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France : « L’assassinat de Samuel Paty a renforcé mon désir de réintégrer l’éducation nationale »

mardi 3 novembre 2020, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2020/10/30/l-assassinat-de-samuel-paty-a-renforce-mon-desir-de-reintegrer-l-education-nationale_6057905_4500055.html

« L’assassinat de Samuel Paty a renforcé mon désir de réintégrer l’éducation nationale »

Wahida El-Mansour, ancienne professeure d’histoire-géo en Seine-Saint-Denis, avait quitté son poste après l’attentat contre « Charlie Hebdo ».

Par Robin Richardot

« Dans un premier temps, je n’ai pas voulu y croire. Comme beaucoup de monde, j’étais abasourdie.

C’est toute la communauté éducative qui a été touchée par l’assassinat de Samuel Paty, tué parce qu’il a osé faire son métier. Mais ce collègue a fait ce qu’il avait à faire. Comme lui, il m’est arrivé d’entendre des remarques inacceptables dans ma classe. J’ai enseigné l’histoire-géographie de 2007 à 2015 dans un lycée professionnel de Seine-Saint-Denis. En 2013, des élèves m’ont assuré que Charlie Hebdo était un journal anti-musulman et ont proféré des menaces de mort. Qu’est-ce que je dois faire face à cette parole ?

« Je suis française d’origine maghrébine, musulmane, et je viens d’un milieu très pauvre. J’ai fait des études par hasard, parce que j’ai rencontré des professeurs formidables qui m’ont fait grandir et sortir de ma condition. »
Je signale l’incident à mes responsables, j’en parle à mes collègues, mais est-ce suffisant ? En tant que professeure, je me dois de garder ma neutralité, donc j’ai tenté un pas de côté dans ma pédagogie. Je voulais que mes élèves entendent une tierce personne pour leur parler d’autres convictions, leur montrer un autre rapport au monde. J’ai écrit à Charlie Hebdo pour demander à Charb de venir dans ma classe, et il a tout de suite accepté.

Bien sûr, j’appréhendais la rencontre. Mais Charb, bien qu’entouré de deux policiers chargés de sa protection, a apaisé tout le monde en racontant des anecdotes sur les caricatures du monde politique ou les différents procès qu’on lui avait intentés. Il a aussi répondu aux questions sur les religions. A la fin de l’échange, il y a eu des embrassades. Les jeunes ont pris des photos avec lui et on a bu un jus d’orange tous ensemble. Mes élèves n’ont pas forcément changé d’avis, mais cette rencontre a eu le mérite de les faire réfléchir.

Deux ans plus tard, Charlie Hebdo était attaqué. C’était très dur. J’avais le numéro de Charb, j’ai tenté de l’appeler, je lui ai laissé des messages. Il ne répondait pas. Il y a eu beaucoup de larmes. Les élèves qui l’avaient rencontré se sont réunis. C’était un moment très émouvant. Ils pleuraient autant que moi ce jour-là. Cet épisode a été épuisant et j’ai quitté mon poste l’année suivante.

« Cette école républicaine est maltraitée aujourd’hui »

Depuis quelque temps, j’avais envie de réintégrer l’éducation nationale, que j’appelle toujours “ma maison”, pour façonner les citoyens de demain. L’assassinat de Samuel Paty a renforcé ce désir. Cet événement a conforté mon choix et mon opinion sur le rôle de l’école. Je suis un pur produit de la méritocratie républicaine, j’y crois. Je suis française d’origine maghrébine, musulmane, et je viens d’un milieu très pauvre. J’ai fait des études par hasard, parce que j’ai rencontré des professeurs formidables qui m’ont fait grandir et sortir de ma condition.

Et cette école républicaine est maltraitée aujourd’hui. Rien que d’en parler, j’ai les larmes aux yeux. Mais je ne me vois plus en classe. Physiquement, c’est devenu trop dur pour moi de tenir des cours. J’aimerais bien me tourner vers l’inspection. J’ai envie d’accompagner d’autres collègues dans leur manière d’enseigner notre histoire et les valeurs de la République. Laissons la police enquêter, la justice juger, et nous, au sein de l’école, continuons à transmettre. »

Wahida el-Mansour avait participé en 2018 à l’ouvrage collectif Territoires vivants de la République, éditions La Découverte, dirigé par Benoît Falaize.