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Erdogan confronté à la fin du miracle économique turc

samedi 28 novembre 2020, par siawi3

Source : https://www.lorientlejour.com/article/1242614/erdogan-confronte-a-la-fin-du-miracle-economique-turc.html?utm_source=olj&utm_medium=email&utm_campaign=alaune

Erdogan confronté à la fin du miracle économique turc

Marquée par une croissance économique exceptionnelle au début des années 2000, la Turquie assiste aujourd’hui à l’effondrement de sa monnaie face au dollar, couplé à un épuisement des réserves de change et à un taux de chômage élevé.

Par Noura DOUKHI,

le 27 novembre 2020 à 00h00

Erdogan confronté à la fin du miracle économique turc

Recep Tayyip Erdogan, dont la popularité repose sur ses victoires économiques, est plus que jamais en danger. Photo d’archives AFP

En déplacement il y a près d’un mois dans la ville de Malatya, située dans l’est de la Turquie, Recep Tayyip Erdogan a été interpellé par un homme déclarant au nom de la population : « Nous sommes au chômage. Nous ne pouvons pas ramener de pain à la maison. » Pas de quoi faire frémir le reïs qui juge le cri de l’habitant, à la tête de la chambre des chauffeurs de minibus et des fonctionnaires de la ville, « trop exagéré », avant de distribuer des sachets de thé à la foule.

L’attitude du leader turc reflète son entêtement à fermer les yeux sur la situation économique déplorable que traverse la Turquie, alors qu’il essuie de plus en plus de critiques à cet égard. « Il s’agit probablement pour Erdogan de l’année la plus inquiétante depuis sa prise de fonctions en 2003 en tant que Premier ministre », commente pour L’Orient-Le Jour Soner Cagaptay, spécialiste de la Turquie au sein du Washington Institute.

À la tête du pays depuis 2003 comme Premier ministre, puis comme président de la République turque de 2014 à aujourd’hui, la longévité de Recep Tayyip Erdogan s’explique en partie par ses succès économiques. « Depuis 2002, il a remporté des dizaines d’élections, principalement nationales, grâce au fait qu’il a réalisé une croissance économique phénoménale dans le contexte de l’histoire turque. Il a contribué à sortir de nombreuses personnes de la pauvreté, ce qui explique pourquoi autant de supporters gravitent autour de lui », ajoute le spécialiste. De 2002 à 2016, le PIB par habitant a doublé et le pays a enregistré une croissance moyenne de plus de 5,5 % par an, attirant la confiance des investisseurs.

Taux d’intérêt bas

Mais le climat de tension politique dans lequel a été plongé le pays en 2016, marqué par la tentative de coup d’État du 15 juillet, fragilise l’économie et refroidit entre autres raisons les investisseurs. Si Recep Tayyip Erdogan n’est pas le seul responsable de la situation économique qui ne fera que s’aggraver, le président ne cesse de soutenir une politique de taux d’intérêt bas qui aura des effets délétères. « Le problème est le type de politique économique qui a été menée principalement par l’ancien ministre des Finances avec le soutien d’Erdogan, une politique axée sur des taux d’intérêt bas afin de relancer la croissance à court terme, mais qui a mis la pression sur la livre turque », explique à L’OLJ Sinan Ulgen, spécialiste des affaires internationales turques au Carnegie Europe à Bruxelles.

Lire aussi : La disgrâce du gendre d’Erdogan

Arrivé à la tête du ministère des Finances en juillet 2018, Berat Albayrak, gendre du président, mène sous la supervision de ce dernier une politique économique impopulaire qui est pour beaucoup d’analystes la cause de la dépréciation actuelle de la livre turque par rapport au dollar. La même année, la Turquie entrait en récession. « C’est la première fois que le pays entre en récession sous la présidence d’Erdogan et c’est principalement la raison pour laquelle son parti perd les élections locales à Istanbul, Ankara et d’autres grandes villes-clés », note Soner Cagaptay. Récession économique, dépréciation de la livre turque et augmentation du chômage marquent la campagne municipale de 2018, qui s’avère être un revers considérable pour le Parti de la justice et du développement (AKP), lequel conserve cependant la majorité des voix à l’échelle du pays. Sa base électorale ne fait depuis que se réduire.

Le PIB par habitant tombe alors à 9 632 dollars en 2018, contre 10 597 en 2017. Pour détourner l’attention de ses échecs économiques, Recep Tayyip Erdogan discrédite son opposition, en attaquant notamment le Parti républicain du peuple (CHP), social-démocrate et laïc, ainsi que le Parti démocratique des peuples (HDP), prokurde, qu’il accuse d’être lié au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), organisation classée terroriste par la Turquie et une grande partie de la communauté internationale. Il espère avant tout compter sur la loyauté de sa base en agitant la menace sécuritaire pour masquer les faiblesses économiques du pays. Son aventurisme sur la scène régionale, Ankara intervenant aujourd’hui sur tous les fronts, est probablement aussi une réponse à cette crise économique. Le leader turc cherche notamment à détourner l’attention des problèmes intérieurs.

Mais cette stratégie ne porte pas ses fruits. « L’économie turque connaît de nouveau une récession aujourd’hui, encore pire que la précédente. À moins qu’il ne relance la croissance, Erdogan n’arrêtera pas le saignement de sa base », explique Soner Cagaptay. Avec une inflation de près de 12 %, le pays a assisté à un effondrement sans précédent de sa monnaie face au dollar et connaît un taux de chômage avoisinant les 25 %, situation aggravée par la pandémie de Covid-19. « La banque centrale a connu un épuisement de ses réserves de change et les réserves nettes sont aujourd’hui négatives », note Sinan Ulgen. La perte de confiance des investisseurs nationaux et étrangers s’est de plus en plus creusée au gré des différends du régime avec ses marchés-clés aux États-Unis et en Europe.

Changements

Face à cette situation, le président a été contraint d’agir et d’opérer des changements au sein de l’administration économique du pays. Il a ainsi brusquement remplacé début novembre le gouverneur de la banque centrale Murat Uysal, ainsi que son gendre et homme fort du pays, Berat Albayrak, à la tête du ministère des Finances, par Naci Agbal et Lütfi Elvan respectivement. Des nominations qui ont déjà porté leurs fruits, alors que la banque centrale de Turquie a passé il y a quelques jours avec succès son test de crédibilité auprès des marchés en relevant son taux d’intérêt directeur de 4,75 points de pourcentage, porté à 15 %. « Ces changements assurent définitivement une politique économique plus rationnelle. Cela a déjà été bien accueilli par les marchés et a eu un impact sur la livre turque qui s’est considérablement appréciée », commente Sinan Ulgen, qui prévient cependant : « Il y aura des limites essentielles quant à l’impact que ces mesures pourront réellement avoir sur la trajectoire économique à venir. La manière de conduire la politique monétaire du pays ne suffit pas à donner confiance aux marchés et aux investisseurs. Le pays a besoin d’un changement au niveau du respect de l’État de droit et des libertés démocratiques. »

La posture défensive du leader turc va-t-elle disparaître au profit de réels changements économiques ? Recep Tayyip Erdogan, dont la popularité repose sur ses victoires économiques, est plus que jamais en danger. « À ce stade, il est à un point de jonction de sa carrière. Jusqu’à présent, il s’est appuyé sur une pluralité d’alliances occasionnelles avec d’autres partis pour contrôler le pays et parfois opprimer le reste de la population. Il doit maintenant compter sur une minorité pour opprimer la majorité, et c’est un véritable tournant dans sa carrière », conclut Soner Cagaptay.