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Laïcité au Liban ?

mardi 10 novembre 2020, par siawi3

Source : http://www.creal76.fr/medias/files/combat-laique-n-78-septembre-2020-.pdf#page=15

Laïcité au Liban ?

Combat Laïque 76 N° 78 -Septembre 2020 -page 16

Pendant quatre siècles l’Empire ottoman aura maintenu le Liban sous son contrôle en exacerbant les rivalités entre les différentes communautés religieuses d’autant plus aisément qu’aucune d’entre elles ne pouvait ni ne peut aujourd’hui, démographiquement parlant, revendiquer une majorité de plus de 50%. Le Liban existe dans ses frontières actuelles depuis 1920, date de la création du Grand-Liban sous mandat français et britannique issu lui-même du démembrement de l’Empire ottoman à la fin de la Première Guerre mondiale. Il accède à l’indépendance en 1943, indépendance pour laquelle toutes les factions politico-confessionnelles se sont battues. En-semble mais pas pour les mêmes raisons ni pour les mêmes objectifs.

Luttes de clans

Le Pacte national de 1943 est un accord oral entre les différentes factions qui ont imaginé des règles pour se partager le pouvoir à ses différents échelons. Les sièges à la Chambre des députés, les postes de d’administration, de l’armée sont répartis subtilement entre les dix-huit confessions officielle-ment enregistrées1 (5 musulmanes et 12 chrétiennes). Au sommet de l’ « État », l’arrangement suivant est conclu : le président de la République est chrétien maronite, le Premier ministre, musulman sunnite, le président de la Chambre des députés, musulman chiite.
Si les maronites disposent également du commandement de l’armée et des services de renseignement et si les sunnites, de celui des forces de sécurité intérieure, d’autres confessions se voient réserver certains ministères et les fonctionnaires sont également nommés en fonction de leur appartenance confessionnelle. En rester là serait trop simple. Derrière chaque confession religieuse reconnue comme pouvant accéder à une fonction dans l’appareil d’État, les tensions ne manquent pas. On imagine sans peine les rivalités entre sunnites et chiites mais des oppositions claniques peuvent surgir au sein d’une même confession. Le parti de Dieu Hezbollah chiite et le parti Amal tout aussi chiite ne sont pas sur la même longueur d’onde. Au Liban, un parti pouvant accéder au gouvernement ne peut être que l’habillage politique d’une confession. Ce qui n’empêche pas à l’interne des luttes de clans basées sur les relations familiales et les intérêts économiques.
Ainsi un système qui se revendique « confessionnaliste » avec une répartition des fonctions publiques préétablie aboutit à être en réalité clanique pour le simple citoyen dont l’existence dépend de sa religion, de l’obédience de sa religion, de son appartenance au clan de son chef de famille. Les accords de Tael de 1989 ont modifié Le Pacte national de 1943 sans pour autant changer l’organisation clanique du Liban. Un athée reste attaché aux droits issus de la confession de son « patriarche ».

Société d’affidés

Ce qui pourrait passer pour du folklore est en réalité essentiel à la survie de la plupart des familles. En effet tant que ce système clanique a pu se maintenir du temps de la « prospérité » du Liban due à son commerce florissant et son système bancaire, chaque chef de clan pouvait distribuer les prébendes à ses affidés. Ce système s’est écroulé avec la guerre civile de 1975 à 1990. Ainsi et pour illustrer cette situation : à la veille de la guerre civile, 1 dollar valait 3 livres libanaises ; au cours de vendredi 7 août 2020, pour un dollar vous recevez... 1507, 94 livres !

Rejet du système

Alors que depuis des mois les Libanais manifestent pour que soit apporté remède à cette situation qui les affame, la catastrophe du mardi 4 août à Beyrouth a servi de catalyseur à la contestation du système confessionnaliste. Ils rejettent ces institutions claniques et même toute tentative de rafistolage. Certains en viennent, et surtout parmi les plus jeunes, à revendiquer l’avènement d’un État libanais laïque. Il y a pourtant loin de la coupe aux lèvres ! En effet, la laïcité n’appartient pas à la culture politique de cette région. L’islam pas plus que le christianisme oriental ne semblent prêts à en faire un principe politique libanais. Ce qui pour eux serait un fâcheux précédent. Pourtant l’option laïque a au moins le mérite d’être évoquée comme un recours à un système confessionnaliste qui a montré sa nocivité.

Laïcité à la libanaise ?

Le chemin sera non seulement long mais périlleux quand on sait le poids des milices confessionnelles qui ont une puissance militaire bien supérieure à l’armée libanaise. La plus importante d’entre elles, le Hezbollah chiite à lui seul, fort de ses 20 à 25 000 combattants, dispose d’un imposant matériel de guerre. Il ne resterait vraisemblablement pas inactif si la perspective d’un Liban démocratique, laïque et républicain se profilait. Et pourtant quelle autre proposition faire pour reconstruire ce Liban livré en pâture aux factions politico-religieuses qui ont ruiné le pays ? Cependant plutôt que de vouloir imposer un système de rechange qui ne serait pas adapté à la réalité culturelle du pays, laissons les Libanais et Libanaises construire librement une démocratie qui par la force des choses ne pourra que se fonder sur la laïcité. Alors si on parle de laïcité « à la française » souhaitons l’avènement d’une laïcité « à la libanaise » !
À propos de Liban on entend souvent ce commentaire mi-ironique, mi-désespéré : « Si vous avez compris quelque chose au Liban, c’est qu’on vous l’aura mal expliqué2. » C’est aussi un conseil de prudence...

Notes :

1 Les18 communautés reconnues . Les communautés chrétiennes : maronite, grec-orthodoxe, grec-catholique (ou melkite), arménienne apostolique, arménienne catholique, syrienne-orthodoxe, syrienne-catholique, assyrienne, chaldéenne, copte orthodoxe, latine et protestante. Les communautés musulmanes : chiite, sunnite, druze, ismaélienne et alaouite. La communauté juive est également reconnue, mais le nombre de ses membres ne dépasse pas la centaine concentrée vers Beyrouth. Les juifs étaient encore 20 000 en 1948.

2 Formule de Henry Laurens, historien et universitaire français, spécialiste du monde arabe et professeur au Collège de France où il occupe la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe depuis 2003.