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Salauderie noire et culpabilité blanche ? : l’hypocrisie antiraciste, selon Romain Gary

Le classique qui éclaire l’actualité

samedi 21 novembre 2020, par siawi3

Source : https://www.marianne.net/culture/litterature/salauderie-noire-et-culpabilite-blanche-lhypocrisie-antiraciste-selon-romain-gary?utm_source=nl_quotidienne&utm_medium=email&utm_campaign=20201120&xtor=EPR-1&_ope=eyJndWlkIjoiZWU1YTU1MWQyNmQzMmYxMmE0MzMyZDY4NmJjYmFiMmUifQ%3D%3D

Salauderie noire et culpabilité blanche ? : l’hypocrisie antiraciste, selon Romain Gary

Le classique qui éclaire l’actualité

Par Mikaël Faujour

Publié le 20/11/2020 à 11:08

Avec “Chien blanc”, Romain Gary offrait déjà en 1970 une analyse lucide de la montée d’un fanatisme radical qui commence à gangrener la société américaine.

Avec la récente vague internationale « Black Lives Matter » ou la poussée du concept de décolonialisme, nous voyons comment de légitimes indignations ou revendications peuvent tourner au délire, voire au ressentiment punitif. Un des moteurs de ce combat idéologique, le Parti des Indigènes de la République, a souvent revendiqué l’influence de luttes et de figures des États-Unis (notamment les Black Panthers).

« Ce pays, étant à l’avant-garde de tout ce qui est démesuré, est aussi à l’avant-garde de la névrose » écrit Romain Gary dans Chien Blanc. À un demi-siècle de distance, ce roman étonnant de 1970 éclaire la récente actualité d’un regard lucide sur l’antécédent des radicalités afro-américaines de cette « époque, dans les années qui suivirent l’assassinat de Malcolm X, où le fanatisme en vase clos commençait à toucher à la folie ou à l’imbécillité, comme tout fanatisme ».

« Un impôt sur la “culpabilité” »

Roman en partie autobiographique, il doit son titre à l’arrivée d’un berger allemand au domicile hollywoodien de Romain Gary (1914-1980) et de son épouse, l’actrice Jean Seberg (1938-1979). Pris d’affection, ils l’adoptent, le nomment Batka… puis découvrent sa féroce agressivité envers les Noirs. L’écrivain l’emmène à un « zoo privé », qui accueille notamment des bêtes dressées pour le cinéma, et y apprend qu’il s’agit d’« un chien blanc. Il vient du Sud. On appelle là-bas “chiens blancs” les toutous spécialement dressés pour aider la police contre les Noirs. »

Il décide de l’y confier à un employé – noir – qui accepte de le « rééduquer ». Impossible de le garder à domicile ? : comme beaucoup dans le show business, Jean Seberg soutient financièrement des groupuscules militants noirs, reçoit des réunions politiques à domicile etc. « Depuis que je suis arrivé à Hollywood, ma maison, c’est-à-dire celle de ma femme, est devenue un véritable quartier général de la bonne volonté libérale blanc-américaine. Les libéraux, au sens américain du mot – en français, le mot qui me semble s’en rapprocher le plus est « humanitariste » ou plutôt « humanitaire » – l’envahissent dix-huit heures sur vingt-quatre, même lorsque Jean est au studio. »

Âgé de 24 ans de plus qu’elle, le placide Romain Gary, qui a déjà donné en matière d’engagement – en particulier dans la Résistance – est rangé des voitures. Et, s’il se garde d’intervenir, il n’en pense pas moins de ces « croquants noirs qui font payer un impôt sur la « culpabilité » à [s]on épouse blanche ».

Des revendications légitimes, mais dévoyées

Avec un flegme qui prend un accent parfois comique (en particulier quand, pour « prendre des vacances » des envahissantes tensions raciales, il part à Paris en plein Mai 68… y évoluant, « décalé », à la façon d’un Buster Keaton), il décrit un mouvement noir aux revendications initialement légitimes, mais travaillé par le ressentiment et dévoyé par la rouerie de quelques-uns servant le lucre davantage que des fins politiques. Car certains ont saisi le profit qu’il y a à tirer de la bourgeoisie blanche du spectacle hollywoodien ? : « Il y a de petites organisations de Noirs dont le seul but est de soulager les Blancs, les soulager de leur argent, et les soulager de leur conscience (…). Il n’y a pas plus de douze organisations noires vraiment valables dans ce pays… Le but des autres, ce n’est pas d’agir, d’aider le peuple, c’est d’exister elles-mêmes. Ça ne va pas plus loin. »

Montrant la surenchère exhibitionniste de culpabilité du monde du spectacle, Gary conte notamment une scène hallucinante où un Marlon Brando menaçant sermonne ses pairs, analysant que « [c]eux qui se sentent individuellement aliénés échappent au diagnostic psychiatrique en s’identifiant à une communauté humaine en situation réelle, sociale, et non uniquement psychique, d’aliénation ».

Perte du sens du réel

Du travestissement idéologique du réel, qui conduit à faire croire que « [c]haque Noir qui viole une Blanche se venge idéologiquement » ou à « annexer les criminels et capitaliser leurs actes dans des buts politiques », à la surenchère autoculpabilisatrice, de l’interdit fait à un non-Noir de parler des Noirs (on parle aujourd’hui de « racisé.e.s ») aux falsifications de l’histoire des Noirs et de l’islam conduisant à « vouloir juger les siècles passés avec les yeux d’aujourd’hui » Romain Gary trimballe son bon sens humaniste dans un temps de chaos délirant. Car, à la fin, « ce n’est même plus un problème racial, ou politique ? : c’est devenu un problème de folie, de maladie mentale ». Des Indigènes de la République au Comité Adama, du décolonialisme aux renversements de statues, en passant par le fanatisme de militants ayant perdu le sens du réel, l’écho de ces années-là continue à rebondir.

Juif lituanien et Français d’adoption, Gary revendique une certaine idée de la France (« Rien de ce qui est humain ne nous est étranger. C’est ce qu’on appelle la vocation universelle de la France »). Celle qui lui permet de rappeler cette évidence à sa femme aveuglée ? : « Un salaud est un salaud, quelle que soit la couleur de sa peau. »