus tôt, Gérald Darmanin, le ministre de l’intérieur, avait fait passer un télégramme à ses services pour leur demander de renforcer la sécurité devant les lieux de culte et les cimetières, demandant aux préfets et aux directeurs généraux de la police, de la gendarmerie et de la sécurité intérieure de rappeler « la nécessité de faire preuve d’une vigilance accrue afin de prévenir tout acte qui pourrait être commis par mimétisme ». Quatre mille soldats ont par ailleurs été détachés par le chef de l’Etat pour venir renforcer les effectifs de l’opération Sentinelle, portant à 7 000 le nombre de militaires mobilisés.

Dans le même temps, à Avignon, se joue un autre drame. Un homme, muni d’une arme de poing, est abattu par les forces de l’ordre. Agé de 33 ans, il s’en était pris à un homme d’origine maghrébine, en se revendiquant de Génération identitaire, groupuscule d’extrême droite. A l’arrivée des policiers, il a refusé d’obtempérer, pointant son arme vers eux. Un premier tir de lanceur de balle de défense 40 mm (LBD 40) n’a pas suffi à l’arrêter. Les agents ont fini par faire feu.

Impossible de relier ces événements entre eux. Plusieurs policiers évoquent l’imminence du confinement et son aspect anxiogène pour expliquer cette flambée. Mais les spécialistes notent plutôt que le 29 octobre est la date du Mawlid, une fête musulmane en l’honneur de la naissance du prophète Mahomet, dont les caricatures provoquent l’ire d’une partie des croyants. A travers le pays, les forces de l’ordre sont à cran. Ce qui provoque aussi des fausses alertes. A Sartrouville, en début d’après-midi, un individu connu des services de renseignement pour radicalisation est interpellé. Après quelques minutes, il est relâché, faute d’éléments probants ou de matériel retrouvé sur lui. Son principal tort était de se trouver à proximité d’une église.

Le spectre de Saint-Etienne-du-Rouvray

Il est presque 16 heures à Nice, quand la politique prend le relais de la police aux abords de la basilique Notre-Dame-de-l’Assomption. Comme partout en France, les cloches ont sonné le glas à 15 heures pour les trois victimes de l’attaque. Le président de la République, Emmanuel Macron, encadré par le maire de Nice, Christian Estrosi, et le député des Alpes-Maritimes, Eric Ciotti, apporte « le soutien de la nation tout entière aux catholiques ». L’attentat n’est pas sans rappeler celui de Saint-Etienne-du-Rouvray, le 26 juillet 2016, quand deux terroristes islamistes avaient égorgé le père Jacques Hamel dans son église, et blessé gravement une autre personne.

A vrai dire, les mauvais souvenirs sont nombreux à refouler. La tentative de décapitation fait penser à l’attaque de Conflans-Sainte-Honorine, le 16 octobre, qui a coûté la vie à Samuel Paty, le professeur d’histoire-géographie assassiné par un jeune homme radicalisé d’origine tchétchène, Abdouallakh Anzorov, pour avoir montré des caricatures de Mahomet en cours. La ville où se sont déroulés les faits, Nice, a elle aussi été déjà durement éprouvée par le terrorisme. Le 14 juillet 2016, un attentat islamiste au camion-bélier avait fait 86 morts et 458 blessés sur la promenade des Anglais où s’étaient massés les habitants en prévision du feu d’artifice. Un an et demi plus tôt, le 3 février 2015, à Nice, trois militaires de l’opération Sentinelle avaient été attaqués au couteau et deux d’entre eux avaient été blessés par Moussa Coulibaly, un terroriste répondant à l’injonction meurtrière de l’organisation Etat islamique.

Ces derniers jours, les services de renseignement avaient signalé un nouvel appel, émanant cette fois-ci d’Al-Qaida. L’agence Thabat, proche de la nébuleuse terroriste, avait appelé ses disciples à mener des attaques en France.