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France : Marieme Helie Lucas : « Les attentats, une étape de la montée de l’extrême droite musulmane »

samedi 21 novembre 2020, par Marieme Helie Lucas

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Source : https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/marieme-helie-lucas-les-attentats-une-etape-de-la-montee-de-l-extreme-droite-musulmane_2138760.html

Marieme Helie Lucas : « Les attentats, une �tape de la mont�e de l’extr�me droite musulmane »

Propos recueillis par Thomas Mahler

publi� le 17/11/2020 � 15:00 , mis à jour � 16:00

Photo : Des coll�gues et des proches de Samuel Paty lors d’une marche blanche en sa m�moire, � Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), le 20 octobre 2020.

La sociologue alg�rienne alerte sur la progression de l’islamisme, comme dans son pays natal, et reproche � une partie de la gauche sa c�cit� face � un ph�nom�ne mondial.

Critiqu�e par des Etats musulmans, mais aussi par une partie de la presse anglo-saxonne ou par des universitaires comme Farhad Khosrokhavar, la France fait-elle fausse route avec sa la�cit� ? Certainement pas, nous r�pond la sociologue alg�rienne Marieme Helie Lucas, 81 ans. Fondatrice du r�seau « Secularism is a women’s issue » (« la la�cit� est une affaire de femmes »), cette grande conscience milite depuis de longues ann�es pour la la�cit� et les droits des femmes face aux fondamentalismes religieux.

Dans un grand entretien accord� � L’Express, elle alerte sur la mont�e de l’islamisme en France, dont les �tapes seraient, selon elles, similaires � celles qui ont fini par faire sombrer Alg�rie dans la « d�cennie noire ». Elle fustige aussi l’ethnocentrisme d’une partie de la gauche ou des f�ministes qui n’abordent le probl�me de l’islamisme que sous l’angle local des discriminations et du racisme, refusant de voir une id�ologie mondialis�e qu’elle qualifie d’« extr�me droite musulmane ». Mais Marieme Helie Lucas se dit optimiste � long terme, confort�e par la spectaculaire progression des la�ques et ath�es dans les pays � majorit� musulmane.

L’Express : Comment sont n�s vos engagements f�ministes et la�ques ?

Marieme Helie Lucas : Je suis tomb�e dedans � ma naissance, comme Ob�lix dans la potion magique. N�e dans une famille de f�ministes sur plusieurs g�n�rations, je n’ai connu que des femmes ind�pendantes et qui s’assumaient seules enti�rement, ainsi que leurs enfants. J’ai eu une m�re tr�s croyante, � la fois mystique et farouchement la�que, une inconditionnelle de l’�cole la�que et des « hussards noirs de la R�publique ». Inutile de dire qu’elle ne m’a rien impos� sur le plan des croyances religieuses, quelque chagrin que cela ait pu lui causer. L’�volution politique de l’Alg�rie ind�pendante m’a confirm�e dans ces choix...

A quel moment avez-vous pris justement conscience d’une mont�e de l’islamisme ?

Ayant v�cu la mont�e de l’int�grisme en Alg�rie, il m’�tait d�s lors facile d’en reconna�tre les premiers signes quelques d�cennies plus tard, en France. Les �tapes en sont quasi similaires, et on peut �tablir un parall�le entre les deux pays. En Alg�rie, les signes avant-coureurs sont venus tr�s t�t, laissant � penser qu’il existait un courant religieux orthodoxe au sein du mouvement unitaire pour l’ind�pendance. Alors que la parole officielle du FLN, pendant la lutte de lib�ration, dans ses d�clarations et dans sa presse militante, mentionnait exclusivement notre demande politique de lib�ration de la pr�sence coloniale, j’ai rencontr� pendant mon court exil au Maroc, en 1960, de jeunes maquisards qui confirmaient bien qu’ils montaient au combat au nom de Dieu. J’ai aussi n�glig� d’autres petits avertissements, notamment la police de moralit�, qui r�gnait sur les r�fugi�s politiques alg�riens au Maroc sous couvert de discipline politique...

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Apr�s l’ind�pendance, les signes se sont multipli�s : par exemple, l’existence de facto d’une police de moralit� ; d�s l’�t� 1962, donc imm�diatement apr�s l’ind�pendance, des patrouilles en armes de l’ALN [Arm�e de lib�ration nationale] arr�taient les groupes mixtes, gar�ons et filles, qui d�ambulaient gaiement en plein jour dans les rues du centre d’Alger lib�r�e (et � l’attitude absolument irr�prochable, j’en t�moigne), exigeant une preuve de mariage, faute de quoi les jeunes �taient emmen�s manu militari par les soldats. Nos soldats... Quel choc ! J’�tais mari�e et ne sortais plus avec mon jeune mari sans emporter notre livret de famille. Ont rapidement suivi l’interdiction du porc puis celle de la vente d’alcool aux « musulmans », la peur d’�tre d�nonc� de ceux qui ne je�naient pas pendant le Ramadan... Et une fois Ahmed Ben Bella arriv� au pouvoir, en septembre 1963, il y eut le choc de la premi�re Constitution alg�rienne, qui faisait de l’islam la religion de l’Etat.

Les communistes alg�riens, qui vot�rent all�grement la Constitution et dont j’esp�rais plus de clairvoyance, ne voulaient pas �tre « trop en avance des masses » et produisirent pour l’occasion un pamphlet, intitul� « Marxisme et Islam », dans lequel ils soutenaient en substance que tout ce que Marx avait dit se trouvait d�j� dans le Coran. Quant � moi, qui refusais de voter une Constitution non la�que - mon premier vote blanc d’une longue s�rie -, je fus trait�e de « social-tra�tre ». Cette inclusion de la religion dans notre premi�re Constitution �tait d’autant plus surprenante pour moi que j’avais eu entre les mains, au printemps 1958 donc pendant la guerre de lib�ration, le texte, qui circulait alors clandestinement, du congr�s de la Soummam, dont la premi�re phrase affirmait que l’Alg�rie serait un pays la�que. Nous ne sommes plus beaucoup de vivants � pouvoir t�moigner de l’authenticit� de cet engagement la�que de l’Alg�rie en lutte. D’autant plus que le mot « la�que » a �t� supprim� de toutes les �ditions ult�rieures de la d�claration de la Soummam. Il ne reste aujourd’hui plus que quelques t�moins oculaires encore vivants, pour dire cette v�rit�. Il est donc clair que des forces politiques porteuses d’id�ologies irr�conciliables s’affront�rent ouvertement d�s l’ind�pendance, notamment autour de la place de la religion.
« Nous voyons le m�me ph�nom�ne se reproduire en France, et nous crions au loup, mais en vain »

Comment en est-on arriv� � la « d�cennie noire » en Alg�rie ?

Apr�s l’ind�pendance, la progression de l’int�grisme fut la suivante : le tout premier maquis int�griste, coupable de sabotages de lignes �lectriques, de vols d’explosifs, c’�tait dans les ann�es 1960 ! Qui s’en souvient encore ? Les ann�es 1970 et 1980 ont vu s’abattre la r�pression sociale et polici�re sur les « non-observants » des r�gles religieuses, r�elles ou fantasm�es par les int�gristes : tenue vestimentaire des filles (jupes trop courtes, ou trop longues, maquillage, comportement g�n�ral « immodeste »... pour finir par le port du voile � l’iranienne - c’est-�-dire imperm�able long beige et foulard nou� sous le menton -, rebaptis� ’le costume des �tudiantes’ pour mieux le faire accepter) ; je�ne du Ramadan ; fr�quentation de la mosqu�e ; s�gr�gation sexuelle dans les files d’attente ; r�pression al�atoire des buveurs d’alcool ; d�but du port de la tenue � l’afghane - pantalon au-dessus des chevilles et kamis pour les hommes ; contr�le des �tudiantes � la porte de la cit� universitaire d’Alger par des groupes de jeunes int�gristes qui en verrouillent la porte � 18 heures, sans que les policiers en faction n’interviennent ; harc�lement des femmes seules dans la rue, tabassage public si elles osent r�pondre � l’homme qui les a insult�es...

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L’Alg�rie a vu quatre projets de loi sur la famille d�pos�s par des d�put�s int�gristes, tous privant les citoyennes de tous droits individuels (y compris, dans le premier projet d�pos� sous Ben Bella, du droit au travail, un comble pour un pays qui se dit socialiste) et les mettant, � vie, sous la tutelle d’un « wali » [un tuteur matrimonial]. Le quatri�me projet fut vot� en mai 1984, malgr� les manifestations de femmes et de la gauche alg�rienne.

Et il faut aussi parler des premiers attentats individuels dont la dimension politique passa, hors d’Alg�rie, quasi inaper�ue. Par exemple, l’assassinat de notre po�te gay Jean S�nac, en 1973, et celui d’un �tudiant, Kamel Amzal, en 1982, pass� par le sabre � l’int�rieur des locaux universitaires - meurtre ordonn� par un tribunal islamiste improvis�. Au tout d�but des ann�es 1990, ce sont les journalistes, les gens de culture, les intellectuels qui ont �t� cibl�s ; puis les filles et les femmes trop peu ou mal voil�es ou exer�ant des m�tiers « non islamiques », avant d’en venir aux enl�vements de femmes pour servir d’esclaves domestiques et sexuelles aux maquis int�gristes, puis aux massacres indiscrimin�s de villages entiers.

Selon vous, il y a donc un parall�le avec la situation fran�aise ?

Il y a eu en Alg�rie, une lente progression, sur trois d�cennies, pour arriver � ce qui a culmin� dans les ann�es 1990 par un massacre g�n�ralis� et ce que nous avons appel� une « guerre contre les civils ». Bien des r�fugi�s alg�riens des ann�es 1990 vous diront que nous voyons le m�me ph�nom�ne se reproduire en France, et crions au loup, mais en vain.

Depuis plusieurs d�cennies d�j� se sont d�velopp�s le harc�lement des femmes dans la rue, le contr�le de leur tenue - vestimentaire et comportementale - et il y a eu suffisamment de meurtres de filles ou de femmes dans les banlieues, d’attaques de journalistes ou de gens li�s � la culture pour alerter l’opinion ; mais elle en a fait un ph�nom�ne des « banlieues » au lieu de voir la vis�e politique globale.

Les repr�sentants des int�gristes demandent des changements de lois, davantage de s�gr�gation hommes/femmes (h�pitaux, piscines, etc..), des changements dans le curriculum scolaire (suppression des cours d’arts graphiques et de gym ou de piscine pour les filles, de biologie �volutionniste, d’histoire). Comme en Alg�rie, ils s’attaquent � la fois aux moeurs et aux lois. Et nous assistons depuis quelques ann�es � la mont�e des assassinats cibl�s.

Bien que les situations respectives de l’Alg�rie et de la France ne soient pas comparables, il y a � apprendre des �tapes qu’a pris l’int�grisme arm� en Alg�rie pour tenter de s’emparer du pouvoir politique. Si l’on ne comprend pas les assassinats r�cents en France comme une �tape de la mont�e de l’extr�me droite musulmane, on passe � c�t� du probl�me. Les massacres du GIA [Groupe islamique arm�e], de l’AIS [Arm�e du salut islamique], du Fida [Front islamique du djihad arm�] et autres ne se comprennent pas sans l’ascension politique du FIS [Front islamique du salut]. Et tout cela ne se comprend pas sans l’int�grer dans la lutte mondiale de l’extr�me droite musulmane arm�e, qui elle-m�me fait partie de l’�norme avanc�e des extr�mes droites dans le monde, souvent camoufl�es en d�fense et promotion des droits religieux.

« Chaque pays o� se d�veloppe l’extr�me droite musulmane cherche � le comprendre en fonction de facteurs locaux »

En France, une partie de la gauche continue de consid�rer que l’islamisme est avant tout un sympt�me des discriminations sociales, d’une la�cit� jug�e agressive, de « l’islamophobie » ou d’un « racisme d’Etat ». Comment expliquez-vous que des progressistes en Europe puissent faire le jeu des r�actionnaires islamistes ?

Il faut renoncer � ce nombrilisme ethnocentriste. « L’islamisme » n’est pas un ph�nom�ne fran�ais, il est mondial. Les explications avanc�es pour expliquer l’int�grisme en France ne sauraient l’expliquer dans des pays comme l’Alg�rie, le Pakistan, le Nigeria, le Soudan, le Bangladesh, etc., o� il semble difficile de parler de racisme envers les musulmans et encore moins d’islamophobie - dans des pays o� les pr�sum�s musulmans forment la majorit� et parfois la quasi-totalit� de la population. Chaque pays o� se d�veloppe l’extr�me droite musulmane cherche � comprendre ce mouvement en fonction de facteurs locaux ; mais ces explications ne fonctionnent pas dans le pays voisin, qui pourtant souffre �galement de la mont�e de l’int�grisme arm�.

Pour ne parler que de l’Europe, l’Allemagne ou le Royaume-Uni ne sont pas des pays la�ques au sens de « s�paration » o� nous l’entendons : ils encouragent le communautarisme et la repr�sentation des religions en tant que telles aupr�s de l’Etat. Ils l�vent les imp�ts religieux. Londres a m�me favoris� la cr�ation de tribunaux religieux, improprement dits « tribunaux charia » (il en existe actuellement plus de 300), qui rendent la justice au nom d’une tradition religieuse et dont les jugements sont automatiquement transcrits par la justice de l’Etat (sauf si l’une des parties refuse le jugement et fait appel � l’Etat, mais que vaut cette provision quand p�sent le poids de la communaut� et les menaces de r�torsion pour cause de tra�trise ?), condamnant ainsi certaines cat�gories de citoyens - et surtout de citoyennes - � �tre d�pourvus des droits l�gaux dont jouissent les autres. Au nom de la paix sociale. Ces pays sont-ils pour autant �pargn�s par les int�gristes arm�s ?

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En Inde, o� s�vit au pouvoir un int�griste hindouiste l�galement �lu et o� la minorit� musulmane est discrimin�e et de facto massacr�e, la gauche ignore �galement les signes avant-coureurs de l’int�grisme musulman. Obnubil�e par l’extr�me droite hindouiste et refusant de cautionner son traitement des minorit�s - on le comprend bien ! -, la gauche indienne soutient indistinctement tous « les musulmans » ; incapable de regarder en face certaines d�rives bien visibles � un oeil alg�rien, � commencer par l’envahissement visuel, dans les « quartiers musulmans » de la capitale du voile � la saoudienne, qui est maintenant l’�tendard mondial int�griste et le voilement des toutes petites filles - quasi des b�b�s -, dans un pays o�, traditionnellement, les femmes portaient soit des saris, soit des shalwar kurta.

Il en est de m�me dans les Balkans, o� j’ai vu monter, en particulier en Bosnie et � Sarajevo, avec les organisations de l’extr�me droite musulmane, des modes de vie et vestimentaires en provenance directe du Moyen-Orient, inconnus localement. Et mentionnons en passant l’introduction dans l’enclave « musulmane » de Sandjak, en Serbie, non seulement du voile � la saoudienne, mais aussi de la polygamie et de l’excision des femmes, une coutume pr�islamique g�ographiquement localis�e dans la sph�re d’influence de l’Egypte pharaonique, comme on le sait, mais promue dans le monde entier par les pr�cheurs musulmans int�gristes depuis environ quarante ans. Pour les progressistes serbes ou croates qui ont �t� � la pointe de la d�fense des « musulmans » pendant les guerres des ann�es 1990 en Bosnie et au Kosovo, il est difficile de d�noncer l’avanc�e de l’extr�me droite musulmane sans para�tre se rallier aux th�ses racistes de leurs gouvernements.

On peut donc comprendre comment la gauche fran�aise fonctionne, coinc�e qu’elle est dans la notion d’ennemi principal et d’ennemi secondaire. Sauf que, comme le disait Daniel Bensa�d, trop occup�s � combattre « l’ennemi principal », ils ne voient pas arriver « l’ennemi secondaire », qui s’avance pourtant bien en face et est celui qui va les exterminer.

« La France n’est pas un pays raciste, elle n’a vot� aucune loi discriminatoire, que je sache, depuis P�tain »

Mais n’y a-t-il pas des discriminations contre les musulmans en France ?

Le fait qu’une minorit� soit discrimin�e implique qu’on doive d�fendre ses droits humains fondamentaux, mais pas qu’on ignore son projet politique ni qu’on soutienne son id�ologie d’extr�me droite. Les membres progressistes et la�ques de ces minorit�s appr�cieraient de ne plus �tre livr�s � leurs bourreaux, pieds et poings li�s, par ceux-l� m�mes qui devraient �tre leurs alli�s naturels... La France n’est pas un pays raciste, elle n’a vot� aucune loi discriminatoire, que je sache, depuis P�tain. Mais le galop de l’extr�me droite raciste vers le pouvoir n’est pas fait pour nous rassurer quant � l’avenir.

Certes, il y a ind�niablement du racisme, de la x�nophobie, en France, des discriminations au niveau du logement, de l’emploi, qui sont statistiquement d�montr�es. Ce sont des probl�mes s�rieux qui m�ritent toute l’attention de la gauche et devraient �tre une priorit�. Ne serait-ce que, cyniquement, parce que l’extr�me droite musulmane (tout comme l’extr�me droite classique raciste fran�aise) se sert de ces situations discriminatoires pour mobiliser les m�contents � son profit.

Sans m�conna�tre ou minimiser ces r�alit�s, je juge m�prisant et profond�ment raciste de consid�rer a priori que les �migr�s de pays dits « musulmans » ou leurs descendants vont forc�ment donner une r�ponse d’extr�me droite � une situation d’oppression ou de discrimination. Pourquoi ne donneraient-ils pas une r�ponse r�volutionnaire ? Est-ce que la gauche fran�aise trouve « normal », et donc justifi�, que les classes d�favoris�es se tournent vers les partis d’extr�me droite ? Pourquoi le serait-ce davantage pour nous ?

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Nous assistons, sur le plan mondial, � une croissante rapide et � des prises de pouvoir des extr�mes droites, dont un nombre important utilise les religions dominantes dans leurs contextes comme levier mobilisateur (pour n’en citer que quelques-unes : Br�sil et Pologne, diverses formes de christianisme ; Inde, hindouisme ; Myanmar et Sri Lanka, bouddhisme, etc.). L’extr�me droite musulmane est notre forme particuli�re d’extr�me droite, � la diff�rence que c’est actuellement la seule � op�rer transnationalement, ce qui est un d�veloppement relativement r�cent - quelques d�cennies.

Il est particuli�rement navrant qu’une partie de la gauche, de l’extr�me gauche, et la direction politique des organisations internationales de droits humains s’enferrent dans un choix politique qu’en aucun cas elles n’oseraient revendiquer si une autre religion �tait en cause. Pouvez-vous imaginer une seconde que des suppos�s « fous de Dieu », catholiques ou juifs, par exemple, se lancent dans une revendication arm�e pour imposer � tous leurs normes suppos�ment religieuses en divers points du globe et que les organisations de droits humains ou la gauche les justifient en tant que victimes opprim�es ?

Mais, pour nous, ce ph�nom�ne de date pas de ces derni�res ann�es. Pendant les ann�es 1990, nous sommes tomb�s de haut en voyant que ceux qui tentaient de nous exterminer au nom de leur id�ologie �taient accueillis par les organisations de droits humains en France, en Europe et aux Etats-Unis en tant que victimes pers�cut�es par l’Etat alg�rien. Rappelons pour m�moire qu’Amnesty International a expuls� de son sein les trois membres fondateurs de son antenne alg�roise, en r�ponse � une tr�s touchante lettre adress�e personnellement � Pierre San�, alors dirigeant de l’organisation, pour lui demander que les rapports de l’ONG sur l’Alg�rie refl�tent l’ensemble des violations des droits humains commis, et non pas les seuls crimes de l’Etat.

Amnesty International a renvoy� de son poste Gita Sahgal, qui dirigeait au QG de Londres l’unit� de genre de l’association, lorsqu’elle a rendu public son d�saccord avec la politique de l’ONG, qui pr�sentait des dirigeants de l’int�grisme arm� comme des d�fenseurs des droits humains. Je peux aussi t�moigner de mes innombrables d�marches au cours des ann�es 1990, aupr�s d’Amnesty International, de Human Rights Watch, du Lawyers Collective et du Center For Constitutional Rights, seule ou accompagn�e de militantes alg�riennes, pour persuader ces organisations de t�moigner honn�tement des crimes perp�tr�s par les int�gristes arm�s contre la population alg�rienne. La proportion de pages d�di�es dans leurs rapports aux crimes perp�tr�s par les int�gristes arm�s contre les violations des droits par l’Etat �tait de 1 � 20.

Pour les organisations de droits humains comme pour la gauche, le seul ennemi, c’est l’Etat ; et « le peuple » est toujours la victime. Aurait-il toujours raison, m�me quand il porte au pouvoir des Hitler ? Pourtant, c’est bien le peuple, indistinctement, qui �tait attaqu� en Alg�rie dans la deuxi�me moiti� des ann�es 1990. Et dans ce peuple, il y avait tous ces progressistes qui tentaient d’�chapper au massacre mais se voyaient refuser des visas vers la France, alors que leurs bourreaux avaient pignon sur rue dans les capitales europ�ennes et nord-am�ricaines, avec l’aide active d’organisations de droits humains qui les pr�sentaient comme des victimes de la « dictature » alg�rienne.

Apr�s la d�capitation de Samuel Paty, plusieurs personnalit�s politiques, de Justin Trudeau � Bruno Retailleau, ont appel� au « respect » des croyances. Menac�e de mort, la lyc�enne Mila a, elle aussi, �t� critiqu�e par de nombreuses personnes pour ses propos jug�s« irrespectueux » envers les religions, et notamment l’islam...

Sur le principe, je ne crois pas que toutes les id�es soient �galement respectables et, encore moins, comme le veut la doxa des droits humains, que toutes les id�es et les croyances doivent �tre mises sur le m�me pied. Par exemple, je ne me crois pas tenue de respecter les id�es de Hitler sur la race sup�rieure et son droit subs�quent � exterminer les races inf�rieures. Et je suis bien d�sol�e qu’il y ait des gens sur Terre pour pr�tendre que je le devrais, plus encore, au nom des droits humains et du respect de toutes les id�es. Fort heureusement, la notion de « hate speech », ou discours haineux, a �t� incorpor�e au corpus des droits humains pour limiter cette histoire de respect.

Mais votre question telle qu’elle est formul�e v�hicule une d�viation du concept de la�cit� : en droit fran�ais et sous le r�gime de la la�cit�, les id�es ne sont pas respectables, ce sont les personnes qui professent ces id�es qui le sont - une distinction capitale ! Il n’est pas �tonnant que des dirigeants ou des hommes politiques, y compris fran�ais, se fourvoient, car c’est la d�finition anglo-saxonne de la la�cit� - en tant que « respect �gal par l’Etat de toutes les croyances » et non pas « s�paration du politique et du religieux », qui est la d�finition originale fran�aise du concept de la�cit� - qui est petit � petit adopt�e par les institutions de l’Union europ�enne. Celle-ci exerce sur la France une pression ph�nom�nale pour qu’elle se range � la version britannique, d�voy�e (mais nul ne saurait s’en �tonner dans un pays o� la reine est aussi le chef de l’Eglise anglicane) de la la�cit�, comme en t�moignent les nombreuses condamnations de la France par les instances europ�ennes de droits humains.

« Dans les pays musulmans, il y a eu aussi de nombreux soutiens � la la�cit� fran�aise »

Vous �tablissez depuis longtemps un lien entre fascisme et islamisme, th�se qui a �t� reprise par des essayistes ath�es de culture musulmane, comme Zineb El Rhazoui ou Hamed Abdel-Samad. Mais est-il pertinent de comparer une id�ologie religieuse � un nationalisme autoritaire centr� sur un leader charismatique ?

Je n’�tablis pas, pr�cisons-le, d’�quivalence entre islam et fascisme, chose que font, malheureusement, certains jeunes ath�es ayant eu � souffrir de notre extr�me droite religieuse. J’�vite d’utiliser le terme « islamisme » parce que, d’une part, il pr�te � confusion (islam, islamique, islamiste..., c’est beaucoup demander aux Fran�ais de s’y reconna�tre entre ces concepts dont nous tentons en vain d’�tablir la diff�rence depuis plusieurs d�cennies) et que, par ailleurs, il ne s’agit pas d’un mouvement religieux mais d’un mouvement politique visant � s’emparer du pouvoir politique. Il me para�t donc tr�s important de situer politiquement � l’extr�me droite les mouvements se r�clamant aujourd’hui de l’islam int�griste.

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Je compare en effet depuis longtemps des caract�ristiques qui me paraissent comparables : la mythification de la race sup�rieure aryenne / de la religion sup�rieure (l’islam), bas�e sur un pass� glorieux ; la Rome ancienne / l’�ge d’or de l’islam. Une sup�riorit� qui donne le droit et le devoir d’�liminer les « Untermenschen », sous-humains qui incluent dans les deux cas les juifs, les communistes et y ajoutent, dans notre cas, les « kuffar » [m�cr�ants]. Je compare aussi la place assign�e aux femmes dans l’id�ologie nazie : � la cuisine, aupr�s du berceau et � l’�glise - que ne renieraient pas les int�gristes musulmans.

Cela dit, je me r�jouis de l’existence publique de jeunes ath�es de culture musulmane et les soutiens de mon mieux, tout en m’effor�ant de les convaincre que « l’islam » est une id�ologie et que, en tant que tel, il ne « parle » pas - « le concept de chien n’aboie pas », dit Aristote. Seuls « les musulmans », personnes de chair, s’expriment. Il est vain de combattre le Coran, dans lequel, comme dans la Bible, on peut trouver tout et son contraire - le Dieu de mis�ricorde et d’amour et le Dieu de guerre et de col�re. C’est citation de versets ou de hadiths contre citation d’autres versets ou hadiths. L’islam ne dit que ce que les croyants et les politiques qui l’instrumentalisent veulent lui faire dire. Dans un sens ou dans un autre, comme le montrent les nombreuses pers�cutions des interpr�tes progressistes du Coran.

Qu’avez-vous pens� des r�actions hostiles dans de nombreux pays musulmans, mais aussi dans la presse anglo-saxonne, � la la�cit� fran�aise d�fendue par Emmanuel Macron ? Faisons-nous fausse route avec notre mod�le r�publicain ?

Certainement pas ! Mais il faut comprendre que nous ne parlons pas la m�me langue, en ce sens que nous n’avons pas la m�me d�finition de la la�cit�. C’est un dialogue de sourds : vous, Fran�ais, parlez de s�paration entre l’Eglise et l’Etat, les Anglo-Saxons et leurs ex-colonies, eux, parlent de tol�rance �gale par l’Etat des diverses religions... Quant aux r�actions hostiles dans de nombreux pays dits musulmans, elles existent certes, mais il serait prudent de ne pas l’imputer � leur religion suppos�e, mais plut�t de voir quelles forces politiques repr�sentent ces gouvernements et quelle instrumentalisation politique ils font de l’islam pour se maintenir au pouvoir. Il y a eu aussi de nombreux soutiens � la la�cit� �manant de groupes citoyens et de dirigeants politiques. On en parle peu dans la presse fran�aise. Je vous renvoie notamment � la r�cente d�claration de « musulmans » indiens la�ques.

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En �crivant ces mots, on ne peut pas ne pas voir que c’est l� que le b�t blesse : partout dans le monde, on estampille « musulmans », comme si c’�tait une nationalit�, les gens n�s et �lev�s dans un pays ou une communaut� dite musulmane. On leur d�nie de fait toute libert� de conscience. C’est exactement ce que fait Daech en qualifiant uniform�ment les Occidentaux de « chr�tiens » ou de « crois�s », alors m�me que l’incroyance a gagn� du terrain partout dans ces r�gions du monde. Les « musulmans » sont vus comme un bloc homog�ne, quand ils ne sont pas carr�ment confondus avec les int�gristes arm�s, dont ils sont pourtant les premi�res victimes, puisque ces mouvements d’extr�me droite s�vissent d’abord et avant tout dans nos pays. La premi�re strat�gie de la gauche fran�aise serait d’identifier ses alli�s potentiels parmi la gauche anti-int�griste des pays dits musulmans, et non pas de se commettre avec notre extr�me droite.

« Se dressent maintenant des jeunes pr�ts � mourir pour avoir le droit de se d�clarer ath�es ou apostats »

Il y a bient�t cinq ans, les agressions de Cologne divis�rent profond�ment les f�ministes. A l’�poque, vous aviez fustig� la r�action d’une partie d’entre elles, qui, selon vous, ont pr�f�r� sacrifier le droit des femmes � la d�fense des « �trangers pr�sum�s musulmans en tant que victimes potentielles du racisme », afin de pr�server « la paix sociale ». Depuis, les f�ministes universalistes ont-elles, selon vous, regagn� du terrain ?

Non, en France, nous en avons encore perdu. Pour les raisons expos�es pr�c�demment, c’est la pens�e d�coloniale et communautariste qui gagne du terrain. En allant parler cet �t� dans un lieu �loign� de tout, dans la France profonde, j’ai compris que des jeunes y �taient contamin�s par ce courant que je croyais limit� � l’intelligentsia parisienne �mul�e par le courant universitaire nord-am�ricain du relativisme culturel. Que cela aille plus loin fait vraiment froid dans le dos.

Nous perdons du terrain depuis des d�cennies et je crains qu’on n’arrive plus � �viter un affrontement direct entre extr�me droite raciste classique et nouvelle extr�me droite int�griste musulmane : un affrontement le plus sanglant possible, comme elles le souhaitent toutes les deux, pour mieux recruter et mobiliser leurs troupes. Faute de faire une analyse politique des forces en pr�sence, les �garements d’une partie de la gauche et de l’extr�me gauche contribuent � miner l’avenir.

Je suis tout � fait consciente que l’universalisme a maintes fois �t� d�voy� en confondant Occident et universel, c’est-�-dire en faisant des normes soci�tales propres � l’Europe l’�talon de l’universel. Tout comme est actuellement d�voy�e la la�cit�, perversement revendiqu�e par l’extr�me droite raciste pour mieux s’attaquer aux « musulmans ». C’est � nous de continuer � r�clamer des droits humains universels qui ne soient pas pervertis par l’ethnocentrisme du dominant. L’alternative, c’est la mont�e g�n�rale, mondiale, des extr�mes droites � laquelle nous assistons actuellement - version int�grisme musulman inclue. Et le communautarisme universalis�.

Avec Boualem Sansal et d’autres intellectuels, vous appelez de vos voeux une Alg�rie la�que et d�mocratique. Etes-vous optimiste ?

Je ne le suis qu’� long terme, parce que je crois fermement que tant qu’il y a des esclaves, il y a des r�voltes d’esclaves, et donc que les jeunes Alg�riens finiront par apprendre, dans la solitude et les difficult�s - puisque nous n’avons pas r�ussi � transmettre -, comment livrer bataille et quelle bataille livrer. Ceux de ma g�n�ration sont trop souvent englu�s dans les vieux carcans des politiques politiciennes, mais je vois beaucoup d’initiatives parmi les tr�s jeunes gens, et des revendications de la�cit�.

C’est vrai en Alg�rie, mais c’est �galement vrai au Pakistan, en Afghanistan, au Moyen-Orient et dans bien d’autres pays dits musulmans. Il y a des t�moignages photographiques de manifestations o� des groupes de femmes en Asie du Sud portent des pancartes r�clamant des lois la�ques. Et il suffit de consulter Internet pour voir qu’existent partout des organisations r�clamant des Etats la�ques. Se dressent maintenant des jeunes pr�ts � mourir pour avoir le droit de se d�clarer ath�es ou apostats, comme en t�moigne le mouvement des ex-musulmans, qui se r�pand comme une tra�n�e de poudre dans nos pays.

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En Alg�rie, au Maroc, il y a des jeunes qui s’installent dans des lieux publics pour d�jeuner pendant le Ramadan, pour affirmer qu’ils devraient avoir l�galement le droit de le faire. Ils sont tra�n�s au poste de police puis en justice, et sont parfois incarc�r�s pendant des ann�es, au m�pris de la loi alg�rienne, qui les boucle pour trouble � l’ordre public, puisque th�oriquement elle reconna�t la libert� de conscience. Mais il faut aussi savoir que des croyants se tiennent � leurs c�t�s, proclamant sur leurs pancartes : « Je suis musulman mais je soutiens leurs revendications et je me bats pour leurs droits ». Quelle plus claire d�finition d’un esprit la�que ?

Les r�cents d�veloppements de la contestation contre le gouvernement alg�rien donnent �galement de l’espoir : en ces temps de Hirak, qui, pendant de longs mois, a r�uni tout le peuple dans la rue contre ce que repr�sentait, en termes de classe, le gouvernement de Bouteflika, le mouvement « tous ensemble » a bien profit� aux int�gristes cach�s en son sein qui osent maintenant appara�tre au grand jour et s’assurer, seuls parmi les hirakistes, une part � la table du festin du nouveau gouvernement. C’est un �claircissement politique qui ne peut qu’�tre favorable. La plupart de mes camarades �taient dans un d�ni total de la pr�sence de l’extr�me droite int�griste dans le Hirak, la d�clarant alternativement marginale ou �radiqu�e. Elle �tait pourtant bien visible dans certains slogans et dans l’attaque physique du carr� f�ministe. Eject�e des manifestations du centre d’Alger, elle a r�apparu dans ses banlieues, tr�s ouvertement, avec des marches s�par�es et clairement « islamistes ».

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Il me para�t donc essentiel de prendre position, clairement, maintenant, pour la forme de soci�t� que nous voulons. Pour prendre date. Pour dire que nous existons, que nous avons exist�, certes d�faits politiquement et �radiqu�s des m�moires depuis le congr�s de la Soummam. Il fallait nous engager ouvertement.