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La société algérienne peut être saisie comme un oignon que nous n’aurions jamais fini d’éplucher

vendredi 6 novembre 2020, par siawi3

Source : https://www.cairn.info/revue-sens-dessous-2010-2-page-19.htm#

Entretien avec Ali el Kenz

Propos recueillis par Nadia Taïbi

Dans Sens-Dessous 2010/2 (N° 7), pages 19 à 25

5 février 2010,

Institut des Études Appliquées, Nantes

La société algérienne peut être saisie comme un oignon que nous n’aurions jamais fini d’éplucher et où l’essentiel tient dans les épluchures, c’est-à-dire dans les différentes strates d’altérité qui recouvrent un pseudo « noyau identitaire ». C’est là le point de vue d’Ali el Kenz avec lequel nous nous sommes entretenus.

Sens-DessousDans votre article « Oignons » publié le 11 janvier 2010 dans le journal algérien El Watan, vous dîtes que les termes de « tribu » ou de « arch » pour désigner la complexité de la population algérienne, sont des pseudo-concepts inspirés de la littérature coloniale. Pourriez-vous m’en dire plus ?

Ali el Kenz — Lorsque les Européens, les Français en ce qui concerne l’Algérie, ont conquis les colonies, ils ont été précédés et accompagnés (ensuite plus qu’accompagnés puisque La revue Africaine a duré plus d’un siècle) par des apprentis anthropologues qui ont construit des notions pour comprendre la société algérienne. Cette construction était évidemment accompagnée d’a priori, le premier étant que les Européens ramenaient avec eux la modernité, la société moderne et la démocratie, avec en arrière fond le fait que les autres peuples du Sud étaient constitués de tribus, reprenant ainsi la vieille distinction entre Humanitas et Anthropos. Ces intellectuels ont cherché à appliquer cette notion – quitte bien entendu à forcer le réel. On a ensuite fait le découpage de l’Algérie en fonction de ces archs ou tribus révélés par ces études. Plus tard, est arrivé celui que je considère comme une des rares personnes à avoir compris la société algérienne, Jacques Berque ?[1. Il a montré qu’il y a évidemment des flux de liens sociaux fondés sur la proximité géographique, la parenté. Cela fait des territoires patrimoniaux, mais ce sont des flux qui ont une signification homoplastique qui ne sert qu’à se situer dans l’espace et le temps. Les analyses de Jacques Berque sont développées à partir de cas concrets ; c’était un fin observateur des réalités et non un idéologue soudé à ses a priori. Il a été administrateur et a vécu au sein de la population qu’il étudiait. Il a montré que la société algérienne est le produit d’une imbrication d’organisations (sociales, économiques, juridiques, politiques et religieuses) qu’il ne faut pas figer dans une configuration unique. De même Souami Lakhdar ?[2], auteur notamment d’une étude sur Le Cadi et la mouche d’Al-Jâhiz, raconte un incident intéressant qui l’a opposé à son directeur à propos d’Al-Jâhiz. Ce dernier prétendait qu’Al-Jâhiz passait du coq à l’âne, qu’il était illogique, qu’il n’arrivait pas à se tenir dans un discours cohérent. La contre-thèse sur Jahiz que Souami Lakdar a tenté de soutenir était qu’en réalité son directeur avait imposé une grille de lecture unique à l’interprétation de l’œuvre de ce grand écrivain de la période Abbasside. Muni de son schème de perception qu’il partageait avec les autres orientalistes de l’École de Paris, il ne comprenait pas le système de pensée en œuvre dans le raisonnement de Jahiz. Il était dans une logique alors que Al-Jâhiz était dans une métalogique et pouvait donc passer d’une perspective à une autre. En ce sens, du point de vue de Souami, Jahiz était plus moderne puisqu’il passait de la logique aristotélicienne à d’autres systèmes logiques qui seront découverts plus tard. Il y a donc un malentendu entre le colonisateur qui a une grille de lecture figée et une société plus complexe. Or, aujourd’hui, plutôt que de s’affronter sur le plan scientifique à l’idéologie coloniale, les journalistes « occupent le terrain » et reprennent les vieux schèmes « faciles » tels que « arch » ou « tribu ».

S.-D. — Dans un article que vous avez écrit en novembre à propos du match de qualification de l’Algérie à Khartoum, vous comparez la mobilisation populaire du 4 novembre 2009 à celles occasionnées par des évènements tels que la signature des accords d’Évian en juillet 1962, la mort de Boumediene en décembre 1978 ou encore la première guerre de Golfe en janvier 1991. N’allez-vous pas trop loin avec la puissance symbolique du foot ?

A. el K. — Je ne le crois pas. Tout d’abord, je donne à la notion de « peuple » une signification qui dépasse de loin celui de population ou de populations. Peuple est un ensemble disparate, celui des gens qui constituent une population ; et pour reprendre Sartre, le peuple est dans une dynamique de « groupe » alors que la population est dans une inertie de « série ». Le peuple algérien est sorti dans la rue quand l’équipe algérienne a gagné ; il a occupé la rue et dans un pays comme l’Algérie ce n’est pas évident. Ce faisant, il a montré qu’il pouvait être une force collective « souveraine » qui pouvait s’auto-organiser en « ordre autonome ». Or, au sein de ce peuple, il y avait des kabyles, des islamistes, des hommes et des femmes, des arabes, etc. Il manifestait une unité dans la diversité de ses composantes. Alors que dans le même temps les journalistes algériens répondaient aux journalistes égyptiens, sur des imbécillités telles que : vous êtes des arabes, vous n’êtes pas des arabes, vous êtes des kabyles etc. Une chose est une nouvelle fois révélée : les problèmes identitaires sont très souvent posés par des intellectuels.

S.-D. — « Intellectuels », pas au sens de personnes revendiquant une approche scientifique mais au sens d’individus susceptibles d’exercer une manipulation idéologique ?

A. el K. — Oui bien sûr. Je m’inscris dans la perspective initiée par l’historien anglais Eric Hobsbawm qui parlait de l’invention de la tradition. Je vois bien ce qui se passe en Afrique. Par exemple, des noirs américains ont la nostalgie d’un ancêtre africain. Ils viennent au Bénin, au Ghana, au Sénégal, là où il y avait des ports négriers. Ils sont d’abord déçus et puis il y a des commerçants africains qui les dépouillent car ils profitent de ce nouveau business. Ils sont noirs américains mais ils ne sont plus africains. Il y a certes une relation réelle à l’Afrique mais elle n’existe au présent qu’en tant que passé imaginé. Prenons le cas d’Obama : il est noir certes par ses origines mais est américain par son présent et il va faire beaucoup de choses pour les noirs d’Amérique. C’est la tâche d’Obama. D’ailleurs, sa grande victoire est la loi sur la protection sociale. Probablement son action « américaine » aura des répercussions sur les autres noirs, ceux qui sont africains et même sur d’autres peuples opprimés, mais il ne faut pas attendre de lui qu’il libère les Africains des dictatures et encore moins les Palestiniens de l’occupation de leurs territoires.

S.-D. — Donc, les préoccupations strictement identitaires sont fabriquées ?

A. el K. — Je voulais dire que ce sont très souvent les intellectuels qui se focalisent sur ces questions identitaires car ce sont eux les maîtres de la langue et avec l’écriture et aujourd’hui les grands médias et Internet, les faiseurs d’opinion. De plus, si l’équipe de foot a gagné, c’est que c’est une équipe de métier. Souvent en effet, en Algérie, lorsque les matchs de foot de la première division se déroulaient dans les grandes villes, la ville était en état de siège, les voitures étaient cassées, il s’agissait d’autre chose que d’un simple match de foot. Un peu comme les rencontres du PSG avec l’OM ou de Barcelone avec Madrid.

S.-D. — Derrière ce match de foot, il y a aussi, encore aujourd’hui, une récupération politique, non ?

A. el K. — N’importe quel pouvoir politique serait stupide de ne pas instrumentaliser une telle victoire. Cependant, je ne m’intéresse pas à ce phénomène de ce point de vue. Ce qui est intéressant c’est cette notion de métier dans un pays comme l’Algérie où il n’y a plus de métier. Vous savez, je suis universitaire, j’ai enseigné trente ans à l’Université d’Alger : le prof n’est plus prof, l’étudiant n’est plus étudiant. Tout est « salopé ». J’ai reçu un article il y a quinze jours – je suis sociologue des sciences – sur l’enseignement des sciences durant la période qui sépare l’Algérie coloniale de l’Algérie indépendante, c’est-à-dire les quelques années avant l’indépendance jusqu’en 1970. Quand on voit ces jeunes Algériens de l’époque qui tentaient de ramener des profs de France en Algérie … Vous savez, on a eu de très grands professeurs à Alger. En maths, les premiers grands théoriciens français des ensembles se sont formés en Algérie et sont revenus en Algérie. Ils ont pu reconstruire le département de mathématiques qui a tenu jusqu’en 1980. Aujourd’hui, les mathématiciens qui peuvent partir ne reviennent pas. Ce n’est pas le nombre d’étudiants qui compte : il y a plus d’un million d’étudiants mais un dizième seulement étudie réellement.

S.-D. — Vous dîtes aussi dans cet article que « l’impureté fondamentale » est ce qui distingue une société d’une tribu.

A. El K. — La recherche de la pureté est le début du fascisme et de son hystérisation industrielle, le nazisme. Dès qu’on construit un groupe religieux par exemple, on commence par exclure les non-religieux puis on se retourne sur soi-même et on élimine tout ce qui n’est pas parfaitement pur. La recherche de la pureté sociale est le début de l’épuration.

S.-D. — D’après vous, l’Algérie peut-elle prétendre à former une nation unifiée en dehors de ces moments de fête populaire ?

A. el K. — Le problème en Algérie tient à l’absence d’État ou plutôt à ses déformations centralisatrices. Il faudrait un État à la hauteur de cette nation compliquée. En France, ce fut l’œuvre de Jules Ferry. En contrepartie, la France est très lisse avec une tendance notable à aplanir les diversités. En Algérie, il y a une diversité fascinante de langues, de coutumes, de comportements, de géographies. L’État devrait être rassembleur mais, tel qu’il est, ce n’est pas à sa portée.

S.-D. — Que change l’immigration récente en Algérie, notamment l’arrivée massive de travailleurs chinois ?

A. el K. — Les Chinois ne viennent pas en conquérants. Ils viennent, ils s’installent, ils sont ouvriers, ils se fondent dans la population, ils s’arabisent. Certains sont arrivés musulmans, d’autres le deviennent. Il y a parfois des campagnes anti-Chinois. D’ailleurs, le racisme en Algérie est un fléau. En France, il n’y a pas acception de l’étranger mais nécessité de vivre avec lui, avec des règles, y compris des règles de langue. En Algérie, les gens sont plus « sauvages » au sens de « libres ». Quant aux Chinois, ils sont très peu, près de 50 000 sur 35 millions d’habitants, autant dire une goutte dans l’océan. Mais la société algérienne n’est pas habituée à accueillir des immigrés. De plus, les Chinois, déjà différents par leur aspect physique et leurs manières d’être sont souvent regroupés autour de chantiers énormes. Alors, on les voit davantage et on les multiplie par l’imagination.

S.-D. — Y a-t-il encore des intellectuels français qui viennent en Algérie ?

A. el K. — Peu pour enseigner, ou peut-être au département de sciences. Sinon, il y a des conférences, des jumelages d’université à université mais pas d’accords de coopération. Mais le français n’a pas disparu. D’ailleurs, paradoxalement, la francisation a été bien plus forte après l’indépendance (une cinquantaine d’années) que durant toute la période coloniale (130 ans) et les Algériens parlent plus volontiers la langue française maintenant qu’il n’y a plus de Français et ce malgré l’arabisation. Auparavant, la langue française était la langue du colon, du dominant ; maintenant les emprunts au français sont plus permis parce que moins associés à l’idée de soumission. Je crois qu’aujourd’hui l’Algérie est le pays le plus francophone dans le monde après la France. Et si une langue, comme je le crois, vit de son usage, contrairement à une marchandise qui s’use à mesure que l’on en use, alors l’Algérie et les Algériens participent de la vitalité de cette langue dans le monde.

S.-D. — Vous n’êtes pas très optimiste concernant la situation de l’Algérie aujourd’hui…

A. el K. — Disons que le problème réside dans une construction étatique qui reste rudimentaire face à une société si complexe ; l’État est impuissant structurellement à ordonner ses forces gigantesques dans un cadre juridique et politique accepté de tous. Il y a toujours de l’instabilité. Ce n’est pas le Liban. Le Liban peut vivre sans État car son économie ne dépend pas, ou peu, de cet État. Au contraire de l’Algérie dont la principale source de richesse, les hydrocarbures, relève du domaine public donc de l’État. Comment organiser l’exploitation de cette richesse, sans la privatiser mais aussi sans qu’elle ne soit non plus captée par les forces politiques du moment ? Dépolitiser la rente pétrolière sans la privatiser, c’est un des grands défis de l’Algérie contemporaine. De plus, ce pays sort d’une guerre civile qui a quand même fait au moins 200 000 morts. On ne sait même pas exactement combien et les gens font tout pour oublier. Or, on ne doit pas oublier car c’est à partir de cette obligation de mémoire qu’on pourra tirer des enseignements qui rendront plus sage.

S.-D. — Peut-on cependant demander à un peuple de revenir si vite, quinze ans après, sur cette guerre ? Cet appétit d’oubli n’est-il pas légitime ? L’Algérie n’a-t-elle pas beaucoup à digérer ?

A. el K. — Vous avez raison. Mais le temps est compté. Il y a eu un effondrement moral dont il faut absolument se relever et c’est l’œuvre de la génération post-guerre civile qui doit faire ce travail. Et puis, il y a une chose nouvelle pour l’Algérie, c’est qu’il y a une diaspora en France et ailleurs non plus simplement composée d’ouvriers spécialisés mais aussi d’intellectuels, d’entrepreneurs etc. Sans compter une « deuxième génération » qui désire s’affranchir. Cependant en Algérie, la diaspora est parfois diabolisée. Là encore les choses sont complexes – en comparaison avec le Liban, où l’on constate que la place de la diaspora est bien plus claire puisque dix huit millions d’habitants à l’extérieur font vivre les six millions de l’intérieur.

Notes

[1]
Jacques Berque, né à Frenda (Algérie) le 4 juin 1910 et mort à Saint-Julien-en-Born (Landes) le 27 juin 1995, est un sociologue et anthropologue orientaliste français. à partir de 1934, Jacques Berque appartient à un corps extérieur des Affaires étrangères où il administre, en tant que civil, les tribus marocaines, côte à côte avec des officiers des Affaires indigènes. En 1935, il publie Le contrat pastoral à Sidi Aïssa, étude sur le contrat d’embauche d’un berger par un propriétaire de moutons. À la fin de l’automne 1946, Jacques Berque rédige un rapport dans lequel il dénonce la marche « absurde », « l’aveuglement » et « l’inertie » du Protectorat marocain, rapport présenté le 1er mars 1947, qui lui vaut une mutation immédiate à un poste dans un coin reculé du Haut Atlas. Considérant la décision de bannissement du roi Mohamed V, contraint à l’exil le 20 août 1953, comme une faute politique majeure, Jacques Berque démissionne sur le champ de l’administration et part en Égypte comme expert international. Il est élu au Collège de France en 1956 et revient alors à Paris. Durant un quart de siècle, il effectue un va-et-vient continuel entre Paris, où il enseigne, et les pays méditerranéens dont il étudie la sociologie et l’anthropologie des peuples.
[2]
Agrégé d’arabe, actuellement professeur de littérature arabe classique à l’université Paris-VIII, Lakhdar Souami est né à Akbou, Algérie, en 1935. Il a contribué à plusieurs travaux collectifs sur la mise en ordinateur des données biographiques arabes. Également auteur d’articles et de comptes rendus dans la presse spécialisée, il a publié chez Sindbad, en 1988, sous le titre Le Cadi et la Mouche, des extraits traduits du célèbre Livre des animaux de Jahiz.

Mis en ligne sur Cairn.info le 01/07/2015
https://doi.org/10.3917/sdes.007.0019