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Erdogan contre Macron en écho de Khomeyni contre Rushdie

jeudi 12 novembre 2020, par siawi3

Source : https://www.lemonde.fr/blog/filiu/2020/11/01/erdogan-contre-macron-en-echo-de-khomeyni-contre-rushdie/

Publié le 01 novembre 2020

par Jean-Pierre Filiu

Erdogan contre Macron en écho de Khomeyni contre Rushdie

Sous couvert de solidarité islamique, Erdogan poursuit ses seules ambitions personnelles avec sa campagne anti-française, en écho de la manoeuvre de Khomeyni lors de l’affaire Rushdie en 1989.

Photo : Le président Erdogan, à droite, lors d’un meeting de son parti, le 24 octobre à Kayseri, où il a violemment attaqué son homologue français (Présidence turque via AP)

La propagande turque et ses relais dans le monde sont désormais mobilisées pour dénoncer les persécutions qu’un pays, voué par eux aux gémonies, infligerait à sa population musulmane. S’agit-il de la Chine qui a interné plus d’un million de Musulmans du Xinjiang dans des camps dits de « rééducation » ? Ou de la Birmanie, où la justice internationale envisage l’inculpation pour « génocide » des responsables des massacres de l’été 2017, suivis de l’exode de 700.000 Rohingyas vers le Bangladesh ? Non, c’est la France qui aurait lancé « une vaste chasse aux sorcières contre la communauté musulmane », dans le cadre d’une « diabolisation » digne de l’antisémitisme de l’entre-deux-guerres. On savait Erdogan ulcéré des critiques de son homologue français sur sa politique en Syrie, en Libye et dans le Caucase. On le disait furieux que la France décide de suspendre l’accueil des imams envoyés par le gouvernement turc. Mais un seuil a été franchi, qui réveille les très mauvais souvenirs de l’affaire Rushdie.

LES PARALLELES AVEC L’AFFAIRE RUSHDIE

En 1989, l’ayatollah Khomeyni veut sortir sa République islamique de la dimension étroitement chiite où huit ans d’un épouvantable conflit avec l’Irak ont fini par l’enfermer. Il se saisit de l’émotion suscitée par les « Versets sataniques », un roman de Salman Rushdie où le prophète de l’Islam n’est pourtant jamais mentionné. En prônant l’assassinat de l’écrivain, Khomeyni se pose en gardien intraitable de la figure de Mohammed, imposant à ses rivaux musulmans de dénoncer eux aussi le supposé sacrilège, même s’ils ne souscrivent pas à un tel appel au meurtre. En 2020, Erdogan, confronté à l’opposition de l’Arabie et des Emirats à ses ambitions régionales, accuse la France de soutenir contre lui ces pays arabes. Il se saisit d’une phrase de l’hommage présidentiel à Samuel Paty (« nous ne renoncerons pas aux caricatures ») pour accréditer la fable d’une République française institutionnalisant la présentation, voire l’enseignement, des caricatures de Mohammed.

Khomeyni était le dirigeant théocratique d’un régime qu’il avait façonné à sa main, alors qu’Erdogan est le président élu d’une république fondée, entre autres, sur la laiklik, la version turque de la laïcité. Et l’ayatollah avait appelé au meurtre de Rushdie, là où Erdogan, malgré ses incitations publiques au boycott des produits français, n’a heureusement pas franchi la ligne rouge d’une agression caractérisée. Mais, de même que les réseaux pro-iraniens avaient profité de l’affaire Rushdie pour semer le trouble bien au-delà de leurs fidèles, la campagne anti-française d’Erdogan a vite dépassé les réseaux turcs et leurs relais chez les Frères musulmans pour gagner en virulence dans de nombreux pays. Hier comme aujourd’hui, la sacralisation de la liberté d’expression, d’une part, et celle de la défense du prophète, d’autre part, conduisent à une impasse sur laquelle mise Erdogan.

LE MYTHE DE LA SOLIDARITE ISLAMIQUE

Sortir d’une impasse aussi dangereuse implique de déconstruire le mythe d’une solidarité islamique qui serait automatique et universelle. L’Arabie et les Emirats ont rallié à l’ONU le bloc des pays qui soutiennent la Chine, face aux dénonciations par les démocraties occidentales du sort fait aux Ouïgours et aux autres Musulmans du Xinjiang. Même la Turquie, un moment active sur la question ouïgoure, accorde désormais la priorité à sa coopération avec Pékin. C’est aussi pour ménager la Chine, soutien privilégié du régime birman, que les Etats musulmans ont adopté un profil très bas sur les persécutions infligées aux Rohingyas. Quant au gouvernement du Bangladesh, le quatrième pays musulman le plus peuplé du monde (après l’Indonésie, le Pakistan et l’Inde), il accepte le principe d’un rapatriement des Rohingyas en Birmanie, en l’absence de toute garantie sérieuse de sécurité. C’est néanmoins au Bangladesh que se sont déroulées à ce jour les manifestations les plus importantes contre « la France, ennemie des Musulmans ».

Même quand la solidarité islamique prétendait se mobiliser contre l’occupation soviétique de l’Afghanistan, de 1979 à 1989, elle cachait mal le bras de fer en cours entre les deux théocraties d’Arabie et d’Iran. La normalisation aujourd’hui lancée entre Israël, d’une part, les Emirats arabes unis, le Bahreïn et le Soudan, d’autre part, affaiblit la cause palestinienne dans sa dimension à la fois arabe et islamique. Erdogan a tenté de s’engouffrer dans cette brèche, mais il n’est parvenu qu’à parrainer à Ankara des pourparlers sans lendemain entre le Fatah et le Hamas. L’islamo-nationalisme au pouvoir en Turquie est fondamentalement un nationalisme exacerbé qui se drape dans un discours religieux. Conforter sa légitimité « islamique » en accréditant les surenchères de sa propagande ne peut dès lors que faire le jeu d’un populisme aussi agressif.

La diatribe d’Erdogan, le 28 octobre, contre la volonté en Europe de « relancer les croisades » résonne tragiquement, le lendemain, avec la tuerie de la basilique de Nice. Le ministère turc des Affaires étrangères s’efforce de dissiper le malaise en « condamnant fermement l’attaque » et en exprimant sa « solidarité avec le peuple français face au terrorisme ». Espérons qu’il ne soit pas trop tard pour que la Turquie mette enfin un terme à sa campagne incendiaire contre la France.