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France : Complaisances avec l’islamisme : « Toutes les forces politiques sont responsables du marasme ambiant »

vendredi 6 novembre 2020, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/agora/entretiens-et-debats/complaisances-avec-lislamisme-toutes-les-forces-politiques-sont-responsables-du-marasme-ambiant

Complaisances avec l’islamisme : « Toutes les forces politiques sont responsables du marasme ambiant »

Grand entretien avec Nedjib Sidi Moussa

Propos recueillis par Kévin Boucaud-Victoire

Publié le 03/11/2020 à 13:00

Docteur en science politique et auteur de deux essais, dont un sur l’usage politique de la place des musulmans dans la société française, Nedjib Sidi Moussa examine la complaisance des organisations de gauche comme de droite vis-à-vis de l’islamisme.

Dans La Fabrique du musulman (Libertalia, 2017), sous-titré « essai sur la confessionnalisation et la racialisation de la question sociale », Nedjib Sidi Moussa met en lumière l’essentialisation des « musulmans ». Selon lui, celle-ci est surtout le fait de l’extrême droite identitaire mais aussi de mouvements communautaristes, comme le Parti des indigènes de la République (PIR) ou le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), soutenus par une partie de la gauche. Alors que l’assassinat de Samuel Paty, enseignant dans un collège à Conflans-Sainte-Honorine, a relancé le débat sur la responsabilité de la gauche (ou de « l’islamo-gauchisme ») dans la montée de l’islamisme, nous avons choisi de nous entretenir avec lui.

Marianne : Certaines organisations de gauche sont accusées de complicité envers l’islamisme. Ces accusations sont-elles justifiées ? Que pensez-vous du terme « islamo-gauchisme » ?

Nedjib Sidi Moussa :Les collusions et illusions d’une certaine gauche par rapport à l’islamisme témoignent de l’opportunisme ou de l’aveuglement de courants sans implantation dans les quartiers populaires ou les pays arabo-musulmans. Ce qui les conduit à contracter des alliances contre-nature, sur la base de malentendus voire de calculs cyniques. Mais c’est là un vieux problème et je préfère renvoyer à ce que Maxime Rodinson (islamologue communiste mort en 2004) appelait la « fascination de l’islam ».

Néanmoins, l’expression « islamo-gauchisme » constitue un véritable oxymore, au même titre qu’« intégrisme républicain ». Pour ma part, je récuse l’emploi de ces termes que je n’utilise qu’entre guillemets dans mes textes. Mais ils nous disent quelque chose de la polarisation et des exclusives qui minent le débat dès que l’on parle de l’islam ou de la gauche, à tel point qu’ils deviennent inséparables dans l’esprit de certains. C’est un phénomène qui devrait être analysé en soi… La paternité de la notion d’« islamo-gauchisme » revient à Pierre-André Taguieff qui l’utilise en 2002 au sujet de la « nouvelle judéophobie ». Nous sommes à une époque marquée par les attentats islamistes du 11 septembre 2001, suivis de la « guerre contre la terreur ». Sans oublier la seconde intifada qui a eu des répercussions en France, avec des affrontements entre défenseurs inconditionnels des causes israélienne et palestinienne.

« Alain Finkielkraut parlait d’ »islamo-progressisme« mais l’expression n’a pas connu le succès d’ »islamo-gauchisme« , précisément, me semble-t-il, parce que pour ses promoteurs, surtout situés à droite, le problème est autant l’islam que la gauche. »

Ces derniers, en particulier les héritiers des traditions tiers-mondistes ou anti-impérialistes, recyclés dans le mouvement altermondialiste, étaient accusés de s’allier aux islamistes (comme le Hamas ou le Hezbollah), au nom de la détestation des États-Unis et de l’État d’Israël, camouflant mal leur antisémitisme derrière leur antisionisme. C’est cette convergence qui était décrite et dénoncée. Alain Finkielkraut parlait d’« islamo-progressisme » mais l’expression n’a pas connu le succès d’« islamo-gauchisme », précisément, me semble-t-il, parce que pour ses promoteurs, surtout situés à droite, le problème est autant l’islam que la gauche.

C’est pourquoi il leur faut souder ces deux termes, même s’il est difficile de parler de « gauchisme » chez les organisations ciblées par ces accusations. Sauf à dire qu’elles sont plus « à gauche » que LREM… Mais il n’y a rien de subversif là-dedans. L’accusation en « gauchisme » ne tient pas et n’a plus grand-chose à voir avec l’usage popularisé par Lénine dans le but de disqualifier certaines tendances révolutionnaires.

La gauche n’a-t-elle pas surtout voulu défendre une population à la fois pauvre et victime de racisme ? N’est-ce pas par exemple le sens de « la marche contre l’islamophobie » du 10 novembre 2019 ?

L’appel « Nous dirons stop à l’islamophobie » n’aborde pas la question sociale. Par conséquent, on ne peut pas reprocher à ses initiateurs ou signataires d’y établir une équivalence entre défavorisés et discriminés. En revanche, le texte fait référence à deux événements qui ont ému une partie de l’opinion.

D’une part, l’attentat du 28 octobre ciblant la mosquée de Bayonne durant lequel Claude Sinké, un octogénaire né au Maroc et ancien candidat local FN, a blessé par balles deux septuagénaires. D’autre part, l’incident provoqué le 11 octobre par Julien Odoul, conseiller régional RN de Bourgogne-Franche-Comté, qui a humilié une accompagnatrice en lui demandant d’ôter son voile.

L’argumentaire passe toutefois sous silence les attentats islamistes qui contribué à pourrir davantage le climat – comme ceux du 24 mai à Lyon et du 3 octobre à Paris –, pour mieux pointer la responsabilité des politiques ou des médias. L’analyse du problème est tronquée. Mais là n’est pas l’essentiel.

« Il serait ici plus approprié de parler de racisme anti-musulman »

Avec la dénonciation des « lois liberticides » qui viseraient les musulmans – référence implicite aux lois de 2004 et de 2010 que veulent abroger les islamistes et leurs alliés – il s’agit surtout de consacrer la notion d’« islamophobie », pourtant génératrice d’ambiguïté, car elle désigne chez ses promoteurs tant la dénonciation de l’islam que le rejet des musulmans. Notons que, sans se prononcer sur la nécessaire critique de toutes les religions, l’appel définit « l’islamophobie » comme « une forme de racisme explicite qui vise des personnes en raison de leur foi ». Il serait ici plus approprié de parler de racisme anti-musulman.

En réalité, cette marche a constitué une victoire symbolique pour Marwan Muhammad – ancien directeur du CCIF et fondateur de la plateforme L.E.S. Musulmans – qui avait annoncé, quelques jours auparavant, la création d’une Union des imams. C’est une nouvelle étape dans sa stratégie visant à organiser la représentation des communautés musulmanes, sur la base du rejet du CFCM et de la démonétisation de Tariq Ramadan.

Or, tout en prônant l’« autonomie » d’action des musulmans, il lui faut élargir le spectre de ses alliances – à commencer par la gauche, en jouant sur sa mauvaise conscience et sa faiblesse structurelle – pour exister médiatiquement et politiquement, quitte à prendre ses distances avec certains activistes devenus trop gênants. On observe un processus similaire chez les tenants de l’« antiracisme politique » et au sein de la mouvance décoloniale.

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Peut-on affirmer, comme l’expliquent certains, que cette gauche ou des antiracistes comme Rokhaya Diallo auraient « armé les djihadistes » ?

Invité le 21 octobre à l’émission 28 minutes sur Arte, Pascal Bruckner a déclaré à Rokhaya Diallo : « Votre statut de femme, musulmane et noire, vous rend privilégiée. Ça vous permet de dire un certain nombre de choses (...) notamment je pense à ce que vous avez dit sur Charlie Hebdo et qui a entraîné, avec d’autres, la mort des douze de Charlie. » Avant d’ajouter qu’elle avait « armé le bras des tueurs ».

Il faisait référence à la tribune parue dans Le Monde en novembre 2011, après l’attentat au cocktail molotov ayant détruit les locaux de l’hebdomadaire satirique et à qui les signataires reprochaient « un anticléricalisme primaire doublé d’une obsession islamophobe ». Ce texte, déplorable – pas uniquement à cause de la tuerie de janvier 2015 –, est symptomatique de la rhétorique adoptée par les islamistes – qui ne sont rien d’autre que les représentants de l’extrême droite arabo-musulmane – et leurs alliés de la gauche occidentale qui ont engagé une véritable bataille culturelle pour banaliser leur discours. Relevons tout de même que dans un portrait publié dans le même journal en janvier 2018, Rokhaya Diallo s’est expliquée sur sa signature : « Je ne mesurais pas la réalité de la menace. Je me sentais en confiance, j’ai signé. Jamais, bien sûr, je n’aurais signé un tel texte après les attentats de 2015. Si être Charlie c’est embrasser la ligne de Charlie Hebdo je ne suis pas Charlie. Si c’est condamner les attentats, alors je suis Charlie. »

Cette argumentation paradoxale est analogue à celle développée laborieusement par la députée LFI Danièle Obono, sommée le 2 septembre par Jean-Jacques Bourdin de revenir sur sa malheureuse note de blog publiée en janvier 2015 et dans laquelle elle avait écrit ne pas avoir « pleuré Charlie » mais « toutes les fois où [sa] gauche s’est refusée de parler d’islamophobie, de ne serait-ce que prononcer le mot. Toutes les fois où elle s’est refusée à se mobiliser contre les lois islamophobes ».

Ce genre de configurations médiatiques où des jeunes femmes noires de gauche se trouvent confrontées à des vieux hommes blancs de droite n’a rien de rassurant. Ces « ennemis complémentaires » contribuent ainsi à la dégradation de la situation, surtout dans un tel contexte d’apathie sociale. Ils n’offrent aucun point d’appui à ceux qui se posent des questions légitimes (discrimination, précarité, liberté d’expression…) mais qui se sentent abandonnés ou trahis par les spécialistes de l’indignation sélective.
« Le problème réside moins du côté du CCIF que dans l’absence d’une alternative qui porterait une orientation résolument anticapitaliste, antiraciste et anticléricale. »

Le gouvernement a annoncé sa volonté de dissoudre BarakaCity (la dissolution a été annoncée ce 28 octobre - ndlr) et le CCIF. Ces associations posent-elles problème ?

Je ne me suis pas réjoui de ces mesures prononcées par le ministre de l’Intérieur. Ceux qui, à gauche, applaudissent à ces annonces ne font en réalité que révéler leur propre impuissance sur le terrain. Ils démontrent aussi qu’il ne suffit pas de brandir les « valeurs de la république » pour répondre aux problèmes posés par l’islamisme. Ces dissolutions constituent une défaite pour la pensée critique puisque ces associations ont réussi à acquérir une audience importante, à être reconnues en tant que partenaires ou interlocutrices par de nombreuses personnes – notamment chez les jeunes et à gauche. Ce qui signifie que les discours alertant sur leur ambiguïté voire leur dangerosité sont inaudibles auprès de ces publics. Il y aurait de quoi se remettre en question, sauf à ne vouloir s’adresser qu’aux convaincus en jouant sur les peurs.

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur le CCIF : sa définition de l’« islamophobie » – une notion qu’il a grandement contribué à populariser dans le paysage politico-médiatique français –, la méthodologie de ses rapports, ses accointances avec des personnalités sulfureuses, son rapport au voile islamique, etc. Est-ce que cela en fait pour autant une « officine islamiste » comme l’assure Gérald Darmanin ? Rien n’est moins sûr.
« Ces dissolutions constituent une défaite pour la pensée critique puisque ces associations ont réussi à acquérir une audience importante, à être reconnues en tant que partenaires ou interlocutrices par de nombreuses personnes – notamment chez les jeunes et à gauche. »

À mon sens, le problème réside moins du côté du CCIF que dans l’absence d’une alternative qui porterait une orientation résolument anticapitaliste, antiraciste et anticléricale. Car la solution ne viendra pas du gouvernement, surtout si l’on prétend renverser le rapport de force auprès des publics concernés par l’offre des associations ciblées par ces mesures.

Nier l’existence du racisme – au nom de la réfutation d’une notion ambiguë ou de théories discutables –, cautionner la destruction des services publics ou la destruction du tissu social et culturel, c’est alimenter un ressentiment qui fait le lit des identitaires et réactionnaires de tous bords.

Sans dédouaner la gauche de ses responsabilités – notamment les commissions antiracistes de certaines organisations –, reconnaissons tout de même que la plupart des courants sont traversés par ces débats, qu’on peut y relever des inflexions ou des glissements, et que des individus courageux tentent de garder le cap malgré les pressions. Mais la lutte ne se situe pas seulement au plan national. Les enjeux sont éminemment internationaux. Les internationalistes les plus sincères semblent parfois l’oublier.

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La droite n’est-elle pas aussi responsable de cette situation ? De nombreux élus ne se sont-ils pas non plus compromis par clientélisme ?

La droite est aussi responsable de cette situation. C’est évident. Toutes les forces politiques – ou presque – sont responsables du marasme ambiant, depuis l’échelon local jusqu’au niveau national, sans compter les implications diplomatiques, stratégiques, militaires et commerciales. L’expression « islamo-droitisme » – qui serait plutôt un pléonasme – a d’ailleurs refait surface ces dernières semaines, après avoir été employée en 2018 par Pierre-André Taguieff et Raphaël Enthoven pour désigner deux phénomènes différents. Le premier caractérisait la mouvance entraînée par l’antisémite Alain Soral – qui avait tendu la main aux « musulmans patriotes » – tandis que le second traitait spécifiquement du xénophobe Eric Zemmour – qui avait exprimé dans Causeur son « respect » pour les terroristes de Daesh en 2016.

De nos jours, il semblerait que l’on désigne plutôt le clientélisme de certains élus de droite. Le Canard enchaîné a récemment consacré un article aux liens entre la municipalité de Mantes-la-Jolie et l’association Millî Görü ?, fondée en 1969 par Necmettin Erbakan, père de l’islamisme turc. Il existe des tendances « islamophobes » et « islamophiles » à droite comme à l’extrême droite, même si, à gauche ou au sein de la gauche radicale, on a souvent tendance à ne voir que les premières et à fermer les yeux sur les secondes.

Affirmer une solidarité sans faille avec ceux qui résistent à l’islamisme dans les pays arabo-musulmans

Les antifascistes conséquents devraient plutôt prendre la mesure de ces tendances historiques et de leurs ramifications internationales pour mieux comprendre les affinités électives entre mouvements autoritaires. Le cas de la rencontre, en novembre 1941, entre Adolf Hitler et le grand mufti de Jérusalem Mohammed Amin al-Husseini a souvent été mis en avant pour démontrer la collusion possible entre islam et totalitarisme, notamment dans le cadre de discussions académiques sur la validité du terme « islamo-fascisme ».

Mais il y a une histoire bien nationale de ces transactions ambivalentes, depuis la Solidarité française – surnommée ironiquement « sidilarité française » par ses détracteurs –, en passant par Défense de l’Occident, Éléments ou le FN. Qui se souvient par exemple que Jean-Marie Le Pen se félicitait de la victoire du Front islamique du Salut en Algérie au début des années 1990 ?

Raison de plus pour affirmer une solidarité sans faille avec ceux qui résistent à l’islamisme dans les pays arabo-musulmans et ceux qui, parmi les diasporas établies en Occident, refusent de cautionner les alliances contre-nature.

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